Innovation et innovateur

L’affolement médiatique et politique autour du Professeur Raoult peut être vu comme révélateur de nombre d’éléments : narcissisme de l’intéressé, résistance de la caste des mandarins qui se voit menacée par un hurluberlu, faillite de l’État, engouement pour un “gourou” ayant trouvé un remède miracle, volonté de mettre de côté la méthode scientifique, résistance des lobbies (ah, toujours critiquer les lobbies, surtout quand on ne précise pas lesquels !), espoir en un homme ou un remède miracles d’autant plus démesurés que la surprise a pris (tout le monde, forcément) de court, etc.

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Sujets sûrement passionnants que nous n’évoquerons cependant pas dans les lignes de ce billet. En effet, “l’affaire Raoult” reflète également ce que vivent les innovateurs, ce qui nous amène à nous focaliser sur l’innovation et ses caractéristiques. Sans toutefois coller au cas d’espèce actuel, car le but de ce billet n’est pas de prendre parti pour ou contre le professeur et ce qu’il propose, nous tenterons de dresser quelques caractéristiques communes aux innovateurs. Ce faisant nous aborderons les deux côtés de l’humanité, des ombres et des lumières.

I Qu’est-ce qu’une innovation ?

Avant de discourir sur l’innovation, il convient tout d’abord de définir le terme : qu’est-ce qu’une innovation ? Le dictionnaire Larousse en donne plusieurs sens (les mots soulignés l’ont été par nous) :

  • Introduction, dans le processus de production et/ou de vente d’un produit, d’un équipement ou d’un procédé nouveau.
  • Ensemble du processus qui se déroule depuis la naissance d’une idée jusqu’à sa matérialisation (lancement d’un produit), en passant par l’étude du marché, le développement du prototype et les premières étapes de la production.
  • Processus d’influence qui conduit au changement social et dont l’effet consiste à rejeter les normes sociales existantes et à en proposer de nouvelles.

Nous sommes donc face à quelque chose de nouveau, qui peut être en opposition avec les normes existantes. Clayton Christensen estime quant à lui que l’innovation de rupture répond à 3 critères :

  1. Elle rompt avec le modèle du secteur et remet en question de manière drastique l’offre de l’entreprise et la manière dont celle-ci s’organise pour la mettre en œuvre.
  2. Elle crée une nouvelle source de croissance pour les entreprises qui la mènent et pour leurs partenaires.
  3. Enfin, elle renverse la hiérarchie de domination du marché et permet à un acteur de défier les concurrents établis avec des moyens limités. C’est sans doute sa caractéristique la plus spectaculaire et celle qui fait la une des journaux.

Airbnb est souvent citée comme exemple de l’innovation de rupture.

De ces deux définitions, nous déduisons qu’une innovation est fondamentalement nouvelle (scoop !) ce qui l’amène à s’opposer à ce qui se fait quotidiennement, sans juger le moins du monde la valeur des choses quotidiennes. Une innovation n’est pas une simple amélioration de l’existant, car l’amélioration prolonge l’existant, alors que l’innovation le percute.

Nous ajouterons qu’une innovation provient souvent d’une intuition, et non d’une preuve scientifiquement administrée. De ce fait, l’innovation va avoir du mal à faire son chemin, car elle ne pourra être justifiée immédiatement, ni même statistiquement. Est-ce à dire qu’un innovation est anti-scientifique ? Nullement, mais les preuves de l’utilité de l’innovation ne pourront être apportées qu’a posteriori, et non a priori. On oppose d’ailleurs souvent le côté léger voire futile de l’innovation à la rigueur de la méthode scientifique. Laquelle n’est qu’un méthode et non un absolu ou une idole à laquelle il faut sacrifier avant de faire quoi que ce soit. La méthode est utile pour prouver et expliquer, non pour constater. Après tout, l’humanité a fait des enfants pendant des siècles en connaissant juste le mode d’emploi et sans l’expliquer scientifiquement. Heureusement d’ailleurs, car sinon ce billet n’existerait pas et n’aurait pas de lecteurs. Et, pour terminer sur la méthode scientifique, rappelons qu’il existe encore des conjectures. Et que les équations de Navier-Stokes qui régissent la mécanique des fluides ne sont toujours pas démontrées scientifiquement. Mais on les utilise. Sûrement ont-elles été utilisées pour prouver le réchauffement climatique. Flûte, reposerait-il alors sur une imposture ? “Parfois on peut rendre rigoureux un raisonnement intuitif, parfois on ne le peut pas. Tout le travail de la recherche est d’arriver à exploiter les choses ténues.” explique Villani in La rationalité scientifique aujourd’hui.

