La stratégie russe de développement de l’intelligence artificielle

Ce texte est le fruit d’une collaboration entre Thierry Berthier et Yannick Harrel (membres d’EchoRadar). Il s’agit d’une étude exclusive relative à la publication par les autorités russes du document stratégique sur l’IA. Elle a été diffusée initialement sur The Conversation le 26 Novembre 2019

 

Vladimir Poutine lors de l’assemblée fédérale du 1er mars 2018 – Crédits photo Sputnik

Le 1er septembre 2017, le président de la Fédération de Russie Vladimir Poutine énonça lors du discours de rentrée universitaire ces propos sentencieux :

« L’intelligence artificielle est l’avenir, non seulement pour la Russie, mais pour toute l’humanité. Cela présente des opportunités colossales, mais aussi des menaces difficiles à prévoir aujourd’hui. Quiconque deviendra le leader dans ce domaine deviendra le dirigeant du monde. »

L’oukaze (loi) fixant le cadre, les objectifs et les moyens du développement de l’intelligence artificielle en Russie a été promulgué près de deux ans plus tard, le 10 octobre 2019. Ce décret présidentiel s’inscrit dans une volonté politique plus large : garantir la souveraineté technologique de la Fédération de Russie. Une ambition qu’est encore venue illustrer la participation remarquée de Vladimir Poutine à la conférence sur l’intelligence artificielle tenue le 9 novembre 2019 à Moscou.

 

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Fêtons les 5 ans d’EchoRadar !

Le 13 juillet 2014 apparaissait dans le cyberespace, plus précisément dans la blogosphère française un nouvel objet non identifié intitulé EchoRadar. Ce nouveau blogzine avait et a toujours, depuis 5 ans, pour ambition de regrouper un collectif de blogueurs bouillonnants qui s’expriment autant sur la géopolitique, la défense, la sécurité et les technologies. L’objectif principal réside dans le partage d’analyses inédites rédigées par des passionnés qui apportent une contribution atypique à la réflexion actuelle, passée et à venir.

Face à l’explosion des réseaux sociaux et de l’information brute immédiatement disponible, l’intérêt des blogs est remise en question depuis plusieurs années et cela même au sein du collectif. L’utilité et le temps consacré à des études plus élaborées que 280 caractères ou de simples vidéos interrogent. Pour EchoRadar, il s’agit pourtant de son mode d’expression favori pour livrer à ses lecteurs des travaux distincts autant que possible que des courants majoritaires de pensée.

Quoiqu’il en soit, cinq ans plus tard, nous n’avons pas à rougir de notre bilan : plus de 400 articles publiés dont des interviews sérieuses et truculentes, une veille quotidienne qui se traduit sur les réseaux sociaux avec presque 10 000 tweets et plus de 1600 abonnés, et près de 1000 sur Facebook.

Si nous en sommes fiers, nous conservons l’humilité et le recul nécessaires inscrit dans notre ADN.

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Politiques invisibles et finalités opaques de l’Union Européenne

 

Fondateur  de la Communauté Européenne, le traité de Rome (1957) établit le principe d’une « union toujours plus étroite » entre ses membres, sans que ni sa forme d’organisation, ni ses limites géographiques, ni son état d’achèvement présumé optimal, ne soient jamais dévoilés en plus de 60 ans d’existence. Corollairement, au long du processus de fédéralisation de l’Europe par six traités successifs de 1957 à 2012, le démantèlement des souverainetés nationales n’est jamais formulé explicitement en tant que son axe directeur. Pour atténuer le risque politique  de sa prise de conscience par les peuples, le président français de la Commission Européenne de l’époque avait inventé l’oxymore d’une « fédération d’Etats  nations » lors de la phase de lancement du traité de Maastricht (1992), actant de facto l’expulsion du principe de souveraineté du champ du droit. Dépourvu de tout fondement juridique, cet oxymore visait à accréditer la fiction d’un mariage politique entre deux principes antinomiques par essence, avant que ne s’en dissipe l’imposture.

