L’organisation d’une alliance

Notre dossier hivernal, consacré aux réflexions consécutives au coup de pied dans l’AUKUS a largement mentionné, ou au moins sous-entendu, les alliances. Il peut être intéressant de se pencher davantage sur ce qu’est une alliance entre pays, et principalement une alliance militaire, puisque l’aspect militaire semble être une des raisons d’être de l’AUKUS.

Selon le Larousse, l’alliance peut être une Union, accord intervenant entre des pays, des personnes, un Accord, union de choses de nature différente, ou encore l’Objet d’un traité consistant dans l’engagement d’entraide mutuelle de deux ou de plusieurs États et, par extension, nom de ce traité et, éventuellement, de l’institution qui en résulte. (Toutes les alliances ont officiellement un but défensif.) Du bric et du broc, en vous faisant grâce de la bague des époux et autres joyeusetés.

Source

Dans le cas qui nous intéresse, celui des alliances militaires, nous pouvons remarquer que deux définitions concernent vraiment notre sujet, celle du milieu étant un peu tirée par les cheveux. Quoique… Cela est fort bien, mais à part cultiver notre jardin, que pouvons-nous faire, munis de ces définitions ? Plein de choses, en fait, nous l’allons voir de ce pas.

Pourquoi se crée l’alliance ?

Pour que l’union ou l’accord intervenant entre les pays existe, il faut généralement un fait déclencheur. Ce sera le plus souvent à cause de l’existence d’un ennemi, réel ou supposé, qui menace de manière pressante les futurs membres de l’alliance. Chacun des membres s’estimant (plus ou moins) démuni estime alors que l’union fait la force. C’était le cas des monarchies contre la France révolutionnaire, des empires contre Napoléon, des opposants aux empires centraux en 1914, ou, dans un autre registre, des membres du califat contre les koufars.

Mais ce peut aussi être pour des raisons d’opportunité comme nous l’avons vu dans le cadre de l’AUKUS, car la Chine qui menace militairement l’Australie ou la Grande-Bretagne, bon… En ce moment, les kangourous devraient plutôt se méfier des Serbes qui leur vouent une rancune non négligeable. Notons d’ailleurs que, pas fous, les kangourous ont cloîtré Djokovic, car ils savent bien que si le Serbe erre, l’enfer n’est jamais loin.

L’ennemi

Parlons-en justement de l’ennemi. Nous avons mentionné supra qu’il pouvait être soit réel, soit supposé. Le but de ce billet n’est pas de recenser toutes les alliances créées à cause de l’existence d’un ennemi réel (car les pays contre lesquels l’alliance s’est créée protesteront de leur amour pour les membres de l’alliance), mais de rappeler qu’il peut arriver qu’un ennemi soit créé (ou réactivé) pour justifier l’alliance et ses missions. Nonobstant, les membres de l’alliance tomberont d’accord (ou devront tomber d’accord) sur la désignation de l’ennemi. Mais il ne suffit pas de désigner l’ennemi pour être d’accord sur tout.

Il semble ainsi que les Ukrainiens perçoivent moins bien le danger d’invasion de leur pays par les Russes que les Américains comme l’indique l’article disponible ici. Si nous basculons dans l’univers des séries et des fictions (mais souvent les séries s’inspirent largement de la réalité), la récente série Vigil nous montre qu’il peut arriver que des dirigeants se fabriquent un ennemi pour justifier leurs errements (que nous ne dénombrerons pas ici, tant ils sont nombreux). Quel intérêt de fabriquer (ou réactiver) un ennemi ? Maintenir l’alliance à flots, car il est sa raison d’être. L’absence d’ennemi aurait pour conséquence la dissolution de l’alliance (et, au passage, de toutes ses sous-structures employant leur lot de permanents) et permettrait alors de cheminer paisiblement vers la paix perpétuelle.

