La vie sans l’Australie

Avec la véritable baffe AUKUS, le segment de l’axe indopacifique prôné par la France vient de durablement se raccourcir. 

La mission Pégase de l’armée de l’Air en 2018, faisait de l’Australie un aboutissement – capture modifiée par l’auteur

 

La France est une Nation du Pacifique. D’autant plus qu’avec 1,7 millions de citoyens sur zone, dont les deux tiers autour de la mer de Chine (contre respectivement 270 et 280 000 habitants pour la Nouvelle Calédonie et la Polynésie), il est totalement justifié que celle-ci ambitionne d’y disposer d’outils politiques ou militaires à même de garantir sa souveraineté.

Pour Paris, une question relativement primordiale vient d’être réglée : celle de l’indépendance en Nouvelle Calédonie. Relativement pour deux raisons. D’une part car la donne politique semblait réglée depuis plusieurs mois (c’est en tout cas ce que laissaient fuiter sans sourciller des sources à l’Elysée), l’intervention de l’Etat durant la crise sanitaire ayant terminé de consolider la cause “unioniste” après les deux précédents votes victorieux. D’autre part car le quasi déni de démocratie des indépendantistes lors de ce troisième référendum (qu’ils ont sciemment boycotté) sert de prétexte à l’argument d’une hypothétique illégitimité de ce dernier. Les accords de Nouméa sont certes clos désormais, et pour de bon, mais le combat indépendantiste continuera… possiblement supporté par des puissances étrangères, y compris au sein d’organisations internationales, l’ONU en premier lieu.

Mais si Nouméa constitue un beau porte-avions naturel, la Nouvelle Calédonie reste tout de même très éloignée de la zone de tension chinoise, comme l’a très bien expliqué Oliver Kempf dans notre dossier. Elle n’en représente pas moins un point central de la coopération militaire avec les Etats de la région, avec en premier lieu… l’Australie. Elle était par exemple (et sera encore ?) le lieu de l’exercice “Croix du Sud” réunissant 11 pays de la région, essentiel pour établir un niveau suffisant d’interopérabilité en cas de crise.

L’Australie donc. La surprise AUKUS est pour la France un revers sous bien des formes. Industriel et commercial bien sûr, mais tout aussi durement politique (stratégiquement, il reste à relativiser mais ce sera –spoiler- la conclusion de cet article), car le discours des autorités françaises, militaires comprises, sur la stratégie indopacifique avait bien fait de l’Australie un pilier de ce fameux axe qui part de Paris, s’appuyant sur le Golfe (Djibouti et Al Dhafra), pour prendre sa force en Inde avant de rallier l’Australie.

L’Australie représente effectivement un enjeu de coopération, ne serait que par sa nature, celle de puissance occidentale insérée dans ce nouveau “centre du monde”. L’Histoire nous enseigne aussi qu’au temps de la France Libre, ce sont les soldats australiens qui ont quelques temps sécurisé la Nouvelle Calédonie avant l’arrivée plus massive des troupes américaines en 1942.

Les terres françaises furent autrefois stratégiques pour l’établissement d’un axe USA/Australie – capture émission Infrarouge du 07/12/2021

 

Dépendances

Si pour Paris, les relations avec Camberra seront durablement affaiblies, l’alignement bilatéral avec Washington est toujours là, Joe Biden faisant même le maigre effort de nous laisser quelques succès comme aimable compensation, comme sur le marché des frégates en Grèce. On ne fera pas grand mot du cas britannique, qui ne semble associé à AUKUS que par pure convenance et sur des critères techniques : comprendre que l’Astute britannique serait plus adéquat dans la navy australienne que le Virginia américain.

