L’AUKUS : un regard depuis la Russie

Par Igor Delanoë

Directeur adjoint de l’Observatoire franco-russe (Moscou)

Docteur en histoire

 

La création de l’AUKUS a pris par surprise experts et décideurs politico-militaires en Russie. Envisagée à travers le prisme de la confrontation avec la communauté euro-atlantique, cette alliance politico-militaire et industrielle revêt à court terme un caractère de dangerosité pour Moscou. A plus long terme, l’AUKUS pourrait toutefois bien se muer en menace pour la Russie sur son flanc Asie-pacifique. Il s’agit d’une région qui baigne l’Extrême-Orient russe, et dont Moscou a pu prétendre réinvestir la scène stratégique, sans que pour autant elle soit parvenue à y trouver sa place. En réalité, compte-tenu du niveau de tensions et des enjeux de la compétition sino-américaine qui y prend forme, le Kremlin semble préférer jouer en “deuxième ligne” tant il redoute les conséquences d’une crise dans laquelle il pourrait se retrouver entraîner. En tout état de cause, au-delà des défis que la Russie veut bien voir dans la formation de l’AUKUS, ce pacte pourrait cependant ouvrir des possibilités de coopération économique et militaro-industrielle entre Moscou et des pays de la zone Asie-Pacifique. Quant à la France, trahie par ses alliés, elle est jugée sévèrement et avec une certaine condescendance.

L’AUKUS vu de Moscou : la future OTAN du Pacifique

 

Les commentaires et analyses publiés en Russie au sujet de l’AUKUS exposent les conséquences pour Moscou à court et long terme de la formation de cette alliance. D’une manière générale, le pacte anglo-saxon fait ressortir la tendance au conservatisme géopolitique qui caractérise la politique étrangère russe dans l’hémisphère Sud. Ainsi, le ministre russe des Affaires étrangères Sergueï Lavrov a ouvertement critiqué non seulement l’AUKUS, mais aussi le QUAD (Dialogue quadrilatéral pour la sécurité entre les États-Unis, l’Australie, l’Inde et le Japon) en affirmant qu’ils remettent en question la coopération et qu’ils menacent l’équilibre stratégique dans la zone Asie-Pacifique. Vu du Kremlin, l’indo-pacifisme s’apparente à une idéologie anti-chinoise, et avec le temps, elle pourrait aussi devenir anti-russe. C’est en tout cas l’opinion exprimée par Nikolaï Patrouchev, l’ancien directeur du FSB et actuel secrétaire-général du Conseil de sécurité de la Fédération de Russie, un organe essentiel de l’édifice du pouvoir en Russie. La Russie, qui a eu tendance à régionaliser son approche des grandes crises (Syrie avec le format d’Astana ; Afghanistan…) estime ainsi que cette polarisation de l’Asie-Pacifique n’est pas dans ses intérêts d’autant plus que dans la cadre de l’AUKUS, elle est porteuse d’un autre risque : celui de la prolifération nucléaire. Le représentant permanent de la Russie auprès des organisations internationales à Vienne, Mikhaïl Oulyanov, appelait ainsi fin novembre les membres de l’AUKUS à renoncer à ce qui pourtant est l’essence même de l’alliance : la coopération autour des sous-marins nucléaires. De leur côté, Washington, Londres et Canberra soulignaient début octobre leur volonté de coopérer avec l’AIEA. Les conséquences industrielles de la réalisation du pacte politico-militaire sur le régime de non-prolifération sont considérées à Moscou comme sérieuses et négatives dans la mesure où elles créent avant toute chose un précédent. Les Russes estiment que les États-Unis, en créant le marché du sous-marin nucléaire afin de contenir la menace chinoise, ouvrent une boîte de Pandore. Certes, l’URSS et la Russie ont loué des sous-marins nucléaires à l’Inde, mais il n’y avait pas de transferts de technologies, ni de construction de plateformes en Inde ; les SSN étaient prélevés sur le parc de sous-marins soviétiques/russes placés en réserve, et transférés à New-Delhi dans le cadre d’un contrat de leasing. Enfin, dernier élément de crainte : quid de l’AUKUS à 20-30 ans ? La facteur temps paraît déterminant dans l’analyse qui est produite à Moscou sur le sujet : ainsi, pour Timofeï Bordachev, directeur de recherche à la Haute école d’économie, non seulement l’équilibre des forces en Asie-Pacifique n’est pas remis en question, mais “l’AUKUS ne change rien du point de vue de la stratégie de la Russie”. Bordachev estime ainsi que l’alliance des trois acteurs occidentaux sur la scène Asie-pacifique en vue de contenir la superpuissance asiatique chinoise présente des fondements “étonnants”, et rappelle au passage que la Chine ne menace pas la Russie. Andreï Kortunov, directeur du Conseil russe pour les affaires internationales – un des principaux think-tanks en Russie – émet un avis plus nuancé et redoute le caractère imprévisible que cette alliance pourrait revêtir avec le temps, par opposition à l’OTAN et sa grande prévisibilité. Kortunov cite l’exemple de la Triple alliance en se demandant si, lorsqu’elle prit forme en 1882, quiconque avait prévu les conséquences une trentaine d’années plus tard.

