ARTEMIS, New Space, Chine et chiffrement quantique : une actualité spatiale 2020 très riche

Cher visiteurs, chers fidèles d’Echo Radar,

Cette semaine, nous accueillons les réponses de notre spécialiste du secteur aérien et aérospatial, Thomas Schumacher, concernant l’actualité spatiale qui, en dépit de la crise épidémique, a été très riche cette année et promet encore bien des avancées les prochaines sur fond de course à la Lune entre plusieurs prétendants.

Vous pouvez retrouver les autres analyses de Thomas Schumacher sur son blogue Pax Aquitania.

Bonne lecture à vous.

1) Dans quelle mesure le programme lunaire ARTEMIS pourrait-il être impacté par l’arrivée de Joe Biden à la présidence américaine : annulation, réduction ou augmentation des moyens alloués ?

Si c’est un euphémisme de déclarer que Donald Trump n’a pas vraiment été l’ami des scientifiques, son bilan dans le spatial peut être qualifié d’historique. Avec le retour des grands programmes de « prestige » après les dures années Obama, et la création d’une nouvelle branche militaire avec la « Space Force » (qui vient en fait occuper les plates-bandes de l’US Air Force et déséquilibrer quelques alliances industrielles), il est légitime d’énoncer que « Make America Great Again » a aussi impacté l’environnement du spatial. Artémis est une pierre importante de cet édifice, puisqu’il est l’architecture de retour américain sur la Lune à l’horizon 2024.

Durant la campagne la question du spatial a été largement éludée. L’élection de Joe Biden génère donc une période d’incertitude… somme toute relative. Premièrement, si le politiquement très controversé, mais au bilan salué, Administrateur de la NASA de Trump Jim Bridenstine, a annoncé sa démission, Biden pourrait faire un geste très fort en nommant une femme pour le remplacer. Ce pourrait être la démocrate Kendra Horn, ou Jody Singer.

Deuxièmement, l’inquiétude que génère Artémis concerne aujourd’hui plus son calendrier que son coût faramineux. « Too big to fail » désormais pour être menacé (d’autant plus qu’il associe des agences étrangères), c’est bien sur le premier plan que le curseur pourrait être assez logiquement ajusté afin d’étaler les dépenses et soulager la NASA.

Enfin, il ne faut pas oublier qu’Artémis est devenu un instrument bien plus insidieux et déterminant qu’il n’y parait. En effet, derrière le prestige d’un programme lunaire, il existe un mouvement de fond qui déterminera la lutte future pour les ressources issues de l’espace. Avec les « Artemis Accords » (signés à ce jour avec l’Australie, le Canada, le Japon, le Luxembourg, l’Italie, la Grande-Bretagne et les Emirats Arabes Unis), les Etats-Unis ont établi un nouveau standard juridique d’accords bilatéraux qui viennent outrepasser un droit international spatial de plus en plus proche de la désuétude sur la question de l’appropriation des ressources dans l’espace. Plus que de prestige, il est bien ici question de guerre économique, et je ne vois pas un Président américain effectuer une marche arrière sur ce domaine.

2) L’on peut lire ici et là que l’aérospatiale européenne a manqué la marche du New Space alors que les difficultés de son lanceur léger Vega relancent les interrogations à ce sujet, mais qu’en est-il réellement ?

La première chose, véritablement terrible, est la concordance entre l’échec (erreur humaine) de Vega, et durant le même week-end, la réussite d’un vol habité vers l’ISS via SpaceX (lanceur + capsule). L’impact médiatique et grand public est dévastateur. Ce point que certains refusent toujours d’intégrer, visible jusque dans les souhaits de carrière de nos jeunes ingénieurs, est une menace de plus qui pèse sur le spatial européen. La fuite des talents, ressource primordiale et enviée des européens, serait un coup de grâce.

Oui l’Europe n’a pas cru au New Space, probablement car elle ne l’a pas compris. Elle n’a pas compris qu’il était le fruit d’une évolution ancienne, calculée, visant à décongestionner la politique spatiale américaine. Le New Space, c’est la libéralisation du marché de l’accès à l’espace et de son exploitation. Et qui dit marché dit concurrence, optimisation des coûts, et donc course à la productivité.

Fort heureusement, le New Space européen émerge. Les compétences et les idées sont là, et les seules barrières qui peuvent les freiner sont celles que l’Europe s’impose à elle-même. Comme le principe de retour géographique qui nuit à la cohérence de la politique spatiale européenne en générant des concurrences (offensive allemande à l’ESA), tout en minant sa rentabilité industrielle. Citons aussi le manque flagrant d’apports en capital risque pour financer les start-up dans un environnement où les grands acteurs traditionnels sont habitués à capter les subventions. Ces problématiques sont identifiées et la Commission travaille à leur résolution, travail qui pourrait être facilité politiquement par le contexte Covid, qui génère une demande de politiques de souveraineté. Il s’agit bien sûr de ne pas oublier en revanche que New Space ou pas, la commande institutionnelle dans le spatial, notamment militaire, reste le moteur du marché.

Si les structures sont encore de taille réduite, je n’ai guère de doutes sur les capacités du New Space français à remporter des marchés sur le segment satellitaire, qui reste une force du continent : Small-Sats, services d’imagerie, IA, tracking, voire le management du trafic en orbite basse. L’inquiétude en revanche, concerne effectivement les lanceurs où nous prenons un retard conséquent, non seulement sur les anglo-saxons, mais aussi les Indiens. L’Europe investit sur le futur réutilisable d’Ariane certes, mais à horizon lointain, et concernant les micro-lanceurs, il manque une capacité dédiée aux constellations de Small-Sats. Les micro-lanceurs privés made in France sont encore à l’état embryonnaires, et la question se pose véritablement de savoir qui les commercialiserait. D’autant plus que des entreprises espagnoles ou britanniques sont en avance (et cherchent d’ailleurs à s’affranchir du Centre Spatial Guyanais) … de là à faire trembler le trio dominant France-Allemagne-Italie ?

3) En août 2016, la Chine a placé sur orbite géostationnaire le premier satellite à communication quantique, qu’en est-il à ce jour : s’agissait-il d’une réelle disruption par ce nouvel acteur spatial ou d’un artifice de propagande ?

Les deux. Oui la Chine use largement de la communication autour de ses « super-armes » à des fins de propagande, mais on ne peut nier que son rattrapage technologique, et plus encore ses avancées, sont spectaculaires, et prises très au sérieux par les stratèges occidentaux. Le chiffrement quantique des communications satellitaires constitue une révolution alors que les cas avérés d’espionnage de satellites sont rendus publics de façon récurrente aujourd’hui. Et le démonstrateur chinois semble tout à fait opérationnel puisque des tests concluants ont été menés avec des stations sols fixes et mobiles ces derniers mois.

Une fois n’est pas coutume, l’Europe a très rapidement tenté de suivre avec son initiative phare sur les technologies quantiques, et le Commissaire au marché intérieur Thierry Breton a même plaidé en 2020 pour le développement d’une constellation satellitaire dotée de chiffrage quantique.

La vraie question demeure donc de savoir quelle est l’ampleur de la réponse américaine à venir, dans un domaine où les USA semblent avoir pris beaucoup de retard, et où les investissements publics récents restent largement en deçà de l’effort chinois?

 

Echo Radar

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Yannick Harrel

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