ПРОГУЛКА В ГУЛАГ (2/4)

Nous poursuivons notre promenade au goulag (ПРОГУЛКА В ГУЛАГ) au gré de la lecture de Soljénitsyne.

Soljenitsyne, mort d'un géant - L'Express

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Le communisme au risque des comparaisons

Le communisme n’ayant pas trouvé grâce aux yeux de l’auteur, ce dernier s’est livré à un exercice de comparaison que l’on retrouve tout au long de l’œuvre.

Cette comparaison vise les deux grands ennemis du communisme, le tsarisme qu’il a mis à bas, et le nazisme (ou plutôt le fascisme selon le terme en vigueur) contre lequel il a lutté pendant la seconde guerre mondiale.

Avec le tsarisme

La comparaison avec le tsarisme s’effectue selon deux volets. La conception que chacun des régimes se faisait de l’homme et donc la dignité qu’il lui accordait d’abord, et les moyens avec lesquels chaque régime réprimait ses opposants ensuite.

[RUSSIE - Nicolas II] Nicolas II, tsar malgré lui

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– La conception de l’homme

D’un régime qui s’était élevé contre l’absolutisme et l’arbitraire, on aurait pu attendre une plus grande attention portée à l’homme, un plus grand souci de chacun.

Mais dans la mesure où l’ennemi est un ennemi de classe de laquelle il est impossible de s’extraire, même après une longue période de redressement, il ressort que l’attention portée à chacun dépend non de son être mais de sa classe. Même ceux qui avaient été emprisonnés du temps du Tsar s’en rendirent compte : « Lorsque, à la prison des Croix, en 1938, le vieux prisonnier politique Zelenski eût été fustigé à coup de baguette de fusil après qu’on lui eut ôté son pantalon comme à un gamin, il éclata en sanglots dans la cellule : “Le juge d’instruction tsariste n’osait même pas me dire tu !”1 »

Un autre élément de comparaison est la condition des paysans, la révolution d’Octobre ayant annoncé qu’elle libérerait les exploités et les victimes de l’arbitraire, la paysannerie en étant un des symboles les plus parlants. Ayant vécu dans les camps, l’auteur nous fournit deux remarques issues de la comparaison entre les détenus et les serfs : « Nous en convenons : les différences (entre les serfs et les zeks) sont en effet plus nombreuses. Mais voilà bien une chose étonnante : toutes les différences sont en faveur du servage ! Toutes les différences sont au désavantage de l’archipel du goulag2. » Et pour quelle raison valait-il mieux être serf que zek ? « Non, c’est en vain que nous nous sommes évertués à comparer nos zeks aussi serfs des seigneurs-propriétaires. La condition des seconds doit être reconnue bien plus tranquille et plus humaine3. »

Ainsi, selon l’auteur, c’est l’humanité qui différenciait les deux régimes. Cette remarque est-elle encore valable si on la passe au cribles de la répression des opposants ?

– La répression des opposants

Avant d’étudier les modalités de la répression, il est indispensable de savoir qui peut mériter les foudres de la justice. Or, il s’avère que « on peut tout aussi bien emprisonner un innocent s’il est socialement étranger que relâcher un coupable s’il est socialement proche4 » ce qui dénote une conception pour le moins singulière de la justice.

Ceci étant posé, la répression peut être massive et techniquement perfectionnée. Elle doit même l’être car le ventre d’où est sortie la bête immonde est perpétuellement fécond : « J’affirme hardiment que, même en ce qui concerne les expéditions punitives extra-judiciaires (écrasement des paysans 1918-1919, Tambov 19215, le Kouban et le Kazakhstan 1930), notre époque a largement surpassé, par l’envergure et la technique, les répressions tsaristes6. »

