Post-Démocratie de Colin Crouch

Le terme de régime post-démocratique est de plus en plus usité par les médias, y compris traditionnels, à telle enseigne que celui-ci désigne la nouvelle ère inaugurée timidement dans les années 2000 et devenue effective depuis les années 2010.

2004, la date est symptomatique de l’achèvement d’un labeur universitaire à l’aube du XXIème siècle, témoin d’un basculement vers un régime transitoire spécifique avec la formalisation de l’ouvrage Post-démocratie de Colin Crouch. Les travaux d’icelui vont progressivement susciter une attention au-delà des cercles universitaires.

Le propos liminaire du professeur Crouch est le suivant : en apparence, tout va bien puisque les élections ainsi que la liberté d’expression sont présentes et rythment la vie sociale et politique. En apparence uniquement car là est toute la volonté du chercheur de gratter les convenances et les certitudes trop souvent assénées par les voix du temple.

Dès le début, Crouch couche sans ambages que « Concepts of democracy increasingly equated it with limited government within an unrestrained capitalist economy and reduced the democratic component to the holding of elections ». La démocratie est un concept réduit à la seule tenue d’élections. Ce qui permet, on le devine naturellement, de dévitaliser un système par l’entretien d’un mécanisme huilé par une oligarchie vouée à ne produire aucune surprise, aucune déviance et surtout aucune remise en cause dans le dogme établi.

L’auteur juge bon de rappeler au tout début de de son exposé que la mondialisation a eu des effets pervers de premier ordre sur la démocratie. Sa dynamique prenant source dans les années 1980, fondée sur le dogme consacrant la survie en milieu hostile comme règle de vie et la dureté comme méthode. Ce dogme a été établi par des entrepreneurs anglo-saxons (l’auteur insiste sur cette origine car il rappelle que le système nippon ou d’Europe continentale était encore tout autre à cette époque) avec, pour credo imposé, la satisfaction de l’actionnaire, devenue l’alpha et l’omega de cette dynamique.

Ces entrepreneurs infatigables pour atteindre le sommet ont remporté victoire sur victoire à leur seul profit. Forts de leur puissance, ces dirigeants de sociétés à stature mondiale ont débordé de leur sphère d’activité pour suivre deux voies : la première est l’abandon de la production locale au profit de la finance spéculative, bien plus rémunératrice, privilégiant dès lors le court terme et la tertiarisation ; la seconde est l’imposition de leur vision à tout gouvernement récalcitrant, en optant pour le chantage à l’emploi aux fins d’obtenir l’assurance de bas coûts de salaire et de dérisoires normes environnementales, ces entrepreneurs mettant en concurrence les pays entre eux sur ces deux piliers de négociations.

En outre, le poids de ces nouveaux acteurs devient de plus en plus tangible dans le fonctionnement du système politique du fait de l’effacement de la frontière entre sphères publique et privée comme le souligne le chercheur :

« We therefore witness another aspect of the parabola : a return to corporate political privilege under slogans of markets and free competition. These things can only happen in societies which have lost the sense of a distinction between a public interest, guarded by public authorities careful to establish their own autonomous competence, and private interests looking afer themselves. In pre-democratic times social elites which dominated economic and social life also monopolized political influence and positions in public life.»

Effet pernicieux de cette évolution, il entraîne dans son sillage des fonctionnaires au plus haut sommet de l’État, avides de dépecer l’outil de production national ainsi que son patrimoine immobilier comme artistique. Ces parjures accompagnant un mouvement estimé irrésistible et, plus encore, naturel.

Autre effet pernicieux : la mimétique souhaitée – pour ne pas dire imposée – par les dirigeants qui réorganisent l’État et ses services comme une entreprise, avec tous les dégâts sur la population et les richesses du pays que l’on devine tant les bases et les mécanismes de fonctionnement sont distincts. Il en résulte une plus grande dureté dans les rapports sociaux ainsi que des frictions entre communautés de plus en plus incontrôlables et exacerbées d’où une évolution vers une logique inexorablement sécuritaire.