Poursuivons. Une innovation pourra soit reposer sur quelque chose d’entièrement neuf auquel personne n’avait pensé, soit faire du neuf avec de l’ancien. Dans tous les cas, elle capitalise sur tout ce qui a existé avant elle, elle ne prétend pas faire du passé table rase. L’innovateur est ainsi proche des scientifiques qui sont “des nains sur des épaules de géants”.

Malgré cela, elle reste un élément perturbateur du quotidien dans un monde bercé par sa tranquille routine. Et elle perturbe d’autant plus que ceux auxquels elle est présentée peuvent ne pas comprendre ce qu’elle est, ses enjeux et ses gains. Ceux là sont alors déstabilisés par l’innovation, ce qui peut les amener à être attentistes le temps de comprendre tout ce que l’innovation représente et va bouleverser, ou alors à refuser l’innovation car ils sont honteux de ne pas la comprendre ou de ne pas y avoir pensé par eux-mêmes (pour ce dernier point, il peut être bon de revoir Amadeus qui montre de manière sûrement peu historique, l’opposition entre Mozart et Salieri). Alors certes, tout le monde se dit innovateur, comme tout le monde se dit non conformiste. Mais le nombre d’innovations demeure encore inversement proportionnel au nombre d’innovateurs auto-proclamés. Ce qui n’est pas étonnant au vu de ce qu’écrit Chantal Delsol dans La haine du monde : Dans nos contrées, aujourd’hui, si quelqu’un parle en dehors des chemins battus, aussitôt les pouvoirs et les médias réagissent en lui prêtant des motivations utilitaires ou matérielles (p 143).

II Le rapport au temps

Une des caractéristiques de l’innovation est un rapport au temps bien différent de celui du quotidien. Et cela se voit d’abord dans le tempo de l’innovateur. En effet, l’innovateur, conscient de la valeur de son innovation souhaite aller vite pour la communiquer au plus grand nombre. De là vient l’image qui peut lui être faite de vouloir brûler les étapes et de ne pas perdre de temps. Mais pour qu’une innovation soit acceptée, il lui faut passer par les fourches caudines de l’administration. Or le temps de cette dernière est long. Entendons nous bien, il ne s’agit pas du “temps long” cher aux asiatiques (dit-on), mais du long temps de déroulement du processus administratif, souvent vu comme Le domaine des Dieux par l’innovateur.

Le tempo n’est d’ailleurs pas la seule opposition entre l’innovateur et l’administration. L’innovateur s’inscrit dans le vrai temps long, à savoir qu’il anticipe le futur non seulement lorsqu’il conçoit son innovation mais aussi lorsqu’il voit tout ce qu’elle apportera. A rebours, l’administration voit le quotidien, ses routines, ses processus qui se justifient parfaitement pour ce qu’elle est chargée de faire quotidiennement, mais qui sont inadaptés lorsqu’ils s’adressent à une innovation conçue hors de ces processus.

Le passé oppose également l’innovateur à l’administration. Une innovation tire les leçons des erreurs du passé. Elle en tire le bon pour éviter que les mêmes erreurs se reproduisent. Mais pour cela, il faut accepter de tirer les leçons de ces erreurs.  Mais pour cela, il faut d’abord reconnaître avoir fait des erreurs. Et là, c’est un vrai problème ! Car un chef, chez nous monsieur, ne fait pas d’erreur sinon il n’est pas un bon chef et dans ce cas on va le virer immédiatement ! Bref, nous ne sommes pas loin de l’antienne célèbre “du passé faisons table rase” qui est tellement plus rassurante surtout dans notre époque post-moderniste.

Enfin, l’innovation est un pari sur l’avenir, un pari qu’il est possible d’améliorer ce qui existe. Or l’administration étant la plénitude de la perfection (car elle existe et agit pour notre bien à tous) ne peut concevoir une plénitude de la perfection autre qu’elle même.