Adhérer à une alliance

Une fois l’alliance créée et l’ennemi désigné (encore que cette phase soit assez peu développée ces temps-ci), les adhésions à l’alliance peuvent s’effectuer. Mais selon quels critères ? Par crainte de l’ennemi désigné qui devient alors, d’un commun accord, l’ennemi commun. Mais cela ne peut suffire, sinon la France aurait pu également pousser les portes de l’AUKUS, car elle est au moins autant, si ce n’est plus, concernée par les périls du Pacifique que la mère-patrie de l’AUKUS, à savoir l’Angleterre. Il est cependant sûrement mieux qu’il n’en ait pas été ainsi, car ajouter le F de la France au sigle bien connu aurait pu donner des résultats peu flatteurs tel que FAUKUS…

Si l’ennemi commun ne suffit pas, le partage de “valeurs” communes peut devenir une condition supplémentaire. Remarquons cependant qu’on prend bien garde de préciser de quelles valeurs il s’agit, ce qui est ainsi bien plus commode pour justifier des refus étonnants. Mais là encore, il y a des exceptions. Pourquoi l’AUKUS n’a-t-elle pas intégré dans ses rangs la France, qui est une démocratie libérale, occidentale et inclusive, au même titre que les membres de l’AUKUS ? A moins que les dits membres considèrent que la langue anglaise porte des valeurs inconnues aux peuples dont ce n’est qu’une étrange langue étrangère.

Comment fonctionne une alliance ?

Une fois tous ces préalables posés, l’alliance existe. Reste maintenant à déterminer comment elle va fonctionner. C’est vraisemblablement la partie la plus intéressante de son observation. En effet, la plupart du temps, nous sommes invités à penser que les alliances se font entre égaux, dans la mesure où les clauses d’une alliance militaire précisent que chacun est invité à voler au secours de l’autre en cas de problème (c’est l’entraide mutuelle mentionnée dans les définitions supra). Si les membres sont inégaux en taille, puissance ou influence, cette obligation mutuelle les amène cependant tous au même niveau : chacun a la même obligation d’assistance envers les autres.

En pratique, cela peut être un peu différent. Parlez donc aux Polonais de l’alliance avec la France au début de la seconde guerre. Pour rester politiquement correct, nous dirons que le narratif des différents membres de l’alliance peut ne pas être le même. A l’intérieur d’une alliance, tout le monde ne se considère donc pas tenu par les mêmes engagements. Voici un intéressant point de fragilité des alliances, qui est de nature à susciter régulièrement des tests de l’alliance par celui contre lequel elle a été créée.

Vu de l’intérieur même de l’alliance, l’égalité n’est pas totale (tournure post-moderne pour ne pas dire que c’est le bazar). Qu’en est-il vu de l’extérieur ? Et bien, c’est pareil ! De l’extérieur, on se rend compte que l’alliance entre égaux est illusoire. Deux exemples récents illustreront ce propos. Le premier concerne les mesures de rétorsion contre les membres de l’AUKUS suite à l’annulation du contrat du siècle de NavalGroup (touché !). Il y eut ainsi le rappel des ambassadeurs de France aux USA et en Australie, un profond mépris pour le UK de Boris (n’est-ce pas, Jean-Yves ?), un retour rapide de l’ambassadeur de France chez Joe (soyons sérieux quand même, si Paris vaut bien une messe, les USA valent bien quelques sous-marins), un peu plus long chez le “guy down under” (BTW thanks Joe, you’re a great mate!). Le deuxième est relatif aux récentes discussions relatives à l’Ukraine. Elles eurent lieu entre Biden et Poutine, montrant bien que, pour ces deux lascars, les autres membres de leurs alliances ne valaient pas la peine d’être associés à ces discussions entre grandes personnes. En résumé, une alliance, “ce que ça fait à l’intérieur, ça se voit à l’extérieur“…

Il est cependant logique que, comme dans toute organisation, il existe des jeux de pouvoir au sein d’une alliance. Crozier estime même que les jeux de pouvoir sont ce qui structure une organisation (cf. L’acteur et le système, I L’organisation comme problème). Remarquons également que, dans ces exemples, l’organisation de la communication entre les membres des alliances reflète les jeux de pouvoir en son sein : “L’organisation crée du pouvoir par la façon dont elle organise la communication et les flux d’information entre ses unités et entre ses membres.” (Crozier) Au sein d’une alliance militaire, il est logique que les questions de pouvoir y soient prépondérantes, puisqu’elle a pour objectif de montrer sa force. Chaque membre est donc encouragé à être le plus fort possible afin de ne pas affaiblir l’alliance, et à le montrer.