In fine, le maître du jeu demeure américain, et c’est sur lui qui repose une partie de notre potentiel d’action. Prenons l’exemple de la mission Heifara-Wakea, qui a vu l’armée de l’Air et de l’Espace déployer des appareils (ravitailleur Phénix, A400M, chasseurs Rafale) en Polynésie Française et à Hawaï au début de l’été 2021. Contrairement à Pégase en 2018, l’architecture du déploiement reposait alors sur les bases américaines, notamment celles de la côte ouest des USA. Il a même été fait mention de stocks de munitions* potentiellement disponibles directement sur les bases californiennes pour armer les chasseurs français en cas de crise [1]. Un axe Hawaï-Papeete représenterait en effet un front d’interdiction tout à fait dissuasif au cœur du Pacifique.

F22 de l’USAF & Rafale de l’AAE lors de l’exercice Wakea 2021 à Hawaï.

 

Quant à la route plus traditionnelle, elle reste soumise à des fragilités. Comment imaginer par exemple qu’en cas de tensions sérieuses, la circulation maritime ne puisse pas être purement et simplement sabotée autour du Canal de Suez ? Pure prospective : Suez fermé (par exemple une redite “malencontreuse” de l’affaire Ever Green), nos dispositifs terrestres et maritimes seraient isolés dès l’Océan Indien. Et l’armée de l’Air ne disposant pas de transporteurs plus lourds que l’A400M… C’est même l’Europe entière qui serait de facto cantonnée à sa bonne vieille Méditerranée.

En fait, il faut réaliser que la stratégie française pour l’indopacifique n’a jamais été envisagée autrement qu’à travers la projection, ce qui explique la politique de “show of force” (frégates, PHA Mistral, SNA, Rafale) censée rappeler périodiquement l’existence des intérêts et engagements internationaux de la France. Certes, les forces de présence à Nouméa sont très légèrement renforcées par l’arrivée de VAB, avec 40 ans de retard donc, mais l’ensemble du dispositif reste soumis au principe d’équivalence (qui attribue globalement les mêmes moyens aux Antilles, qu’à la Réunion ou dans le Pacifique), et est surtout pensé pour la basse intensité ou la gestion de crise de type catastrophe naturelle.

Face aux défis qui se présentent, tout cela est bien entendu sous-dimensionné, ce dont tout le monde est conscient. En cas de crise soudaine, seul un pont aérien serait à même de renforcer les forces de présence, et il faudrait au bas mot un mois pour acheminer des moyens lourds par voie maritime. Dans le meilleur des cas. Crise ou pas, nous sommes déjà isolés et la brouille sérieuse avec un Etat majeur de la zone restreint donc encore notre potentiel.

 

Recentrage sur l’Océan Indien ?

Dans un article paru dans la revue DSI au printemps 2021[2], plusieurs officiers (Terre, Air, Marine) stagiaires de la 28ème promotion de l’Ecole de Guerre proposaient un exercice intéressant qui consistait à imaginer des solutions crédibles pour que le dispositif militaire français soit renforcé en cas de crise dans le Pacifique. Et à court terme.

Mais comme dans tout débat sur la haute intensité, il n’y a pas de solution miracle. Durcir quelques moyens, établir des implantations logistiques cohérentes, multiplier les plots aériens certes temporaires, mais plus courants… Il s’agit là des pistes les plus cohérentes. Rien d’insurmontable à condition que la voilure des OPEX continue de se réduire, comme c’est la tendance.

2023 marquera la fameuse date où l’armée de l’Air et de l’Espace, grâce à ses nouveaux ravitailleurs Phénix, sera à même de déployer une force de 20 Rafale dans la région sous préavis court. On sait également que les avions de surveillance maritime seront remplacés durant la décennie par de nouveaux Falcon bien plus modernes, puis qu’en 2030, les trop légères et désormais dépassées frégates de surveillance de classe Floréal seront-elles remplacées par un navire de nouvelle génération, sans doute plus adapté. Et plus musclé.

Les FLF rénovées pourraient faire office de solution temporaire à l’Outre Mer.

La stratégie spatiale du pays peut aussi y jouer un rôle multiplicateur. On pense ici notamment à la qualité des solutions et services de surveillance du trafic maritime offertes par des entreprises françaises. Mais le spatial français a également une carte à jouer du côté de la surveillance du trafic orbital au-dessus de l’hémisphère sud.

