Quelles leçons tirer de la guerre du Kharabakh ?

La récente guerre dans le Caucase entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan est exceptionnelle à bien des égards : pour la première fois depuis longtemps, nous avons assisté à une guerre entre deux États (la guerre au Yémen étant entre un État et une faction politique d’un autre). Ce n’était pas non plus une coalition (type intervention en Libye). Bref, deux États qui s’affrontent par la force pour régler un contentieux territorial. Preuve que les conflits gelés se dégèlent parfois. Pour tirer toutes les leçons de cette guerre, nous avons interrogé notre spécialiste, Igor Delanoë. Mille mercis à lui (ER).

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1/ L’affrontement entre Arménie et Azerbaïdjan est d’abord militaire. Or, le rapport de force a visiblement été mal apprécié, avec un renforcement constant des moyens azéris et une indolence surprenante des Arméniens : doit-on vraiment être surpris du résultat ?

Pas vraiment, d’autant plus que les canaux de discussions entre Bakou et Erevan étaient rompus depuis les escarmouches intervenues cet été. Autrement dit, en plus d’être en situation d’infériorité qualitative militaire, la partie arménienne s’est privée de la possibilité de contacts qui lui auraient permis de mieux voir venir l’adversaire.

Deuxièmement, Erevan a manqué de discernement quand à la teneur de la garantie de sécurité russe. Pour Moscou, il était plus important de rester « au-dessus » de la mêlée et de trancher le moment venu, que de compromettre ses relations avec Bakou et Ankara pour la sauvegarde de districts qui servent de glacis à une république auto-proclamée que le Kremlin ne reconnaît pas. C’est dans ce sens qu’il convient de comprendre la déclaration de Vladimir Poutine du 7 octobre, lorsqu’il rappelle la solidité des engagements de défense pris par la Russie à l’égard de l’Arménie tout en mettant en garde qu’ils ne s’étendent pas à la république du Haut-Karabagh.

Or, à ce stade du conflit, il paraissait déjà clair que l’effet dissuasif censé être produit par la seule présence d’un dispositif militaire russe à proximité du champ de bataille, dans le camp d’un des belligérants, qui plus est dans l’espace post-soviétique, n’avait pas inhibé la Turquie qui est apparue très déterminée et audacieuse. Tirant parti de l‘expérience accumulée lors des affrontements en mars à Idlib (Syrie) et cet été en Libye, Ankara a rejoué le scénario d’une offensive articulée autour de l’emploi de drones d’attaque face auxquels l’Arménie s’est retrouvée bien démunie.

Enfin, il convient de ne pas oublier la prégnance du prisme occidental qu’applique la Russie dans les crises qui peuvent affecter son proche étranger. Or, dans le cas du Haut-Karabagh, les Occidentaux ont très vite paru hors-jeu, ce qui a contribué à diminuer aux yeux de Moscou le risque de revers géopolitique. A contrario, on se souvient à la rentrée que ce risque avait été jugé beaucoup plus élevé dans la crise qui a éclatée en Biélorussie. Le Kremlin avait alors estimé que le mécontentement des Biélorusses faisait l’objet de tentative de récupération de la part des Baltes et des Polonais. Ses prises de positions ont donc paru plus fermes.

2/ Le rôle des parties extérieures pose question : ne surévalue-t-on pas le rôle des Russes (qui auraient tiré les marrons du feu) et celui des Turcs (sans qui les Azéris n’auraient pas gagné) ? Que penser de la discrétion iranienne ? De l’absence du groupe de Minsk ?