L’objectif de la répression n’était pas que les personnes s’amendent (un ennemi de classe ne peut s’amender, il demeurera toujours un ennemi de classe). Non, il était tout autre : « C’est très important, cela, c’est ce qu’il y a de plus important ! Il ne s’agissait absolument pas de dékoulakisation, il s’agissait de forcer les paysans à entrer dans les kholkozes. Les terroriser à mort, c’était le seul moyen d’arriver à leur prendre la terre que leur avait donnée la Révolution et à les attacher comme serfs à cette même terre7. »

Les conditions de vie des prisonniers politiques sont également un des critères de différence entre les deux régimes. On pouvait espérer qu’un régime destiné à améliorer le sort du genre humain serait clément avec ses opposants qui se rallieraient rapidement, du fait de son souci de l’homme, à lui. Il n’en fut en fait rien : « Durant les premières années du régime soviétique, dans notre pays enfin libéré d’un esclavage séculaire, la fierté et l’indépendance des exilés politiques s’affaissèrent comme un ballon de baudruche percé par une épingle8. »

Si l’on compare les conditions de répression et de détention des deux régimes successifs, le tsariste et le soviétique, la comparaison n’est pas en faveur du dernier, non seulement en ce qui concerne la qualité des locaux de détention « En comparant les deux bâtiments de la centrale de Vladimir, celui qui date des tsars et celui qui date de la période soviétique, Martchenko nous montre de manière tangible où s’arrête l’analogie entre les deux époques : le bâtiment des tsars est sec et chaud, le bâtiment soviétique est humide et froid (dans les cellules, on a les oreilles qui gèlent, et jamais on n’ôte son caban), et les fenêtres héritées de l’ancien régime ont été bouchées par 4 rangs de briques sans oublier les muselières9 » mais aussi à propos des conditions générales de persécution « Mais nous qui disposons de la règle graduée authentique, celle qui donne l’échelle, nous sommes en mesure d’affirmer hardiment que le gouvernement tsariste n’a pas persécuté, non, il a dorloté avec sollicitude les révolutionnaires, pour sa propre perte10. » Quant à Lénine, le proscrit qui mit à bas le régime tsariste, l’auteur glisse simplement quelques mots sur les conditions de détention qu’il a subies : « Impossible de créer des conditions de vie meilleures que celles qui furent faites à Lénine au cours de son unique déportation11. »

Il n’est alors pas étonnant que de multiples tentatives d’évasion aient eu lieu au goulag. Dans la mesure où la déportation du temps des Tsars avait un terme et pouvait se passer dans des conditions relativement clémentes, la majorité des déportés attendaient patiemment leur libération. Mais au goulag, la peine pouvait être rallongée sans que les zeks ne passent devant un magistrat (à moins de considérer les gardiens de camp comme tels12). Les tentatives d’évasions furent à la fois relativement nombreuses et symptomatiques de conditions de vie dégradées, puisque le milieu ambiant était particulièrement hostile pour les évadés : « À présent, si l’on peut me donner à voir des évasions réalisées par des révolutionnaires des 19e au 20e siècle impliquant autant de difficultés, d’absence d’aide extérieure, d’hostilité du milieu ambiant, de châtiments illégaux des évadés rattrapés, eh bien, qu’on me les cite, ces évasions13. »

Quant à la libération des détenus, elle ne s’accompagnait pas d’une absence de mesures restrictives de liberté. Au contraire, le zek était assigné à résidence14 sous peine de retourner au goulag. Il va sans dire que l’administration choisissait le lieu d’assignation, car elle savait mieux que le zek ce qui lui conviendrait, ce qui pouvait conduire les dits zeks dans des contrées inhospitalières. « Les zeks n’arrivaient pas à comprendre en quoi consistait leur Libération. Au camp, ils avaient des baraques chauffées, ici, c’était un gourbi de bûcherons sans feu depuis l’hiver précédent. Là-bas on entendait hurler les tronçonneuses, ici aussi on allait les entendre. Et ici comme là-bas, cette tronçonneuse était le seul moyen de gagner une ration de pain gluant15. » De plus, l’emploi des zeks était également choisi par l’administration, en fonction de ses besoins, parfois en accord avec les aptitudes de l’ancien détenu.

