L’effet ou l’état

Il y a quelque temps déjà une controverse est apparue : la méthode de raisonnement tactique (ou méthode d’élaboration des ordres, c’est selon), vise-t-elle à atteindre un état final recherché ou bien un effet final recherché ? Nouvelle querelle des anciens et des modernes, nécessité de vivre avec son temps, adaptation du vocabulaire aux nouvelles menaces, impératif de demeurer souple sur les pattes arrières… il est possible de choisir l’explication qui sied le plus sans pour autant discréditer son interlocuteur (ou presque).

Cet habile changement de vocabulaire réalisé sans changer l’acronyme EFR, est-il vraiment innocent ou n’est-il pas de nature à remettre en cause la clarté de la méthode, suscitant ainsi des débats aussi passionnés que ceux d’une célèbre affaire ?

Affaire Dreyfus. “Un dîner en famille” (1899), par Caran d’Ache (1858-1909).

L’objet de ce billet est de participer à la controverse en y apportant un grain de sel. Ou du poil à gratter…

I Le bal des débutantes, ou la présentation du vocabulaire

Avant de se lancer tête baissée dans la mêlée, il est intéressant de définir exactement tant l’état que l’effet.

Le dictionnaire Larousse définit le terme état de la manière suivante :

  • Nature sous laquelle se présente un corps : État liquide, solide, gazeux.

  • Aspect général sous lequel se présente quelque chose, manière d’être de quelque chose dans ce qu’il a de durable : Véhicule en bon état.

  • Manière d’être physique ou morale de quelqu’un : Le malade est dans un état grave. Être dans un état de grande excitation.

  • Fait d’être d’une manière relativement durable : L’état de veille. L’état de siège est déclaré.

  • Situation de quelque chose à un moment donné : Quel est l’état de la question ?

  • Document décrivant la situation de quelque chose à un moment donné ; inventaire : Demander l’état des dépenses.

Nous ne citerons ici ni les acceptions littéraire ni cybernétique ni gravure ni lithographie ni même informatique du terme afin de ne pas perdre le lecteur.

Quant au terme effet, le même dictionnaire le présente ainsi :

résultat.

Cette acception nous plonge dans une nouvelle perplexité. En effet, si l’effet est un résultat, ce peut aussi être un état final. Retenir cette acception entraîne alors l’inanité de la controverse puisque si l’état c’est l’effet, les modernes tenants du « en même temps » (un état, et aussi un effet) ont gagné.

Mais, comme écrit précédemment dans les variations sur le thème de l’effet majeur, s’en tenir à cette seule acception peut causer bien des déboires comme nous le verrons infra avec les risques de confusion d’un effet final recherché avec un effet majeur.

Heureusement, le dictionnaire nous fournit également deux acceptions délaissées dans la réflexion tactique :

2/ impression produite ;

mais aussi

3/ attitude soigneusement préparée, comportement affecté en vue d’impressionner l’assistance.

Ces deux acceptions peuvent désorienter. En quoi une impression produite ou un comportement affecté peuvent être utiles lorsqu’on cherche à obtenir un succès tactique ? La réponse à cette question se trouve dans le billet variations sur le thème de l’effet majeur.

Nous voyons ainsi que ces deux termes ne sont pas synonymes et que, de plus, ils peuvent s’opposer. Quand bien même un état n’est jamais définitif et peut être modifié (passage de l’état solide à l’état liquide), il est généralement sous-entendu comme stable, alors que l’effet, quand il n’est pas résultat mais impression produite ou attitude soigneusement préparée, renvoie plutôt à quelque chose de fugace voire éphémère.

Cette différence est intéressante surtout lorsqu’on qualifie le terme retenu (effet ou état), de final (définition : Qui est ou vient à la fin ; qui termine, qui forme la conclusion). Cela suppose un éventuel cheminement, une progression ou une évolution afin d’arriver à quelque chose d’établi. Si tel n’était pas le cas, l’état ou l’effet ne serait pas final mais intermédiaire.

Ce qualificatif de final suppose alors qu’une fois qu’il (l’effet ou l’état) a été atteint, ceux qui ont œuvré à son édification s’attendent à ce qu’il dure.