Du côté des travaux parlementaires, c’est toujours la coopération, d’abord, puis la projection, ensuite, qui sont favorisées, avec par exemple la suggestion de l’ouverture d’une base navale en Indonésie ou Malaisie, plus proches de l’arc de crise. Il n’a même jamais vraiment été question de renforcer les dispositifs militaires en Nouvelle Calédonie, ou même à la Réunion.

Mais pourquoi justement, ne pas faire de la Réunion le point d’ancrage de notre stratégie ? L’Océan Indien est médiatiquement oublié, mais stratégiquement hyperactif, faisant l’objet dès aujourd’hui d’enjeux très importants dans des espaces comme le canal du Mozambique où des manœuvres impliquant la France, l’Inde ou la Chine sont déjà engagées. La Réunion représente de surcroît une entrée vers les TAAF (Terres australes et antarctiques françaises), elles-mêmes portes d’un continent Antarctique tant convoité.

Plus accessible, plus crédible (car plus légitime ?), la stratégie française dans l’Océan Indien mérite sans doute bien plus d’attention et d’éclairage que l’on veut bien lui en attribuer.

[Note : ce 10 janvier, la France vient de faire une nouvelle démonstration de projection sous “très court préavis” avec l’envoi de 2 Rafale et d’un ravitailleur Phénix à la Réunion.]

 

La signature début janvier 2022 d’un nouveau pacte de défense entre l’Australie et le Japon, jugé comme historique, nous rappelle à nous, puissance européenne, que nous apparaissons certainement comme des acteurs secondaires pour les protagonistes de la zone Pacifique. Secondaires car lointains. C’est cependant négliger le rôle d’une puissance comme la France, dont les ZEE enserrent l’Australie d’est en ouest.

Pressée par les Américains, Cambera a probablement fait une erreur. Désormais pour Paris, il conviendra de jouer sur de nombreux atouts, avec mesure, afin de s’affirmer comme une force essentielle et surtout légitime, tout en prenant la peine de choyer certains précieux partenaires.  Cela tombe bien : l’Inde a justement besoin de sous-marin**.

 

Thomas Schumacher.

 

*question fondamentale : nous manquons de munitions.

**on surveillera aussi l’évolution du dossier Rafale en Indonésie.

 

[1] “L’armée de l’air se dote de moyens de guerre à distance” – Nicolas Barotte, Le Figaro – 16/06/2021

[2] “Revenir au centre du monde: Réinvestir militairement l’aire indopacifique” – DSI hors-série n°79

 

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Thomas Schumacher

16 commentaires

  1. Les distances sont tellement immenses, que l’on peut douter d’associer réellement le Pacifique et l’océan Indien, autrement que dans la rhétorique pour une puissance moyenne comme la France, avec une balance commerciale déficitaire de plus de 70 milliards d’euros par an:
    https://mobile.twitter.com/FauteuilColbert/status/1407283277703139328

    Les États-Unis d’Amérique sont une thalassocratie et en la matière, ils sont encore tranquilles pour 20 ans malgré la très impressionnante montée en puissance de la marine et de l’aéronavale chinoises.
    https://www.revueconflits.com/etats-unis-puissance-maritime-thalassocratie-pierre-royer/
    https://cercle-k2.fr/etudes/il-faut-bien-deux-oceans-pour-un-grand-pays

    Les dirigeants chinois et leurs états-majors en sont très conscients:
    https://www.meta-defense.fr/2021/08/25/la-marine-chinoise-a-organise-120-exercices-ces-3-derniers-mois/

    Le défi pour la Chine est d’être riche, avant que sa population ne soit vieille.
    https://atlantico.fr/article/decryptage/voila-pourquoi-le-declin-demographique-chinois-est-un-defi-pour-la-planete-entiere-usine-du-monde-chine-economie-pekin-jean-marc-siroen

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