Mais comment se fait-il que de tels éléments n’aient pas été connus plus tôt ? Dans un autre ouvrage, Soljenitsyne en donne une explication : « À l’évidence, toute révolution s’accompagne toujours d’un tourbillon de calomnies à l’encontre de l’ancien régime et de rumeurs fantastiques sur le déroulement des événements. Et, grâce à l’irréversibilité de la Révolution, ces calomnies et ces billevesées laissent dans l’histoire leur empreinte comme si c’était la pure réalité16. »

Avec le nazisme

La deuxième comparaison inévitable était celle avec le nazisme. Pourquoi ? Non seulement parce que les deux régimes furent contemporains, mais aussi parce que l’URSS envoya en relégation (au goulag) ses militaires qui furent capturés par l’ennemi pendant la seconde guerre mondiale. Ces derniers ont donc été de bons témoins des avantages et inconvénients d’un régime de traitement des prisonniers par rapport à l’autre.

– L’inhumanité

Si l’on ne peut affirmer que le nazisme fit preuve d’humanité, la comparaison avec le soviétisme joue encore en défaveur de celui-ci : « Les gardiens ignoraient les motifs de la condamnation de chacun. Et bien, mais il fallait vous renseigner, si vous étiez des hommes ! Ce qui fait de vous des scélérats, c’est justement que vous n’avez jamais posé un regard de citoyens ni un regard d’homme sur les gens confiés à votre garde. Les nazis n’avaient-il pas des instructions, tout comme vous ? Ne croyaient-ils pas œuvrer pour le salut de la race aryenne17 ? »

– La torture

Les deux régimes, nazi et soviéto-communiste ont abondamment eu recours à la torture. C’est un recours qui peut paraître rassurant lorsqu’on a peur de perdre la partie mais qui s’avère finalement peu fiable. Sur ce point, Soljenitsyne nous livre un témoignage recueilli dans les geôles du goulag : « Personne ne peut échapper à cette comparaison (le nazisme et le communisme) : la période et les méthodes coïncident trop. Elle allait d’autant plus de soi pour ceux qui étaient passés à la fois par la Gestapo et le MGB, comme Alexis Ivanovitch Divnitch, un émigré, prédicateur de l’orthodoxie. Il avait été accusé par la Gestapo d’activité communiste parmi les ouvriers Russes en Allemagne, et par le MGB d’avoir des contacts avec la bourgeoisie internationale. Sa conclusion n’était pas en faveur du MGB : il avait été torturé ici et là, mais la Gestapo cherchait tout de même à établir la vérité, et, quand l’accusation était tombée, on l’avait relâché. Le MGB, au contraire, ne recherchait pas la vérité et n’avait aucunement l’intention de lâcher quiconque avait été pris dans ses griffes18. »

– L’extermination

Un des points souvent avancé lorsqu’on compare les deux régimes totalitaires du XX° siècle, est le fait que le nazisme cherchait à exterminer ceux qu’il considérait comme ses opposants. Ce qui laisse penser que ce n’était pas le cas du communisme. L’opinion de Soljenitsyne diffère quelque peu, on s’en doutera : « Car les camps sont des camps d’extermination, il ne faudrait pas l’oublier19. » Exagération, caricature penseront tous ceux qui n’y sont pas allés. Mais « Tous ceux qui ont vécu Orotoukane disent que la chambre à gaz est préférable20… »

Et pour ceux qui douteraient encore, l’auteur n’hésite pas à enfoncer le clou : « Le but de l’opération n’était guère dissimulé : il s’agissait de mettre à mort les bagnards. C’était une chambre à gaz bien franche, mais dans la tradition du Goulag, étirée dans le temps, pour que les victimes aient à souffrir plus longtemps et à fournir encore du travail avant leur mort21. »

– Pourquoi y eut-il des intelligences russes avec l’ennemi ?