 

Entre grande géopolitique et économie : quelques retombées positives de l’AUKUS pour la Russie

 

Andreï Kortunov rappelle que l’émergence du pacte anglo-saxon illustre la priorité absolue accordée par la Maison Blanche à la confrontation avec Pékin. En creux, le fait que la Russie ne fasse pas nécessairement partie des priorités de la politique étrangère américaine – un constat dressé depuis la signature du New START sous Obama – est une bonne nouvelle pour certains experts russes qui estiment que la relation bilatérale est si dégradée, que l’ignorance mutuelle serait finalement bénéfique. Les récents événements en Ukraine nous montrent toutefois que Moscou mise prioritairement sur la relation avec Washington pour fixer les nouvelles règles du jeu en matière de sécurité dans la zone euro-atlantique. A cet égard, pour certains à Moscou, la création de l’AUKUS serait un signe que le climat est mûr aux États-Unis pour établir ces règles. En tout cas, après l’évacuation de leurs troupes en Afghanistan, les Américains ne disposent plus de “fenêtre” sur la Chine occidentale, et que si la confrontation sino-américaine devait dégénérer, l’Eurasie s’en trouverait préservée. En ce sens, on relève à Moscou que l’AUKUS accentue la dimension navale de la compétition géopolitique entre Chinois et Américains, avec pour enjeu, le contrôle des lignes de communication océaniques.

Pour Vassili Kachin, sinisant et probablement l’un des meilleurs experts russe de la Chine, l’AUKUS a pris Pékin par surprise et constitue un revers politique majeur pour les Chinois. Cette alliance remet en question les fondements de la politique étrangère chinoise qui reposait sur la “diplomatie du dollars”. Autrement dit, l’AUKUS ferait mentir l’idée selon laquelle l’économie et les moyens de pression économique l’emporteraient sur l’idéologie et les rapports de force plus “durs”. Il rappelle à ce propos que Pékin est un partenaire commercial majeur pour l’Australie, ce qui n’a pas empêché Canberra d’adhérer à une alliance anti-chinoise. Kachin, qui a tendance à penser que l’AUKUS ne change pas grand-chose militairement pour Moscou, entrevoit même des possibilités offertes à la Russie en matière économiques par la formation de cette alliance. Les opérateurs chinois sont ainsi très présents sur le marché australien des matières premières, de l’alimentation et des produits miniers, autant de segments que les Russes pourraient récupérer. L’AUKUS va par ailleurs stimuler la coopération militaro-technique sino-russe. Rappelons que Vladimir Poutine avait suggéré en octobre 2019 que la Russie apporte son concours au développement d’un système radar chinois d’alerte avancée pour les tirs de missiles balistiques. Les développements concernant ce qui serait un nouveau chapitre dans la coopération militaro-technique entre Pékin et Moscou sont depuis peu nombreux, mais l’AUKUS est de nature à donner une plus grande actualité à cette proposition russe. En outre, la marine chinoise va recevoir au cours de la décennie à venir de nouveaux porte-hélicoptères amphibies – ou navires d’assaut amphibies – du Type 075 et pourrait se montrer intéressée par les hélicoptères d’attaque embarqués Ka-52K russes (qui devait être déployés sur les Mistrals commandés par Moscou). Moscou et Pékin pourraient par ailleurs mettre davantage l’accent sur les exercices de lutte anti-sous-marine (ASM) et, pourquoi pas, coopérer dans le développement de moyens de lutte ASM qui leurs font défaut.