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L’Union Européenne, prototype de dictature post-démocratique

De prime abord, l’intitulé du texte qui suit serait de nature à dispenser de sa lecture tant la question qu’il soulève paraît incongrue. Pour la majorité des observateurs peu avertis ou  limitant leur jugement aux apparences, l’Union Européenne ne saurait être qualifiée de dictature. Une reconnaissance faciale de son régime politique ne montre en effet aucun des stigmates qui signalent une essence dictatoriale : ni parti unique, ni corps de doctrine formalisé, ni police politique, ni office central de propagande, ni autocrate omnipotent, ni embrigadement de masse, ni théatralisation du pouvoir, mais au contraire : institutions pluralistes, liberté d’opinion et de réunion, procédures démocratiques, revendication de l’état de droit, etc.

Conjuration de Catilina

Récent et encore peu exploré, le concept de post démocratie laisse entendre un régime politique qui traduirait l’achèvement et le dépassement d’une période bi séculaire d’émergence et de développement de la démocratie (environ de 1800 à 2000).Ce  questionnement a aujourd’hui pour cadre obligé l’Europe elle-même en tant que matrice de toutes les idéologies et de la quasi-totalité des régimes politiques répertoriés dans l’Histoire contemporaine. S’agissant de l’Union Européenne, le sujet appartient à l’actualité dans la mesure où s’y déroule, depuis « les crises », un débat public sur le besoin de son « perfectionnement démocratique », signifiant à la fois un présupposé de démocratie existante, et son imperfection relative. Ce débat a cependant été instantanément orienté et verrouillé  par le postulat du renforcement de l’intégration européenne, présenté comme le moyen et la  condition de ce perfectionnement. C’est notamment la thèse du philosophe allemand Jürgen Habermas, affirmant en corollaire que la France a vocation à l’impulser en raison de son aptitude aux conceptions idéalistes. S’y greffe le thème devenu récurrent d’une présumée « crise de l’Europe », exploité pour maintenir l’opinion publique dans l’angoisse des dangers menaçant « la construction européenne », et donc justifiant l’exigence d’un nouveau « saut démocratique ».

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BONNE ANNÉE 2019

Après les nombreuses et meurtrières attaques terroristes qui ont entachées le quotidien de la France depuis bientôt quatre années, l’année 2018 s’est achevée sur le sentiment d’un pays profondément divisé. La crise des Gilets Jaunes n’est autre que le catalyseur du fossé toujours grandissant entre les élites dirigeantes et la classe moyenne et moyenne-basse.

UNFCCC/Skjermbilde cb

La spirale mortifère ne doit cependant pas être la seule et unique grille de lecture, bien sombre, de cette époque incertaine et dangereuse. Continuer la lecture

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Les manipulations de l’information

Les lignes qui suivent sont l’œuvre d’un invité. Il nous a paru intéressant de les publier, dans la mesure où ce texte nous semble contribuer au débat stratégique.

La récente publication à grand renfort de publicité, notamment sur les réseaux sociaux, du rapport « Les manipulations de l’information, un défi pour nos démocraties » incite à se demander ironiquement si cette publication accompagnée d’innombrables éloges, parfois même de personnes avouant ne pas l’avoir encore lu, ne constituerait pas elle même une manipulation de l’information.

Source

L’objectif de ces lignes n’est pas d’en faire une relecture plus ou moins ironique, mais plutôt de voir si les critères scientifiques revendiqués par leurs auteurs sont bien respectés, sans pour autant dédaigner l’humour, les auteurs de ce rapport estimant qu’il a sa place dans la lutte contre les manipulations de l’information.

En bref, il s’agit d’en faire une lecture critique, en précisant que le Kremlin ne m’a versé aucun kopeck et qu’à ma connaissance, je ne suis pas un agent russe. Peut-être un agent dormant, mais avec l’âge viennent les insomnies, et que vaut alors un agent dormant qui se réveille trop souvent et ne retrouve que mal le sommeil ?

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Dossier estival 2018 – Territoires

Quels liens existent-ils entre la liquidation du régime libyen, le début de la guerre civile syrienne en 2011, le oui britannique au Brexit en juin 2016 et l’élection de Trump en novembre de la même année ? En apparence, aucun. Pourtant, des vagues massives de migrations que connait l’Europe depuis 2014 à la tectonique des plaques commerciales que Donald Trump cherche à dynamiter, les frontières sont de retour.