Une question cependant demeure. Pourquoi des Russes se sont-ils jetés dans les bras d’un système pervers comme le nazisme ? Pour l’auteur, l’explication est fort simple : « Ces gens-là qui avaient souffert dans leur propre chair 24 années de bonheur communiste, savaient dès 1941 ce que personne au monde ne savait encore : qu’il n’a jamais existé sur la planète entière ni tout au long de l’histoire de régime plus méchant, plus sanglant et, en même temps, plus perfidement industrieux que le régime bolchevik usurpateur du nom de soviétique22. » Comparer les deux régimes ne joue donc pas en faveur du communisme, car malgré les horreurs nazies, des Russes ont lutté jusqu’à la fin de la guerre contre le régime qui régissait leur pays : « Voyez : c’est là que gisent les racines sociales de ces centaines de milliers de volontaires qui, en dépit même de la monstruosité hitlérienne, avaient perdu tout espoir et endossé l’uniforme de l’ennemi23. »

Et il s’en est fallu de peu (si l’on peut dire) que le soviétisme ne tombe pas sous la poussée allemande : « Et si les arrivants n’avaient pas été aussi irrémédiablement bornés et arrogants, s’ils n’avaient point conservé pour la grande Allemagne la si commode administration étatique des kolkhozes, s’ils ne s’étaient mis dans la tête l’abominable projet de réduire la Russie à l’état de colonie, eh bien, l’idée nationale ne s’en serait pas retournée loger là où on avait cessé de l’étouffer, et sans doute ne nous aurait-il pas été donné de célébrer le 20e anniversaire du communisme pan-russe24. »

Jacques Rossi, communiste déporté au goulag écrit dans sa postface à Qu’elle était belle cette utopie ! à propos du régime des soviets et de sa comparaison avec le nazisme : « Et dire que moi, j’avais consacré toutes mes forces à faire triompher ce régime, non moins abject que celui des nazis, mais certainement beaucoup plus hypocrite, et qui a duré six fois plus longtemps, contaminant presque tous les continents. Au bout du compte, si l’on considère les millions de victimes des deux régimes, y a-t-il vraiment une différence entre le « sale collabo » des nazis et celui qui, en Occident, fermant délibérément les yeux, a soutenu le régime soviétique ?25 »

La chasse aux intellectuels

S’il est un autre point par lequel le communisme s’est distingué des autres régimes, c’est la chasse aux intellectuels. Il était de bon ton, il y a une vingtaine d’années, d’affirmer qu’elle était l’apanage des Khmers rouges (une fois le régime tombé, bien sûr), mais il n’en est rien. Le père, le modèle, la référence du régime khmer rouge, à savoir ce qui a régenté l’URSS pendant des années s’en était fait une spécialité.

Et cela, alors même que les révolutions sont le fruit du travail d’intellectuels : « La révolution a mûri non du fait des difficultés militaires et économiques en tant que telles, mais du fait de l’acharnement des intellectuels, pendant des dizaines d’années, que le pouvoir n’a jamais pu surmonter26. »

Mais après une révolution, seuls subsistent les intellectuels qui l’ont fait germer, l’ont fait gagner ou l’ont accompagnée. Les autres sont voués à la disparition : « Avant la chute d’une société, il y a une sage catégorie d’hommes qui pensent, qui pensent et ne font rien d’autre. Et que ne s’est-il pas gaussé d’eux ! Que n’a-t-on pas fait d’eux des gorges chaudes ! à ceux qui ont des buts et une manière d’agir tout d’une pièce, on eût dit qu’ils restaient en travers de la gorge. Il ne leur est pas échu d’autre sobriquet que celui de pourri. C’est parce que ces gens étaient une fleur éclose avant l’âge, d’un parfum trop subtil, qu’on les a précipités sous la faucheuse27. »