Ceci étant posé, il nous faut maintenant répondre à la question centrale de ce billet : lequel de ces deux termes est le plus adapté pour décrire l’aboutissement de l’utilisation de la MRT/MEDO ? Dit autrement, faut-il rechercher finalement un état ou effectivement un effet ?

II L’affirmation des termes ou la querelle des prétendants

Examinons l’effet tout d’abord.

Si l’on veut privilégier un effet final recherché, il ne faut pas oublier de se poser la question de sa durée. Un effet peut-il durer aussi longtemps qu’un état que nous avons postulé ci-dessus stable ? Certains l’affirmeront, s’appuyant sur le fait que le premier effet produit lors d’une rencontre est souvent, non seulement le bon, mais aussi celui dont on se souvient longtemps.

Certes, mais c’est alors faire peu de cas des effets fugaces, subtils ou éphémères et que l’on passe parfois beaucoup de temps à rechercher. Proust le retrouva par l’intermédiaire d’une madeleine, mais le résultat d’une manœuvre peut-il être une madeleine ? (Il est, à ce moment, possible de rappeler qu’une guerre a été appelée guerra de los pastels ou guerre des pâtisseries  mais la présence des madeleines n’y est pas attestée…)

Poursuivons. Dans le précédent billet dédié aux variations sur le thème de l’effet majeur, nous avons distingué l’effet majeur des effets mineurs. Si nous cherchons à atteindre un effet final recherché et que, pour cela, nous définissons un effet majeur qui permet de l’atteindre, cela a pour conséquence que l’effet final n’est pas majeur. Il est donc mineur. Ce qui nous amène à nous demander si l’effet majeur serait alors plus important que le résultat de la manœuvre tactique… Nous en viendrions à privilégier les moyens aux résultats. Ce qui est bien conforme à une certaine esthétique du panache, mais n’augure pas forcément du résultat final.

La belle affaire !

Passons maintenant à l’état.

Nous avons établi supra que rechercher un état final présupposait une certaine stabilité dudit état. Il est cependant vrai que des états, comme des équilibres, peuvent être instables. Mais, la plupart du temps, évoquer un état qui plus est recherché, amène à sous-entendre la recherche d’une certaine stabilité. Rechercher (ou se satisfaire de) l’instabilité de cet état reviendrait à se mettre en difficulté, puisque cet état instable tant recherché pourrait vaciller du fait même de son instabilité.

Reconnaissons néanmoins que lorsqu’on qualifie l’état recherché de final, nous pouvons sembler présomptueux.

En effet, si l’état est final, cela peut être parce qu’il ne se passera plus rien après (la même remarque vaut aussi pour l’effet après lequel plus aucun effet ne pourrait être produit puisqu’il est final). Demeurons modestes et reconnaissons qu’il n’est final que pour la manœuvre tactique projetée, c’est amplement suffisant.

Choisir c’est renoncer

Comme nous venons de le voir, chacun de ces termes a ses avantages mais aussi ses inconvénients. Selon quel critère choisir ?

Le critère nous paraît simple, celui de la clarté, tant du raisonnement que de son expression.

Choisir un effet final recherché, c’est entretenir la confusion avec l’effet majeur de la méthode de raisonnement qui devrait, selon Yakovleff dans Tactique théorique, être renommée « méthode de l’effet majeur ». Cela signifie que, parmi tous les effets que l’on peut retenir, l’effet final sera alors mineur, puisque l’effet majeur est déjà mis à contribution par ailleurs. La pratique et l’enseignement montrent également que la maîtrise de la méthode prend du temps, une autre de ses controverses étant l’utilisation d’un terme de mission pour décrire un effet majeur (ce pourrait d’ailleurs être l’objet d’un autre billet). Il n’est donc pas utile d’ajouter de l’incompréhension à la complexité.

Afin d’éviter ce quiproquo, il nous semble plus simple et plus cohérent de bannir à jamais l’expression « effet final recherché » pour lui préférer, tout simplement, celle d’état final recherché.

Informatiques Orphelines

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