Dans ce schéma, la démocratie est source de complications inacceptables pour un modèle qui repose sur la concurrence et la marchandisation de tout produit et de toute activité : le citoyen doit s’effacer devant le consommateur. En toute logique, les élites acquises à ce nouveau modèle vont s’affairer à lui retirer toute imprévisibilité. C’est ainsi que dans la post-démocratie, le vote est devenu un circuit dérivatif éloigné du pouvoir de contrôle et de décision par le peuple : il est dévoyé de sa fonction initiale pour remplir uniquement celle d’antalgique aux angoisses et requêtes émanant de la société civile.

Autre point d’importance : l’État consacre inexorablement son attention sur les plus nécessiteux au détriment de l’ensemble des citoyens (classes populaire, moyenne et aisée). Dans ce contexte, les classes moyenne et populaire salariées et fonctionnarisées sont celles qui sont les plus impactées par le recul des garanties d’État puisqu’elles sont numériquement les plus importantes sans néanmoins disposer d’un filet de sécurité financier (classe aisée) ou étatique (classe nécessiteuse). Il s’agit clairement de l’abandon progressif de l’universalisme des mesures sociales, un des signes de post-démocratie. C’est aussi, comme Crouch le mentionne, une baisse qualitative assurée des services d’État puisque focalisés sur un seul type de population.

Les services publics sont aussi revus, corrigés et démantelés dans un régime post-démocratique puisqu’ils sont « invités » à se « rationaliser », c’est à dire à répondre à des considérations différentes de leur philosophie d’origine, et ce au moyen d’indicateurs propres au privé : par exemple, la satisfaction client est de fait délaissée au profit de la rentabilité du service. De façon identique, certains procédés de gestion des flux sont favorisés au détriment de l’égalité de traitement : par exemple l’on peut songer au yield management appliqué à la compagnie ferroviaire française SNCF.

Une responsabilité est engagée par Colin Crouch : les partis gouvernementaux. Ceux-ci sont accusés de s’être affadis au point de se détacher de leur base électorale initiale jusqu’à devenir concurrents sur une même masse informe d’électeurs, pourtant bien plus versatiles que les classes et catégories d’origine. C’est une démocratie représentative où le hiatus est justement que ses représentants sont très majoritairement ceux d’un ensemble disparate partageant un objectif commun : s’assurer de conserver ses privilèges en contrôlant le pilier législatif et le pilier exécutif. Et l’auteur de citer le New Labour britannique qui a engrangé dans un premier temps les succès électoraux jusqu’à se liquéfier fort logiquement en un parti somme toute très proche de son rival le Conservative and Unionist Party une fois que l’effet nouveauté s’est estompé.

En somme, les partis gouvernementaux ont amorcé eux-mêmes le passage vers la post-démocratie en délaissant leurs principes fondateurs et l’écoute de leur base électorale pour se concentrer uniquement sur la captation et la préservation du pouvoir par la séduction d’un socle d’électeurs non majoritaires mais très influents médiatiquement et financièrement : les projets sont calibrés pour les médias et les fortunés donateurs auprès desquels les dirigeants sont bien évidemment redevables une fois l’accession au pouvoir actée.

En corollaire de cette évolution des organisations politiques : l’abstention persistante et la défiance consommée envers les élus. Sur le fondement d’un tel constat, les sophistes veulent faire accroire que l’essor des populismes est l’une des causes de la situation post-démocratique.

Il n’en est rien puisque l’ère des populismes s’est façonnée à la suite d’une prise de conscience – assez tardive d’ailleurs – par les populations administrées que les gouvernants étaient parfois impuissants mais le plus souvent complices des bouleversements socio-économiques qu’elles subissaient.

Trois éléments doivent impérativement être retenus à ce stade :

1) il s’agit d’une logique systémique, ce qui signifie que le remplacement d’un dirigeant ne constitue pas une solution puisque les chaînes et les engrenages perdurent ou se reforment sitôt la pièce enlevée.

2) il s’agit d’un phénomène global touchant l’ensemble des démocraties, quelque soit leur degré d’avancement dans le domaine… hormis l’Islande qui précisément a opté non pour l’écorchement mais pour l’approfondissement de sa culture démocratique au plus fort de la crise de 2008.

3) la réponse ne saurait être supranationale puisque comme l’énonce Crouch : « Exaggerated or not, globalization clearly contributes to the constraints imposed on democracy, which is a system that has difficulty rising above national levels. »
Et encore peut-on ajouter que le national est tenu de faire cohabiter des représentants au sein de deux chambres afin justement d’obtenir une représentativité théoriquement optimale (sociale et territoriale).