 

Et la France alors ? L’AUKUS comme révélateur de l’impuissance stratégique de l’Europe

 

Toute dispute ou crise interne à l’OTAN est de nature à faire les affaires de Moscou, c’est de bonne guerre. La plupart des observateurs et officiels russes se sont ri du sort de la France dans cette affaire qui a fait remonter le souvenir de l’annulation du contrat Mistral par François Hollande. Pour Nikolaï Patrouchev, le coup de couteau anglo-saxon dans le dos des Français est probablement le prix à payer pour la solidarité transatlantique. Certains ont eu l’honnêteté de constater que Paris aurait cependant été mieux placé pour rejoindre l’alliance anti-chinoise que la Grande-Bretagne : outre le fait que le complexe militaro-industriel français maîtrise toute la chaîne technologique pour produire des sous-marins atomiques, les possessions françaises dans le Pacifique en faisait un candidat idéal pour intégrer ce pacte occidental dans l’Asie-Pacifique.

Ce qui est frappant et révélateur, c’est qu’aucun des commentateurs, experts et officiels russes n’entretiennent d’illusions sur l’issue de la “brouille” entre Paris et les membres de l’AUKUS, à savoir le retour à la normale, surtout avec Washington. Pour Timofeï Bordachev, auteur d’un des rares articles alors consacrés par les experts russes à la France dans la tourmente de l’AUKUS, le rappel de ses ambassadeurs par Paris est “un coup de tonnerre dans un ciel bleu”. Dans ce terrible papier sans concession pour la France, l’auteur fustige la France qui “vit dans un monde fictif dans lequel l’Europe est un partenaire paritaire des États-Unis et pèse dans la politique internationale”. La faiblesse de la politique étrangère française, selon cet auteur ? Reposer sur ce que devrait être la conduite de ses partenaires, et non pas sur ce qu’elle est réellement. Car à travers la France, c’est bien l’Union européenne qui est visée. Pour Bordachev, qui retranscrit là un état d’esprit assez largement répandu à Moscou, l’AUKUS est une manifestation du “Me first world” dans lequel Donald Trump avait fait entrer l’Amérique, et pour lequel l’UE n’est pas prête. La trahison dont Paris a été victime démontrerait ainsi que les Européens misent encore sur des règles de conduite entre alliés qui sont révolues. Les déclarations du président Macron sur l’occasion que représenterait l’AUKUS pour relancer l’Europe de la défense ont bien été relevées en Russie, mais pas prises au sérieux, les experts russes, dont Fiodor Loukianov – l’un des meilleurs analystes de la politique étrangère de la Russie – concluant généralement sur le fait que Paris ne pourra (et probablement ne voudra ?) rien faire d’autre que de s’en tenir au verbe. Autrement dit : il ne fallait pas s’attendre à ce que les Français suspendent leur participation aux structures de l’OTAN, voire à ce qu’ils en claquent la porte, comme le fit le général De Gaulle en 1966.

Alors que Moscou mise plus que jamais sur un dialogue direct avec Washington pour refonder la sécurité dans la zone euro-atlantique, l’AUKUS est de nature à conforter cette approche. Car vu de Moscou, elle démontre que, à travers l’exemple de la France, les Européens vivent dans l’illusion de la puissance, dans une réalité fictive, et que par conséquent, il est vain de chercher à nouer un dialogue stratégique avec eux. Constat cinglant qui traduit aussi sans doute une forme de déception.

 

 

 

 

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Igor Delanoe

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