Stratégie & Confinement : l’ère du blocus informationnel

2020 : nous voilà soudain tous enfermés ! En termes stratégiques (« nous sommes en guerre » n’est-ce pas) comme doit-on évaluer notre confinement ? Est-ce un comportement défensif, ou au contraire, une tactique menant à la victoire ? Et d’ailleurs serions-nous autoconfinés si nos chefs – en stratège de la nation – n’avaient pas imposé cette décision ?

Ces questions, qui renvoient aux grandes peurs du passé, il paraissait encore inimaginable de se les poser au 21ème siècle, pour un occidental du moins, dans un monde en paix. Pourtant, les sièges, les blocus, les containement et embargos ne sont pas des reliquats de l’Histoire et bien des peuples en font encore l’amère expérience aujourd’hui.

Difficile d’illustrer cet article, alors voici une citation de Star Wars Episode 1. Un “meme” très repris cette année lors des interruptions de visio !

Le pivot Pacifique des Etat-Unis face à l’expansion chinoise nous rappelle bien sûr le containment de l’URSS mais aussi les alliances britanniques sur le continent jusqu’en 1815, des murs renforcés à grand renfort de technologies numériques sont rebâtis aux frontières depuis une décennie sur tous les continents, et certains aimeraient même voir l’Europe « forteresse » rejouer les invasions barbares en Méditerranée (ajoutons-y le Royaume-Uni dans la Manche) face aux flux migratoires. Quant aux zones de guerre, les sièges et blocus y semblent plus durs que jamais, et les ghettos et camps d’internement n’ont pas disparu.

Non décidemment, la planète n’a pas attendu la pandémie pour conserver, intensifier, et moderniser des stratégies de confinement vielles de plusieurs millénaires.

A la déterminante différence de notre condition actuelle, qui a vu la préservation de l’ensemble de nos liaisons logistiques et infrastructures (les hypermachés : greniers modernes ?), un blocus est défini en droit international comme une opération militaire – et de facto, il s’agit bien d’un acte de guerre – bloquant totalement le mouvement maritime ou aérien en provenance ou à destination d’un port, d’une côte, d’un territoire. Le blocus vise prioritairement la logistique militaire, mais l’Histoire nous a malheureusement montré qu’il s’agit d’un formidable instrument de pression sur les populations, non seulement combattantes, mais aussi et surtout civiles.

On parlera plutôt de « siège » pour les opérations militaires terrestres d’encerclement ou d’isolement.

Un mot enfin sur l’embargo (et son dérivé, la quarantaine), qui lui s’est imposé historiquement lorsque les enjeux se sont portés plus sur les échanges que sur le contrôle d’un territoire. Initié par l’Empire Britannique sur les océans, il fait aujourd’hui partie des sanctions économiques qui peuvent être adoptées par la communauté internationale pour imposer une décision à un État. Il recueille généralement l’approbation internationale, en particulier dans la pratique occidentale depuis 1945. Il ne s’agit pas d’un acte de guerre, et il peut être exercé à titre de représailles face à la violation d’un droit.

Qu’il y ait blocus ou embargo, le droit international humanitaire règlemente ces pratiques. Un ultimatum doit être présenté au pays visé. Et les Etats doivent accorder libre passage aux secours de caractère humanitaire et impartial, et indispensables à la survie de la population civile : les fameux corridors.

Mais alors, comme notre confinement qui semble tant faire écho aux pratiques du passé, le blocus est-il stratégiquement obsolète ? L’un des plus célèbres de l’histoire récente, Berlin, fut un échec grâce au pont aérien qui outre sa fonction première, envoya de surcroît un formidable message d’espoir. De même, les technologies de l’ère industrielle ont rendu de plus en plus insurmontable l’objectif d’herméticité des blocus.

En vérité, tenir un blocus hermétique a toujours relevé de la prouesse stratégique, tant cela demande ressources en hommes et matériels importantes, et tant les assiégés ont su faire preuve d’inventivité au cours de l’Histoire, à grand renforts d’innovations techniques ou d’inventivité contrebandière. Avec la révolution industrielle, le blocus a certes gagné des moyens plus performants, notamment en mer, mais face à lui se sont développés des moyens de contre-blocus. U-boat et mines ont mis à mal la stratégie de la Royal Navy, les FFL héroïques de Bir Hakeim ont rompu le siège en camions dans le désert, et que dire du recours massif à l’aviation, capable d’ignorer un blocus ou de ravitailler une force assiégée comme à Diên Biên Phu. Tout ceci sans même évoquer les moyens de communications modernes que sont d’abord la radio, puis le téléphone, jusqu’à internet et les moyens satellitaires.