Cette persécution absurde ne s’explique que parce qu’elle est fondée sur l’idéologie (cf. infra). Comment expliquer sinon qu’un pays se prive de ses meilleurs ingénieurs, de ses meilleurs savants ? « J’avais justement été élevé dans un milieu d’ingénieurs et je me rappelle bien ceux des années 20 : cette intelligence irradiant au-dehors, cet humour innocent et dégagé, cette aisance et cette légèreté de la pensée, cette facilité avec laquelle il passait d’un domaine à l’autre du métier d’ingénieur, et de la technique même aux questions sociales et artistiques. Et puis, cette bonne éducation, cette finesse de goûts ; cette manière de bien s’exprimer avec fluidité, sans mot triviaux ; cette habitude pour les uns de jouer un peu de musique, pour d’autres de faire un peu de peinture et toujours, chez chacun, la marque de l’esprit sur le visage28. »

Parce que ce régime se voulait le défenseur de la classe ouvrière, il en est venu à détruire tous ceux qui n’en étaient pas. Enfin, pas tous, car ses géniteurs n’étaient pas tous d’anciens ouvriers29.

Mais cela importait peu au régime qui luttait sans rémission contre les ennemis de classe : « Ainsi donc, ce système qui imposait un travail physique démesuré et faisait vivre les détenus au milieu d’une foule vociférante et avilissante était un moyen plus efficace que la prison pour détruire l’intelligentsia. Et c’est précisément l’intelligentsia que ce système terrassa promptement et sans rémission30. »

L’homo sovieticus

Longtemps, des intellectuels ont disserté sur l’accomplissement du régime des soviets lequel voulait créer un homme nouveau : l’homme nouveau soviétique pour ses défenseurs, l’homo sovieticus pour ses détracteurs. Les déboires du régimes soviétique puis la chute du rideau de fer ont amené ces mêmes personnes à claironner que l’homo sovieticus n’avait jamais existé, défaillance supplémentaire à mettre au débit des soviets.

Cela n’est pas si sûr.

Pionierlager: Wo und wie der Homo Sovieticus aufgezogen ...

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D’ailleurs, Svetlana Alekseievitch l’écrit : « Le communisme avait un projet insensé : transformer l’homme « ancien », le vieil Adam. Et cela a marché… C’est peut-être la seule chose qui ait marché. En soixante-dix ans et quelques, on a créé dans le laboratoire du marxisme-léninisme un type d’homme particulier, l’Homo sovieticus. Les uns le considèrent comme un héros tragique, d’autres le traitent de sovok, de pauvre Soviet ringard. Il me semble que je connais cet homme, je le connais même très bien, nous avons vécu côte à côte pendant de longues années. Lui, c’est moi. Ce sont les gens que je fréquente, mes amis, mes parents31. »

La question est alors de savoir comment cela a fonctionné, et quel est donc cet homme nouveau que le régime des soviets a réussi à façonner.

Il est frappant de remarquer, à la lecture de l’Archipel, que le zek, le condamné, semble être cet accomplissement, cette réussite du régime.

L’auteur l’avoue implicitement, lorsqu’il écrit « Bien des années plus tard, s’il se retrouve hors de l’archipel, c’est d’abord le zek que l’on reconnaît en cet homme, et après seulement le russe ou le tatare ou le polonais32 » montrant ainsi l’empreinte indélébile que le camp imprime dans l’homme.

Mais, pourrions-nous rétorquer, toute la population soviétique n’a pas été ainsi déportée, et ne serait-il pas exagéré d’affirmer une telle chose ?

Au-delà de la polémique sur le nombre de déportés au goulag (tout dénombrement sérieux semble impossible33), si nous reprenons une citation de l’auteur évoquée précédemment, alors nous sommes amenés à croire qu’une grande partie du peuple (à l’exception des apparatchikis non purgés, souvenons-nous de Béria) a subi, directement ou indirectement les effets du goulag : « Additionnons ensemble, d’après la revue que nous avons faite de nos flots, tous les coffrés de cet article, ajoutons-y, multiplié par 3, le même nombre de membres de la famille, exilés, suspects, humiliés, persécutés, et nous voici amené à admettre avec étonnement que, pour la première fois dans l’histoire, le peuple est devenu son propre ennemi, tout en ayant acquis, en revanche, son meilleur ami : la police secrète34. »

