L’écho du bocal avec Bénédicte Chéron

Nous accueillons aujourd’hui Bénédicte Chéron, historienne et auteur de l’ouvrage “Le soldat méconnu, les Français et leurs armées ».

Question 1 : L’ancien CEMA incitait les militaires à écrire et publier. Une véritable liberté d’expression des militaires sur les questions de défense est-elle vraiment possible en France au vu des mésaventures récentes de ceux qui ont pensé “en dehors du bocal” ?

Cette expression publique est possible mais elle demeure un objet de crispations récurrentes pour des raisons anciennes propres aux armées mais aussi liées à la relation particulière, en France, entre l’autorité politique et les chefs militaires qui continuent d’être marquée par les soubresauts et les blessures de la guerre d’Algérie. Le fantasme de la déloyauté des chefs militaires a longtemps structuré le traitement médiatique de cette relation, pour ne prendre que ce champ de construction des représentations collectives même si cette tonalité commence à s’effacer comme on a pu le constater en juillet 2017 au moment de la démission du général de Villiers. Ces crispations sont aussi le fruit d’une idée fausse pourtant très présente dans l’espace public qui est que les chefs militaires jouent un rôle purement technique dans l’exécution de décisions qui concernent la défense qui ne relèveraient que du politique. Il est très difficile pour le citoyen ordinaire de comprendre comment interagissent réellement le politique et le militaire dans ces prises de décision en raison d’un récit médiatique qui ne rend globalement pas compte de ces processus complexes. Cette répartition des rôles simplistes n’est pas de la responsabilité exclusive des journalistes, loin de là, mais bien plutôt des responsables politiques et de certains chefs militaires eux-mêmes qui se satisfont de cette situation. Tout cela pèse sur l’expression publique des militaires parce qu’elle est facilement caricaturable si l’ensemble de ce paysage complexe n’est pas connu de la société. Enfin, reste la question de la capacité des armées à laisser émerger cette parole et de ceux qui veulent la tenir à être les plus pertinents possibles.

Question 2 : À propos de parole militaire, vous montrez dans votre livre qu’il y a certes eu une évolution depuis 2008 mais que les invitations dans les grands médias de militaires  restent marginales. Est-ce dû à une timidité de l’institution à promouvoir de nouvelles voix, à une secrète satisfaction des politiques envers  cette parole restreinte, à des habitudes un peu paresseuses des journalistes ?

Il y a une limite structurelle et qu’il n’est pas forcément souhaitable d’abolir : elle réside dans l’organisation même des structures de communication du ministère des Armées. Depuis leur réforme en 1998, le porte-parolat de ce ministère est dévolu à la direction de la DICOD, qui a toujours été tenue par un civil (avec un adjoint militaire) sans que cette répartition des rôles n’ait été inversée, malgré la possibilité qui existe en ce sens. Les limites posées à l’expression publique des militaires sont particulières parce que leur fonction, ordonnée à l’autorité politique, est particulière. En cela, il n’ y a rien de très surprenant, par exemple, à ce que des militaires ne participent que très rarement à des émissions de débats qui supposent, le plus souvent, un positionnement politique au sens large du terme. Pour le reste, il est vrai que l’expertise militaire demeure peu visible dans l’espace public, même si des évolutions réelles sont à l’œuvre, alors même que la réticence qui a pu exister à une époque dans le champ médiatique est beaucoup moins manifeste. Malgré les incitations de certains grands chefs militaires, des épisodes récents de crispation rares mais réels, autour du cas d’officiers qui ont vu leur carrière interrompue ou freinée après avoir tenu une parole publique, explique que les vocations demeurent rares. En outre, prendre la parole dans les médias demeure un exercice difficile et les armées ne sont pas les seuls corps professionnel à s’interroger sur la capacité de leurs membres à jouer sur ce terrain (le débat est aussi très présent dans le monde universitaire et de la recherche).

Question 3 : vous observez le monde militaire de l’extérieur. Il serait tout aussi pertinent de l’observer de l’intérieur. Êtes-vous réserviste comme certains chercheurs ? Si oui, que vous apporte votre engagement ? Sinon, pourquoi ne pas entrer dans la réserve ?

Je ne suis pas réserviste et, au-delà des raisons personnelles qui n’ont guère d’intérêt ici, je continue de penser que ce regard de l’extérieur est précieux. Cette extériorité au milieu permet d’échanger avec ceux qui sont « à l’intérieur » en préservant la liberté de chacun : la mienne, en tant que chercheur, mais aussi celle de mes interlocuteurs.

Question 4 : le lien armées-nation ne cesse de faire l’objet de constat, débats, analyses, etc. Ce faisant, les armées n’acceptent-elles pas de se placer dans une situation de trouble-fête, dans la mesure où les liens impôts-nation, police-nation, etc. ne font l’objet d’aucun questionnement similaire ?

Dans la mesure où les militaires tuent et risque d’être tués ou de revenir blessés au nom de leurs concitoyens, la nature de ce lien mérite inévitablement une réflexion de fond particulière. Les militaires ne sont d’ailleurs pas forcément ceux qui invoquent le plus souvent le lien-armée nation : les politiques sont très friands de cette expression, souvent au détriment d’une réflexion de fond sur le sujet. C’est précisément ce qui me mène à penser que cette expression, comme tant d’autres passées dans le langage courant (d’ « outil militaire » ou de « rôle social des armées », par exemple) mériterait d’être employée avec plus de parcimonie voire d’être remplacée par d’autres. Je préfère employer les termes de « relations entre les Français et leurs armées » qui me semble être plus juste dans l’examen de ces liens en ne créant pas une distinction abusive entre l’armée et la nation et en exprimant la diversité des formes et des modalités de ces relations.