Pour persister dans les analogies, qu’est ce qui nous aide aujourd’hui à briser notre confinement, à continuer notre activité professionnelle, faire nos achats de Noël, contacter nos proches désormais si lointains ? Le numérique. Les bandes passantes sont passées proche de la saturation en mars, tandis que les audiences TV retrouvaient  leurs plus belles couleurs.

L’internet mondial a été présenté depuis sa grande démocratisation dans les années 90 comme un outil sans précédent de diffusion des pensées et des idées progressistes (l’expérience récente nous indique aussi le contraire). Il se révèle pourtant aujourd’hui instrument d’une double lame liberticide. D’une part, question fondamentale qui agite nos sociétés : c’est la problématique de la donnée, souveraine ou personnelle, de son contrôle et de son exploitation. D’autre part, et ce qui nous concerne ici, les architectures de communication s’avèrent finalement disposer d’un talon d’Achilles : elles peuvent être oblitérées.  Il est pourtant difficile de comprendre en 2020 comment lors d’un atroce siège d’une ville comme Kobané, ou du blocus d’une région entière comme le Tigré ces dernières semaines, si peu d’informations et surtout d’images arrivent à nous parvenir. A l’ère du smartphone et des lanceurs d’alerte, les populations restent néanmoins tributaires d’infrastructures de communications centralisées qui peuvent être prises ou détruites. Le siège d’un média national restera systématiquement un objectif militaire au jour 1.

Contrairement à une idée persistante, il demeure en fait aisé, si ce n’est de le contrôler, de faire chuter un réseau. Ces dernières années, certains régimes, qui se comptent véritablement par dizaines (Iran, ou de très nombreux Etats africains…) ont montré qu’en cas de tensions sociales (ou à l’approche d’élections), ils avaient la capacité de couper internet et les télécommunications. Souvent, cela a été réalisé avec le soutien technique chinois, russe ou israélien. Le dernier exemple en date est celui du Tigré, d’où quasiment aucune information n’a pu sortir durant le blocus éthiopien exercé en novembre. Pas d’images, donc pas ou peu de relais médiatique. Ce blocus informationnel et anti-démocratique a un coût faramineux pour ces Etats, mais semble être le prix de leur stabilité. De façon générale, il est intéressant de voir les moyens conséquents qu’investissent les régimes forts dans la cybersécurité, même dans des pays pauvres.

Autre idée reçue : les constellations satellitaires qui s’apprêtent à distribuer l’internet mondial vont libérer la donnée comme jamais, abolissant les dernières frontières. Pourtant, elles qui ont fait du développement des pays émergents un facteur clé de leur communication (en réalité un abonnement à Starlink est évidemment hors de prix et s’adressera plutôt à une clientèle institutionnelle ou professionnelle), fonctionnent toujours via des stations sol qui pourront dans les faits être contrôlées si nécessaire par le « maître des lieux ».

En cybersécurité comme en stratégie militaire, on cherche aujourd’hui à garantir la résilience des réseaux, ces derniers étant devenus le cœur des systèmes d’arme(s) et de combat, quand des armées font elles le choix de l’excellence en matière de guerre électronique. Dans le combat aérien du futur, chaque appareil devra par exemple être un nœud de C2 (command & control) afin de pouvoir se passer des avions de commandement Awacs aujourd’hui devenu des cibles de premier ordre. Dans le civil, où le numérique devient l’architecture centrale de notre logistique, y compris quand nous fonctionnons en mode “dégradé” comme ce fut le cas cette année, la question de la solidité des réseaux, hors des métropoles occidentales notamment, devra être posée plus sérieusement.

Au moment de conclure, il est évidemment opportun de rappeler que si les blocus et sièges ont dans l’histoire eu des résultats divergents, il est une catégorie d’acteurs qui en a systématiquement largement souffert : les civils. Avez-vous eu faim ou froid pendant votre confinement ? C’est peut-être que nous ne sommes pas en guerre finalement. Non, notre situation nous rappellerait éventuellement celle d’une société sous-embargo… où la conséquence principale et tangible s’incarne dans une crise économique. Maintenant, imaginez un instant la même situation de confinement combinée à des cyberattaques, ou aux dégâts structurels d’une catastrophe naturelle comme la tempête de 1999…. ou de moratoires sur la 5G ! (sic)

Thomas Schumacher

Share/Partage

Thomas Schumacher

Un commentaire

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

1 × cinq =

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.