Après le coup de pied AUKUS : quelques réflexions pour le long terme

L’élection présidentielle française de 2022 et la crise, principalement diplomatique et politique à l’annonce de l’alliance AUKUS, sont deux événements qui méritent d’être reliés à plus d’un titre. Pour en tirer pleinement les enseignements à moyen et surtout long terme et profiter de la future nouvelle mandature pour, osons le dire, se concentrer sur les priorités nationales en réallouant significativement nos moyens militaires comme diplomatiques. Cet article, sans être exhaustif, propose des pistes de réflexion pour permettre à la France de demeurer une puissance moyenne, capable de protéger efficacement ses intérêts fondamentaux et, par extension, de soutenir son développement et sa capacité à traverser les prochaines décennies en étant moins vulnérable à un adversaire, quel qu’il soit.

(Source)

Le nouveau Président de la République, qui sera élu au soir du 6 mai 2022, bénéficiera d’une pleine et entière légitimité pour poser un nouveau regard stratégique sur ce que sont nos intérêts fondamentaux et quelles sont nos réelles priorités face à l’arc de crise [1]. Même si nos forces armées bénéficient d’une remontée significative des crédits et de l’arrivée de nouveaux équipements, les franches réductions opérées au tournant des années 2010 nous rendent assurément vulnérables, notamment en cas de conflit de haute-intensité [2]. Nous sommes engagés sur de (trop) nombreux théâtres notamment d’opération, principalement sous mandat des Nations-Unies mais aussi du fait de l’étendue de notre Zone Économique Exclusive (ZEE) ou de l’opération Sentinelle sur le territoire national. Ce saupoudrage de moyens, souvent anciens et aux taux de disponibilité parfois inquiétants, et de ressources bien faméliques nous rendent pour ainsi dire fragiles et à la merci de puissances moyennes, pour certaines mieux équipées et plus nombreuses que nos propres forces !

Si la possession d’armes nucléaires nous octroie une assurance-vie appréciable, elle demeure cependant caduque dans le cas des conflits, hybrides et/ou asymétriques, observés ces dernières années (Ukraine/Crimée, Libye, Arménie/Haut-Karabach). Certes la France est l’une des rares nations à posséder le spectre quasi complet et complexe des opérations militaires : raids aériens à très longue distance [3] et dans la profondeur, forces spéciales aguerries, moyens spatiaux et capacités de renseignement respectables. Il n’empêche, sans le soutien otanien et particulièrement américain, nous ne disposerions que de capacités de ravitaillement en vol limitées et notre base arrière logistique serait vite en rupture de stocks dans le cas d’une attaque directe de type « forces du Pacte de Varsovie ». Ne parlons même pas d’opérations amphibies qui viseraient, par exemple, à prendre possession, par la force ou bien la ruse, de certains de nos territoires ultra-marins comme La Réunion ou La Nouvelle-Calédonie [4], bien faiblement défendues.

Pour cette dernière, le troisième et dernier référendum calédonien qui vient de s’achever, doit permettre d’ouvrir un nouveau chapitre. Pourquoi dès lors ne pas réfléchir aux conditions soit d’un retrait soit d’un renforcement significatif de nos forces qui y sont positionnées ?! L’idée sous-jacente étant d’apporter un soutien explicite au développement économique et notamment à la protection visible et affirmée du nickel, ce « métal très convoité » [5] dont la demande devrait exploser dans les prochaines décennies.

(Source)

Les réflexions de long terme devraient être guidées par les intérêts économiques et géopolitiques qui nous sont propres : la zone méditerranéenne et son pourtour, l’Océan Atlantique et l’arc antillais, l’île de La Réunion et la Nouvelle-Calédonie. Tous nos autres engagements, au Sahel, au Liban et tous les autres mandats onusiens, feraient l’objet d’une revue précise et d’une réduction substantielle voire d’un retrait complet des moyens et des ressources qui y sont déployées. En contrepartie, une augmentation significative des crédits aux Armées et aux forces de sécurité dans leur ensemble serait proposée dans un prochain Livre Blanc sur la défense et la sécurité nationale, ensuite sanctuarisée dans une nouvelle Loi de Programmation Militaire (LPM). Le seuil des 2% du PIB [6] consacré à la défense et à la sécurité nationale devrait être rehaussé de manière ambitieuse à horizon 2025/2027.

Un Groupement d’Intervention Longue Durée / Longue Distance (GI2LD) serait constitué de forces terrestres équivalentes à deux divisions, avec un Groupe Maritime (6 à 8 frégates, 1 BPC, 1 SNA – le porte-avions en fonction de sa disponibilité) et deux escadrons de Rafale. Cette force serait disponible avec un préavis très court et projetable en 7 jours (aviation et infanterie) par pont aérien (merci l’OTAN!) et le Groupe Maritime pourrait, à marche forcée, rejoindre l’Océan Indien en une douzaine de jours et le Pacifique en trois semaines. Une forme hybride pourrait consister à positionner des moyens maritimes permanents beaucoup plus importants à La Réunion et en Nouvelle-Calédonie afin de réduire les temps de réaction.