De cette inégalité au sein d’une alliance, il devient alors évident que son chef de file exigera de ses membres obéissance et totale loyauté (à sens unique, bien sûr). C’est ce qui peut être lu dans cet article où les souhaits américains apparaissent clairement : “Les Américains n’appellent certainement pas à un engagement européen dans l’Indo-Pacifique ! (…) En réalité, vous envoyez une contribution que nous n’avons pas demandée, puis vous demandez pourquoi nous ne sommes pas reconnaissants.” (au passage, nous apprenons ainsi que UK n’est pas européen) La première qualité est donc bien la loyauté soumise. Tout le reste est littérature lorsque le même déclare : “Notre sentiment sur la France et l’Indo-Pacifique est le suivant: voilà un pays qui a perdu le contrôle de la Méditerranée, qui ne paraît pas capable de gérer ce dossier, et qui propose de nous aider généreusement à gérer l’Indo-Pacifique.” Il est sûr que les Brits et les kangourous restent maîtres chez eux, dans leur zone d’influence et partout où ils interviennent. Nous l’avons vérifié au début du siècle en Irak, d’ailleurs.

Par le fonctionnement de l’alliance, nous voyons ainsi que l’union, l’accord entre pays qui se promettent une entraide mutuelle, ressemble parfois davantage à un accord de choses différentes qui ne sont pas de même nature puisqu’elles n’ont pas les mêmes obligations…

Les résultats d’une alliance

S’allier c’est bien puisque c’est contre un ennemi, mais il arrive un moment où il peut être utile de mesurer les résultats de l’alliance. Or c’est là que le bât blesse, car aucun indicateur n’a été défini. On ne peut s’attendre à ce qu’il soit défini par consensus entre ses membres puisque dans les alliances actuelles, il y a un chef et des vassaux (et donc si les objectifs du chef sont atteints, l’alliance a fonctionné) , mais il est toujours intéressant, voire utile, d’évaluer les politiques menées.

Un des premiers indicateurs venant à l’esprit est la paix. Si la paix se prolonge et dure, c’est alors que l’alliance aurait réussi puisqu’elle a évité la guerre. Cet indicateur serait pertinent si l’ennemi avait vraiment envie d’attaquer l’alliance. Mais si ce n’est pas son cas (quelle qu’en soit la raison) ? Nous voilà donc entraînés dans un potentiel cercle vicieux tensions – détentes, toutes aussi artificielles les unes que les autres, et qui n’ont pour autre but que de justifier l’existence de l’alliance. Cela ressemble fort à l’histoire du fou qui jette du sel sur la place de la Concorde. Pourquoi jetez-vous du sel sur la place de la Concorde, lui demande un passant ? Pour éloigner les tigres, répond-il. Mais, il n’y en a pas lui dit le passant ! C’est bien la preuve que cela les éloigne lui répond le fou…

Conclusion

Ce billet, et ce dossier hivernal, nous amènent à une réflexion intense et intéressante sur les alliances. Il y a ce qu’elles proclament (l’alliance entre égaux découlant du devoir d’assistance mutuelle), et la réalité (la soumission des vassaux au suzerain). Qu’il y ait une différence entre les deux est compréhensible, car aucun discours ne colle parfaitement à la réalité. La prise de conscience de cet écart devrait cependant conduire à des actions correctives ayant pour but de le combler.

Or, il n’en est rien. Les alliances semblent obéir à ce que Brunsson a théorisé comme l’hypocrisie organisationnelle. Cette dernière durant tant qu’elle n’a pas été publiquement démasquée, tout l’intérêt de ses promoteurs est de la justifier et de l’entretenir. Le danger réside cependant dans le fait qu’une révélation de cette hypocrisie organisationnelle peut arriver, généralement sans crier gare et prenne les membres de l’alliance au dépourvu (Mt, 24, 43), ce qui aurait pour résultat de faire éclater l’alliance. D’où leur intérêt à les conserver vivantes, “quoi qu’il en coûte”, quand bien même elles seraient diagnostiquées en état de “mort cérébrale”.

Se pose alors la question de rapport coût / bénéfice. L’alliance me coûte tant que je n’en suis pas le chef, mais quels bénéfices en retiré-je ? Si la balance est négative, la tentation devient grande de faire éclater cette hypocrisie organisationnelle. Mais à quel coût ? La sortie de l’alliance, même si je n’en suis qu’un vassal, aura-t-elle un rapport coût / efficacité supérieur à l’actuel ? Ce dilemme est ainsi de nature à entretenir l’hypocrisie organisationnelle de l’alliance, pour le plus grand bien de son suzerain et de tous ceux qui en profitent. Quant aux autres membres…

Share/Partage

Informatiques Orphelines

2 commentaires

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

2 + 13 =

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.