(Source)

Mais peut-être n’avaient-elles en réalité jamais disparues, soumises aux rudes chocs économiques, démographiques et technologiques que la planète connaît depuis l’effondrement de l’empire soviétique et l’apparente détente qui s’ensuivit ?

Si tout le monde s’intéresse aux frontières, bien peu regardent ce qu’elles enveloppent, ce qu’elles séparent. Il s’agit de « territoires ». Or, d’après le dictionnaire, un « territoire » n’est pas simplement un « espace », une sorte d’endroit, neutre et non qualifié. Non, un territoire est un espace habité. Il est donc l’association entre un espace et une population et bien sûr, entre les représentations de cette population, qu’il s’agisse de ses mythes constitutifs mais aussi de la façon dont elle se distingue des autres. Nous voici revenir aux frontières, mais celles-ci ne sont plus des objets en soi, mais des objets relatifs à des territoires. Décentrer un peu l’analyse, voici l’ADN d’Echo Radar !

Le dossier estival 2018 qu’Echoradar vous propose cherche à en questionner plusieurs dimensions.

Celle de la mondialisation et des territoires par Nicolas Mazzucchi, du retour possibles des empires comme le pense Olivier Kempf, des frontières économiques par 3CSecuSystJu et de l’intelligence économique territoriale, par Informatiques orphelines, qui attend toujours sa réforme majeure en France. Nous partirons ensuite avec Thomas Schumacher en Nouvelle-Calédonie, à quelques mois d’un référendum peut-être plus inattendu que prévu pour revenir avec Thierry Berthier du côté de Limoges où Elon Musk a décidé de faire tester une partie de son projet fou d’Hyperloop. Yannick Harrel interrogera de manière cruciale le lien entre territoires / identités et transports notamment lorsque ces derniers sont inexistants voire se délitent et cèdent la place à des forces centrifuges. Enfin, Eric Hazane partira à l’exploration des territoires (quasi) inexplorés constitués par les fonds océaniques, l’espace et le cyberespace.

Bonne lecture estivale !

Echoradar

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L’intelligence artificielle, science avec conscience ou sans conscience ?

EchoRadar remercie chaleureusement le professeur Jean-Louis Le Moigne d’avoir accepté la publication de cette riche et instructive réflexion intitulée “L’intelligence artificielle, science avec conscience ? Pourquoi pas ? au lieu de se réduire à une algorithmique artificielle, ‘Science sans Conscience’.”

Lorsque paru le 28 mars 2018 le rapport au Premier Ministre du gouvernement français rédigé par une mission dirigée par le député mathématicien Cédric Villani sous le titre « Donner un sens à l’intelligence artificielle : pour une stratégie nationale et européenne », nous fumes nombreux à nous enthousiasmer pour cette annonce exceptionnelle. Les réseaux médiatiques de la planète le sentirent vite, plus attentifs au contexte du contenant, (une brochure de 235 pages au titre ambitieux et de facture épistémologique, ‘Donner un sens à l’intelligence artificielle’ ce qui est très rare dans ce type de documents) qu’au texte du contenu qui, pour l’essentiel, s’avère de facture politique (‘la structuration de la politique industrielle de l‘État’) ; le sous titre le précisait aussitôt fort loyalement « Pour une stratégie nationale et européenne ».

Quelle est l'histoire de l'intelligence artificielle ? Les robots auront-ils une conscience ? © Agsandrew, Shutterstock

(Source)

État de l’art politico-économique (plus que culturel et critico-prospectif) que ce rapport a su aborder en consacrant à sa préparation une grande quantité de moyens en peu de temps : six mois «Palo Alto, Beijing, Berlin, Ratisbonne, Londres, Zürich, Bologne, Lisbonne, Tel-Aviv et Haïfa. … Les contributions se sont multipliées, et rapidement la quantité de matériaux à digérer est apparue considérable ! Mais ensemble, nous avons pu collecter et synthétiser les quantités d’information fournies par les centaines d’experts, et par le milliers de citoyens qui ont apporté leur contribution à la réflexion ». Continuer la lecture

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