Enfin, une revue sans tabou de nos alliances serait effectuée en parallèle afin, par exemple, d’expérimenter des dispositifs novateurs : une présence temporaire et tournante de troupes et de navires alliés dans certains de nos territoires ultra-marins pour renforcer nos propres forces (Antilles, Polynésie Française). Cette revue serait complétée par un renforcement ou une réduction significative de nos postes diplomatiques afin de soutenir de manière robuste les zones où nos intérêts auront été évalués comme prioritaires.

La perte du contrat des sous-marins australiens pourrait finalement s’avérer profitable dans les prochaines années ! A condition que nous soyons capables de regarder le monde sans angélisme et les rapports de force tels qu’ils sont et non pas tels que nous aimerions qu’ils soient. En projetant une vision à long terme, soit jusqu’en 2050, et en réévaluant nos intérêts fondamentaux, en concentrant nos forces en un nombre limité de points du globe, en renforçant significativement nos moyens militaires et en faisant preuve d’une certaine créativité, nous pourrions rehausser notre position internationale et faire réfléchir toute entité qui souhaiterait s’en prendre directement ou indirectement à nos intérêts.

Signes Hauts

 

[1] https://www.persee.fr/doc/bagf_0004-5322_2012_num_89_1_8241
[2] http://lignesdedefense.blogs.ouest-france.fr/archive/2021/06/16/la-rand-corporation-22238.html
[3] https://www.defense.gouv.fr/fre/operations/actualites2/heifara-wakea-le-deploiement-en-moins-de-40-heures-des-rafale-a-tahiti
[4] on se référera ici à l’article d’Olivier Kempf, du même dossier, qui évoque un dispositif (militaire) « malingre » https://echoradar.eu/2021/12/27/quels-interets-francais-en-nouvelle-caledonie/#more-5056
[5] on lira avec intérêt l’article, du même dossier, de Yannick Harrel https://echoradar.eu/2021/12/30/le-nickel-de-nouvelle-caledonie-un-metal-tres-convoite/
[6] https://fr.statista.com/infographie/21524/depenses-militaires-en–du-pib-dans-une-selection-de-pays/

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Signes Hauts

5 commentaires

  1. Les deux “guerres d’hiver” de Biden sont difficiles à vendre aux opinions publiques occidentales:
    https://www.ouest-france.fr/monde/etats-unis/l-armee-americaine-serait-elle-prete-a-envoyer-ses-soldats-mourir-pour-l-ukraine-et-taiwan-df118590-6be0-11ec-a583-271940ee95b3

    D’autant que la sécurité d’Israël n’est pas négociable est que l’Iran est toujours dans le viseur américain.
    https://www.lefigaro.fr/international/iran-ukraine-taiwan-ces-crises-qui-guettent-le-monde-en-2022-20211227

    L’éléphant dans la pièce étant les richesses de l’Afrique, qu’Etats-unis et Chine se disputent:
    https://cercle-k2.fr/etudes/il-est-temps-de-remettre-de-la-coherence-dans-la-savane-566

    Toutes les problématiques finissent par se rejoindre:
    https://www.areion24.news/2021/03/17/technologies-critiques-dans-le-secteur-energetique-pour-la-securite-et-la-defense

  2. Dans la guerre économique mondiale, il n’a pas de paix:
    https://www.ege.fr/infoguerre/le-role-de-laustralie-dans-la-nouvelle-guerre-froide-des-etats-unis-pour-contrer-global-china-tech

    Ce qui explique l’inflexibilité actuelle de Washington sur Taïwan, ce qui n’a pas été toujours le cas (comme lorsque la Chine est rentrée à l’OMC):
    https://www.bbc.com/afrique/monde-57848091

    Au vu des distances, on peut douter de la pertinence de cet “Indo-Pacifique”, concept anglo-saxon qui associe le Pacifique et l’océan Indien, autrement que dans la rhétorique:
    https://mobile.twitter.com/FauteuilColbert/status/1407283277703139328

    La thalassocratie que sont les États-Unis conçoit le Contrôle du monde par les voies maritimes et désormais 60% de ces routes se situent en Asie:
    https://cercle-k2.fr/etudes/il-faut-bien-deux-oceans-pour-un-grand-pays-2

    50% du trafic maritime mondial transit par le détroit de Formose et cela est dû à l’avidité des financiers internationaux, avant même toute rhétorique escrologique.

    “Le capitaliste vendra la corde qui servira à le pendre”.

  3. C’est qu’ils bouffent tout l’espace nos indispensables alliés:
    https://www.diploweb.com/Carte-Les-Etats-Unis-dans-la-zone-Indo-Pacifique-en-2021-accords-de-cooperation-de-defense-et.html

    L’USMC a même changé de doctrine pour face à la Chine:
    https://www.meta-defense.fr/2021/03/24/lus-army-change-radicalement-de-doctrine-pour-faire-face-a-la-chine/

    Reste à savoir avec quels matériels les marines américains comptent reprendre de vive force les îlots à leur “compétiteur “…
    https://blablachars.blogspot.com/2022/01/les-responsables-du-naufrage-de-laav7.html

    Histoire que ça ne leur joue pas un tour (de baie des) cochons!
    https://www.nationalgeographic.fr/histoire/60-ans-plus-tard-le-debarquement-de-la-baie-des-cochons-hante-encore-les-esprits

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