Il me semble que vu de Moscou, si la Turquie n’avait au départ pas nécessairement vocation à faire partie de la solution, les Russes ont dû in fine se rallier à cette option. Autrement dit, la réanimation du groupe de Minsk (France, Russie, États-Unis) ne leur a pas paru souhaitable car cela serait revenu à donner aux Français et aux Américains un rôle potentiel d’arbitres dans ce conflit. Cela a un coût : la Turquie dispose désormais d’un avant-poste en Azerbaïdjan. Mais ce coût paraît certainement acceptable aux yeux du Kremlin qui pense pouvoir s’entendre avec les Turcs sur ce type de dossier régional épineux, comme il en a fait la démonstration en Syrie et en Libye. Aussi, j’aurais tendance à dire que les bénéfices retirés par la Russie de son rôle de médiateur dans la conclusion de l’accord de cessez-le-feu ont été certainement surestimés en Occident où on s’est polarisé sur le rôle de « primus inter pares » du Kremlin et le déploiement de soldats russes sur le Karabagh. D’ailleurs, en Russie, certains observateurs n’ont pas hésité à aller plus loin et à parler de « défaite russe » dans cette guerre du Karabagh.

L’Iran, comme la Russie, reste en faveur du statu quo, ce qui explique que sa sympathie se soit portée vers Erevan. Cela dit, les Iraniens ont rapidement déployés des unités du corps des gardiens de la révolution à proximité de la frontière qu’ils entretiennent avec le Haut-Karabagh, où il y a eu semble-t-il quelques accrochages « avec des éléments contre-révolutionnaires », selon les médias iraniens. Téhéran redoute que l’Azerbaïdjan serve de plateforme pour des opérations hostiles contre son territoire menées par Israël et les États-Unis, qu’il s’agisse de missions de renseignements ou de déstabilisation. Les Azéris constituent le second peuple iranien après les Perses et vu de Téhéran, il existait un risque que les adversaires de la république islamique instrumentalisent le conflit dans le Karabagh en vue de déstabiliser l’Iran, notamment via les réseaux sociaux.

3/ A quoi s’attendre demain : est-ce la première étape d’une reconquête complète du haut Kharabakh par l’Azerbaïdjan ? Faut-il croire à la pérennité de l’axe Bakou – Ankara ? Au contraire, Moscou et Téhéran laisseront-ils faire une nouvelle poussée Azérie ?

L’accord de cessez-le-feu prévoit le déploiement d’une force d’interposition russe pour cinq années le long de la ligne de contact. Tout porte à croire qu’il y aura aussi des observateurs turcs. L’idée directrice à Moscou est de « regeler les conflits » autour du nouveau statu quo qui s’est créé et de le préserver avec la Turquie via le centre de surveillance du cessez-le-feu qui sera implanté en Azerbaïdjan.

Je pense que Bakou va rester dans sa posture de « confrontation négociée » sur le dossier du Karabagh. Le revanchisme azerbaïdjanais a été toutefois temporairement satisfait, le président Aliev peut clamer qu’il a retourné par les armes plus de terres en 6 semaines que Bakou n’en a jamais obtenu en 25 ans de négociations. Le revanchisme va-t-il maintenant changer de bord et s’exprimer côté arménien ? Peut-être, mais les Russes feront alors leur possible pour l’atténuer. En tout état de cause, il paraît peu probable que Bakou se lance dans un scénario à la géorgienne en 2008 et rompe le statu quo avec Moscou, même si Ankara venait à l’y inciter.

Au plan régional, on peut tout à fait imaginer que la Russie va désormais chercher à circonscrire l’influence turque, et en cela, elle va trouver un partenaire en Téhéran pour qui l’implantation militaire d’Ankara sur son flanc septentrional est une mauvaise affaire. Il est même possible que l’endiguement de la Turquie devienne un axe structurant de la coopération russo-iranienne en mer Caspienne. Enfin, pour ce qui est de la Russie, cette guerre du Karabagh est de nature à valider la logique d’embastionnement qui prévaut au Kremlin depuis la rupture de 2014. Après les manifestations en Biélorussie, elle conforte en effet Moscou dans l’idée que ses concurrents peuvent se comporter en « prédateurs géopolitiques » et exploitent les moindres crises dans l’espace post-soviétique selon une logique d’affaiblissement de la Russie.

Echoradar

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Olivier Kempf

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