Question 5 : Selon un sondage Ifop pour le ministère de la Défense en 2016, on apprenait que 70% des Français approuvaient l’opération Sentinelle. Ils n’étaient cependant que 50% à la juger efficace. Comment expliquer cette discordance ? Son effet serait-il plus d’ordre médiatique que pratique ? Existe-t-il une évaluation de l’efficacité de l’Opération Sentinelle quant à la dissuasion d’acte terroriste ?

Le recul manque pour évaluer en profondeur ce que les Français comprennent et perçoivent de l’opération Sentinelle et ce qu’elle vient modifier dans leurs relations avec les armées. Au-delà du débat stratégique de fond sur le déploiement de cette opération et son efficacité réelle, deux faits me paraissent notables dans le temps court : les enquêtes postérieures à celle que vous évoquez montrent que les Français ont de plus en plus la conviction d’une efficacité et que cette conviction s’ancre après que les militaires ont agi dans le cadre de cette opération, à la gare Saint-Charles de Marseille, en particulier. La compétence et l’efficacité des militaires de Sentinelle, quand bien même elle s’exerce de manière très rare, jouent donc un rôle dans la perception que les Français en ont. Par ailleurs, la manière dont les politiques ont joué de l’opération Sentinelle dans la communication qui a été faite sur la lutte anti-terroriste, mérite une analyse de fond : la visibilité et la « spectacularité » de ce déploiement ont évidemment participé d’une logique d’affichage, pas totalement illégitime dans l’immédiat après-attentats de 2015, mais dont la pérennisation doit aussi mener à réfléchir à la manière dont la très bonne image des armées devient un outil de communication politique.

Question 6 : La communication est devenue omniprésente, y compris dans les opérations militaires. Trouvez-vous efficace cette mise en œuvre opérationnelle et le lien entre “communication de presse” et “action sur l’environnement médiatique” (ce qu’on appelait autrefois action psychologique) ?

Je n’ai pas encore suffisamment avancé sur ce terrain de recherche pour pouvoir avancer des réponses précises à cette question, mon angle d’approche étant surtout celui de la question des relations entres les Français et leurs armées. Pour quelques cas que j’ai étudiés, il me semble cependant que de crise en crise, qui montrent que les mises en œuvre opérationnelles ne sont pas toujours couronnées de succès, le savoir-faire militaire possède une capacité réelle à améliorer ses dispositifs. La crise de communication qui se manifeste en novembre 2004 pendant l’opération Licorne, en France et sur le terrain ivoirien, est immédiatement suivie de réaménagements qui permettent que, sur ce terrain, les crises suivantes ne donnent pas lieu aux mêmes errances.

Question 7: L’essentiel de la formation de l’opinion se passe aujourd’hui sur les réseaux sociaux  : ne trouvez-vous pas l’armée extrêmement frileuse de ce point de vue ?

Les armées ont sans doute tardé à s’approprier ce terrain mais il me semble que cette timidité de départ a été largement rattrapée. Les comptes des réseaux sociaux qui dépendent du ministère des Armées connaissent un succès qui n’a rien de négligeable, les logiques propres à ces réseaux sont bien digérées par les communicants (et les recruteurs en particulier) et la multiplication des comptes de chefs de corps est un signe à prendre en compte. De même, la possibilité pour des militaires d’active à être présent sur ces réseaux dans une normalité assumée montre que cette timidité est révolue. Il est toujours possible de souligner tel ou tel usage inopportun ou maladroit mais bien des réticences me semblent levées.

Question 8 : Le politique, y compris au plus haut sommet de l’État, a une certaine défiance envers le milieu militaire qu’il considère comme une force potentiellement rivale voire attentatoire à l’ordre établi. Pourquoi n’est-il pas capable d’entretenir des échanges fondés sur la confiance réciproque?

On ne peut comprendre la relation entre le politique et le militaire en France, au plus haut sommet de l’État, sans prendre en considération le fait que le putsch d’Alger d’avril 1961 a laissé des traces durables dans la mémoire des uns et des autres qui ne s’effacent que depuis une dizaine d’années. Ceux d’aujourd’hui, militaires et politiques, sont donc les héritiers immédiats de prédécesseurs pour qui cet épisode douloureux demeurait un marqueur mémoriel. Ce marqueur a induit des comportements durables de défiance réciproque, parfois involontaires. Les politiques sont aussi des Français comme les autres, exposés à des systèmes de représentations collectives du fait militaire qui n’aident pas à une juste compréhension du sens de l’engagement militaire et ont alimenté l’idée que les chefs militaires devaient être cantonnés à des fonctions techniques de conduite des opérations, pour des raisons idéologiques ou parce que demeure une certaine condescendance pour la pensée militaire. Ces relations évoluent malgré les épisodes récurrents de crispations. Les militaires ont aussi su entendre des reproches légitimes qui pouvaient être faits ; la manière dont les officiers supérieurs bénéficient aujourd’hui d’une ouverture sur les administrations civiles est un puissant levier d’amélioration de la situation. Peut-être faudrait-il envisager que les cursus de formation des élites politiques et administratives civiles intègrent à leur tour davantage cette fréquentation du monde militaire, pour venir renforcer les dispositifs qui existent déjà, à l’IHEDN en particulier.

Question 9 : Finalement, que pensez-vous du bocal ?

Il a le charme propre aux milieux qui imposent à ses membres des contraintes et des normes très fortes : elles peuvent être un facteur très efficace de stimulation de la réflexion et de l’intelligence ; mal comprises, elles peuvent aussi être des freins et des éteignoirs de la liberté et de l’audace.

Bénédicte Chéron, merci de ces réponses. nous rappelons votre dernier ouvrage qui vient de paraître : Le soldat méconnu, les Français et leur armée, chez Armand Colin

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Olivier Kempf

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