Soljenitsyne explique d’ailleurs comment les camps, mais aussi les années précédant leur emprisonnement ont pu changer ceux qui y sont passés : « Oui, la dépravation dans les camps était un phénomène de masse. Non seulement parce que les camps étaient horribles, mais parce que nous, hommes soviétiques, nous posions le pied sur le sol de l’archipel spirituellement désarmés, depuis longtemps mûrs pour la dépravation, atteint par elle bien avant notre arrestation. Aussi étions-nous toute oreille quand les vieux routiers des camps nous expliquaient comment il fallait vivre35. »

Le français Jacques Rossi précédemment cité, et qui a passé plus de vingt ans au goulag estime que les camps étaient un laboratoire dans lequel le pouvoir testait les mesures qu’il voudrait prendre pour tout le territoire soviétique, c’est-à-dire rendre ces mesures non plus extra-ordinaires mais ordinaires et par là même banales.

En fait, il semble bien que l’homo sovieticus que le régime des soviets a réussi à créer ressemble énormément à l’homo sacer auquel Agamben fait référence dans son œuvre. Rappelons que l’homo sacer (« homme sacré ») est un statut issu du droit romain : il s’agit d’une personne qui est exclue, peut être tuée par n’importe qui (qui occidit parricidi non damnatur), mais ne peut faire l’objet d’un sacrifice humain lors d’une cérémonie religieuse (neque fas est eum immolari). En fait cette personne, à l’instar des zeks du goulag, ne dispose plus d’aucun droit civique. Agamben estime que l’homo sacer peut être considéré, d’un point de vue juridique, comme un exilé. Il estime également que, par son statut, il rejoint celui du déporté et du réfugié politique.

Contrairement donc à ce que des intellectuels incrédules estimaient, l’URSS n’a pas échoué à créer un homme nouveau. Elle a remis au goût du jour l’homo sacer romain et a étendu cette qualité à une grande partie de sa population.

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1Tome 1, p 103.

2Tome 2, p 117.

3Tome 2, p 119.

4Tome 1, p 200.

5Notons que ces deux répressions ont eu lieu du vivant de Lénine.

6Tome 3, p80.

7Tome 3, p 288.

8Tome 3, p 279.

9Tome 3, p 413.

10Tome 3, p 72.

11Tome 3, p 73.

12Ainsi, la peine que Jacques Rossi a subie est exemplaire de cette façon de faire : De 1939 à 1947, il a été interné dans le camp de Norilsk. La peine expire officiellement en 1945, mais est prolongée par une « disposition spéciale » « jusqu’à nouvel ordre ». Libération conditionnelle le 15 avril 1947, assortie d’une interdiction de quitter Norilsk. Cf. http://www.jacques-rossi-goulag.org/Chronologie.html?lang=fr

13Tome 3, p 181.

14Ce qui donne une saveur particulière à toutes les personnes qui voudraient que les djihadistes, une fois leur peine purgée, soient assignés à résidence, voire enfermés dans des camps.

15Tome 3, p 304.

16Révolution et mensonge, Deux révolutions, p 145.

17Tome 3, p 401.

18Tome 1, p 112.

19Tome 2, p 190/

20Tome 2, p 290.

21Tome 3, p 10.

22Tome 3, p 26.

23Tome 3, p 26.

24Tome 3, p 25.

26Révolution et mensonge, Leçons de février, p 105.

27Tome 1, p 142.

28Tome 1, p 148.

29Lénine grandit au sein d’un milieu intellectuellement et socialement favorisé, Trotski était un « révolutionnaire professionnel », tout comme Zinoviev, Kamenev, Boukharien et Staline qui était aussi braqueur de banques, Béria quant à lui était membre de la police tsariste.

30Tome 2, p 469.

31In La Fin de l’homme rouge ou le temps du désenchantement, p 17.

32Tome 2, p 381.

34Tome 2, p 221.

35Tome 2, p 466.

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