Deadwood : une ville, une série, un film

Qui a souvenir de cette série intitulée Deadwood, diffusée par la chaîne HBO entre 2004 et 2006, et qui se payait le luxe d’être une série western sans les codes habituels du western?

Affiche officielle

L’on ne pouvait que se complaire à déguster, dévorer serait même plus justifié, les trois saisons dont la qualité tenait énormément à la profondeur scénaristique combinée à l’épaisseur grandissante des personnages premiers et secondaires (ce qui est encore plus rare) au fil des épisodes. D’autant que le scénario prenait en considération une multitude d’éléments historiques majeurs et mineurs, puisant dans les chroniques de cette communauté minière du Dakota : ainsi, bien des éléments que l’on pouvait estimer crédibles dans le cours du scénario étaient en réalité calquées sur des situations bien réelles !

Pour rappel, la chaîne HBO avait ambitionné de planter le décor en 1876 au sein de la ville-champignon de Deadwood, née de la tumultueuse ruée vers l’or au sein des Black Hills environnantes. Le premier épisode prend pour point de départ l’arrivée de Seth Bullock (Timothy Olyphant à son meilleur niveau) et de son associé Sol Star (John Hawkes, un vétéran du monde des séries) au sein de la localité afin de s’établir comme quincaillers : une activité fort lucrative en ces temps où chaque pioche, chaque tamis, chaque tôle se négociait au prix fort. C’est le prétexte pour découvrir tout un environnement foisonnant, anarchique et rude mais aussi palpitant et prometteur pour tout esprit pionnier [1]. Ainsi, l’on comprend rapidement que le tenancier du saloon Gem, Al Swearengen (époustouflant Ian McShane en ce rôle), est bien plus qu’un simple propriétaire, et que sa présence depuis les premières bâtisses érigées fait de lui un notable officieux incontournable pour qui désirerait s’installer et commercer. Parfois pour le plus grand malheur de ses interlocuteurs pas assez persuasifs ou trop imprudents.

La galerie de portraits s’étoffant au fil des épisodes et des saisons, les histoires deviennent plus complexes et la vie de cette localité minière plus riche d’autant que le précieux minerais renforce les convoitises et que la proche présence de tribus indiennes déboutées de leurs terres ancestrales fait planer une menace persistante.

C’est là toute la force de cette série : présenter un environnement en cours d’évolution avec des personnages caricaturaux uniquement au premier abord tant ils deviennent hautement complexes au détour de situations ou de discussions. Il est vrai que plusieurs des acteurs principaux et secondaires puisent dans de véritables personnages (Seth Bullock ou Al Swearengen déjà évoqués mais aussi Wild Bill Hickock ou encore E.B. Farnum), lesquels eurent souvent une vie très «pimentée», typique de la période dite de conquête de l’Ouest.

Cependant, au grand dam des amateurs, la troisième saison s’acheva assez abruptement quand bien même pouvait-on faire sienne de cette conclusion somme toute acceptable.

En vérité, l’intention initiale du réalisateur David Milch (spécialisé dans les séries policières comme L.A. Law ou NYPD Blue) avait été de produire, non une quatrième saison, mais un film et plus encore, un film en deux parties avec le souhait d’exposer une conclusion plus ferme que le final de la troisième saison.

Cela serait certainement arrivé sans le veto de HBO pour des raisons qui n’ont jamais été énoncées (le coût de plus en plus faramineux du tournage de chaque épisode n’a pas peu joué dans la crainte de la saison de trop) et ce alors que le succès de la série avait été constant et dithyrambique dans la presse spécialisée et le public : les nombreuses nominations et récompenses de la profession l’attestant.

Du coup, le projet traîna, traîna, puis fut abandonné jusqu’à ce qu’en 2016 HBO accorda à la surprise générale les moyens pour un film. Après une synchronisation des agendas des acteurs et du réalisateur, celui-ci vit enfin le jour en 2019, soit treize ans après le dernier épisode de la série!

Le visionner est très émouvant : c’est comme retrouver de vieux amis dont vous étiez sans nouvelles depuis trop longtemps (l’histoire se déroule précisément treize ans après les derniers faits en utilisant, une fois encore, un fait historique pour justifier les retrouvailles). Et là c’est assez incroyable car l’équipe technique, scénaristique et artistique s’est réunie comme par le passé, ce qui a garanti une continuité des rôles et de l’histoire.

L’interprétation de ces retrouvailles par les acteurs principaux, et même secondaires, qui ont quasiment tous répondu présents (sauf malheureusement Powers Boothe et Ralph Richeson, décédés entre temps, et Titus Welliver, occupé sur un autre tournage pour Amazon), est bouleversante de réalisme et de sincérité.

Les personnages ont vieilli, ils portent barbes et cheveux blancs, et s’acheminent vers la finalité de leur destin : c’est un film crépusculaire, touchant au plus haut point les amateurs de la série. Les protagonistes ont certes changé à des degrés variables, mais cependant moins que l’environnement extérieur avec le remembrement des concessions, l’arrivée du téléphone et l’officialisation du Dakota du Sud comme 40ème territoire des États-Unis. Ce film peut se définir autant comme un épilogue qu’une épitaphe, c’est ce qui le rend hautement poignant. On en est d’autant plus triste à la fin de l’histoire que le spectateur palpe le plaisir que les comédiens eurent à se retrouver et à retrouver leur rôle.

L’œuvre délivre un dernier message : c’est la fin d’une ère, celle de la conquête de l’Ouest où tout était possible, où une communauté pouvait s’élever dans l’adversité, sublimée par une galerie d’individualités hautes en couleur qui erraient sur ces terres d’or et de sang. Sur un autre plan, plus symbolique celui-ci, le film signe peut-être aussi la fin d’une autre ère, celle des séries pionnières sur les réseaux cablés payants au profit d’une industrie désormais bien domestiquée par les plate-formes numériques [2]. Ce qui ne serait pas sans rappeler le long métrage Mon nom est personne de Tonino Valerii et Sergio Leone consacrant le déclin du western-spaghetti qui avait renouvelé le genre en ne versant plus dans la finesse des westerns des années 1930 à 1960 (corsetés il est vrai par le code Hays).

Épilogue-épitaphe d’autant plus touchant lorsque l’on sait que son réalisateur, David Milch, aura initié là son dernier métrage puisqu’il a été diagnostiqué comme atteint par la maladie d’Alzheimer juste avant le début du tournage d’icelui.

Toute la qualité de Deadwood est de fournir un écosystème crédible, cohérent et attachant dont le film est cette dernière brique qui a tant manqué aux amateurs.

Le site officiel : https://www.hbo.com/deadwood/

[1] Yannick Harrel, Le concept américain de nouvelle frontière : de la conquête de l’Ouest au cyberespace, Diploweb, 14 mai 2016

https://www.diploweb.com/Le-concept-americain-de-nouvelle.html

[2] Télé Loisirs, Climax, le podcast : les séries télé sont-elles sur la voie du déclin ?, 24 septembre 2020

https://www.programme-tv.net/news/evenement/podcasts-emissions/261470-climax-le-podcast-les-series-tele-sont-elles-sur-la-voie-du-declin

 

 

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Yannick Harrel

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