III Le passage à l’échelle

Si l’innovateur parvient à faire son chemin jusque là, c’est qu’il aura été tenace (mais un innovateur l’est forcément). Pur autant, tout n’est pas fini. Une innovation est ensuite confrontée au passage à l’échelle ou, en d’autres mots, son industrialisation ou sa diffusion à grande échelle.

Ce point est délicat pour l’innovateur, car souvent seul ou accompagné d’une équipe réduite, il ne dispose pas des moyens pour réaliser ce passage à l’échelle. Il lui faut donc un appui pour cette étape. Ce qui constitue un autre défi, car il faudra que la personne ou l’industriel qui s’engage dans ce passage à l’échelle prenne un risque. Facile me direz-vous, les industriels prennent des risques tous les jours ! Certes, mais pas de ce type. Sinon, le monde serait rempli d’innovations ! Et cet accompagnement pour le passage à l’échelle peut prendre du temps, car il faut non seulement engager les fonds pour cette large diffusion (et un prototype peut coûter cher), construire ou transformer ses chaînes de production, tout en espérant que les gains à venir amortiront l’investissement initial. Le “processus décisionnel” n’est donc pas simple.

Surtout, n’oublions pas que, tout au long de cette étape du passage à l’échelle, l’innovateur devra vaincre tous ses (nombreux) adversaires. Ceux qui estiment que cette innovation est inutile (après tout, on s’en est bien passé jusqu’à présent), qu’elle n’apporte rien de neuf (mais qui achète encore des valises sans roulettes ?), ou même qu’elle est dangereuse. Mais aussi ceux qui estiment que l’innovateur a tellement de défauts qu’il ne peut être innovateur. Pensez donc ! Un vrai innovateur est gentil, pédagogue (ça oui, il faut toujours répéter les mêmes choses à des personnes qui ne veulent pas ou ne peuvent pas comprendre) et patient car il sait qu’avoir raison trop tôt c’est avoir tort (comme si avoir tort trop tard c’était avoir raison !). Alors que souvent, à cause des résistances qu’il rencontre (cf. supra) il est dépeint comme orgueilleux (comme s’il était le seul à y avoir pensé ! -> mais pourquoi ne l’as-tu pas fait alors ?), franc-tireur (mais il ne demande pas mieux que de travailler collectif), grande gueule (mais c’est fatiguant d’essayer de faire comprendre ce qui est vu comme une évidence à ceux qui ont des oreilles et ne veulent entendre) voire révolutionnaire car il est certain qu’en innovant il veut faire tout péter !

Conclusion

Nous venons de le voir, pour faire avancer son idée, l’innovateur doit faire preuve d’une ténacité certaine. Ce faisant, il sort du lot, il montre son originalité, qu’elle soit due à son cursus qui peut ne pas être académique, à sa façon de penser, de voir les choses, de faire les choses (mais rappelons que l’innovation n’est pas la simple amélioration de processus existant). Il s’expose donc à un procès en narcissisme ou du moins à une accusation de narcissisme. Mais la lutte quasi-permanente qu’il mène pour faire avancer les choses peut, in fine se traduire par une certaine mise en avant de sa propre personne. N’oublions cependant pas que sortir du lot c’est aussi montrer que tout le monde n’est pas interchangeable, c’est prouver l’unicité de chacun, ce que chacun peut apporter au bien commun.

L’innovateur sort du lot car il peut décliner une idée initiale de plusieurs manières, il est curieux de beaucoup de choses qu’il amalgame et restitue différemment, il est aussi anti-conformiste, car l’innovation n’est pas conformiste. Innover, c’est penser hors du bocal, ce qui n’est pas donné à tout le monde, même si tout le monde se veut innovateur. Mais ce faisant, tout le monde sort du bocal du même côté, et recrée ainsi un bocal identique, à côté du bocal d’origine !

On dit qu’en temps de crise, les innovateurs se révèlent. Ainsi De Gaulle en juin 40. Pourquoi pas. Mais son parcours ne fut pas de tout repos me semble-t-il. Et après juin 40 vint la libération et la constitution de la IV° qui, tout le monde le sait, mit De Gaulle à l’honneur. Bref, un innovateur est souvent mis au placard dès que cela est possible.

Innover est donc aussi (hélas !) un affrontement, un rapport de forces.

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Informatiques Orphelines

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