Crouch consacre aussi tout un chapitre sur l’éducation ainsi qu’au pouvoir des communicants car il sait qu’il touche là un vrai point névralgique : celui d’abêtir le citoyen/sujet pour mieux l’insérer dans un ensemble marchand. Et de rappeler que les entrepreneurs qui investissent le champ de l’industrie informationnelle – comprendre les médias de masse traditionnels – le font dans une optique triple très claire qui est celle de la propagation de leurs valeurs, de leur protection médiatique et du soutien imposé à la classe politique craignant d’être ostracisée ou vilipendée.

En guise de conclusion, le chercheur britannique rappelle que rien ne peut à l’heure actuelle remplacer le capitalisme dans le domaine de l’innovation, des procédés de production et de la réactivité au marché mais prend-il bien soin de préciser à la suite de son propos :

« The search must therefore be for ways of retaining the dynamism and enterprise of capitalism while preventing firms and their executives from exercising power to a degree incompatible with democracy. »

Car Crouch ne manque pas de rappeler que l’Histoire a souvent démontré que le mouvement vers un monde réduit à l’état de marché libre sans régulation se transforme en réalité en une oligarchie de fait, conduisant par dégénérescence vers la ploutocratie.

Sa conclusion est quelque peu pessimiste puisque, selon lui, nous ne sommes pas dans un cycle mais dans une parabole, en ce sens qu’après avoir bénéficié des bienfaits de la démocratie après la seconde guerre mondiale, celle-ci se délite sous nos yeux pour revenir à un état proche de ce qu’elle était avant son avènement. Car comme il le décrit lui même : « Governmental and party policy-making machinery has itself become endogenous to the problem of the power of the corporate elite. »

Un propos qui délivre une étrange sonorité contemporaine en cette ère des populismes et des mouvements sociaux décentralisés.

À terme, il entrevoit deux axes d’actions futurs au sein de la post-démocratie : le premier concerne des mouvements d’un nouveau genre permettant de regénérer la démocratie, et le second a trait à l’influence de lobbies défendant des causes spécifiques : « First, stay alert to the potentialities of new movements which may at first seem difficult to understand, because they may be the bearers of democracy’s future vitality. Second, work through the lobbies of established and new cause organizations, because post-democratic politics works through lobbies. »

Dans le registre des regrets, l’on peut déplorer que l’auteur ne se penche pas avec plus d’acuité sur le cas de l’Union Européenne (évoqué en à peine une demi-page) ; qu’il soit un peu trop disert sur le capitalisme et ses relations avec l’État plus que sur ses effets sur la démocratie même si l’on comprend que l’État est le garant des structures et procédures démocratiques ; que son appel à conserver les partis existants en les faisant co-exister avec des structures plus souples est trop évasif et peu réaliste, notamment par le fait que les structures partisanes sont justement décriées comme participant à la post-démocratie ; qu’il évoque assez justement la liberté d’expression en exergue mais ne revient plus sur ce point ultérieurement alors qu’il apparaît une constante essentielle de la démocratie ; qu’il réfute un peu trop rapidement les propositions de Philippe Schmitter prônant une injection de démocratie directe et d’instance de citoyens tirés au sort ; qu’il ne prend pas assez en considération l’état de sidération du 11 septembre 2001 ainsi que tous les actes terroristes qui plongent en réaction les États démocratiques dans une spirale sécuritaire avec des effets notoires sur l’exercice démocratique du pouvoir comme l’étudie Giorgio Agamben ; qu’il aurait été inspiré de produire une version mise à jour de son étude et non de se contenter de ses travaux passés surtout en vertu des bouleversements depuis la publication de ceux-ci en 2004, surtout avec l’émergence des réseaux sociaux numériques devenus un vecteur d’influence non négligeable.

Cette fiche de lecture est basée sur l’ouvrage en langue originale, en son édition de 2017 et initialement publié en 2004. Sachez cependant qu’une version francophone est disponible depuis 2013. Le succès de l’ouvrage ne se dément pas depuis sa parution puisqu’il est régulièrement réédité.

Cyberstratégie Est-Ouest

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Yannick Harrel

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