L’Alliance Atlantique face au monde de demain

Le Général Denis Mercier, ancien Chef d’Etat-major de l’Armée de l’air et actuel commandant suprême allié Transformation de l’OTAN était de passage à Bordeaux ce mercredi 30 mai, invité par la Chaire « Défense & Aérospatial » pour une conférence exceptionnelle à Sciences Po, il s’exprimait sur les enjeux qui se confrontent aujourd’hui à l’Alliance Atlantique.

Immense privilège, un des deux commandants suprêmes de l’OTAN était en France cette semaine. Entre un colloque sur l’IA à Poitiers le 28 (premier Tweet ci-dessous), un passage devant l’ANAJ le lendemain, ou encore un colloque de travail à l’Ecole Nationale Supérieure de Cognitique de Bordeaux (qui mène des programmes de recherche sur le C2 avec l’OTAN) en cette fin de semaine, c’est presque un grand oral que le Général Denis Mercier tenait ce mercredi 30 mai à Sciences Po Bordeaux.
Petit retour sur ce passage à Bordeaux.

[MISE A JOUR: l’Etat-Major des Armées annonce ce 7 juin que l’actuel CEMAA, le général André Lanata, remplacera le général Denis Mercier au poste de SACT prochainement.]

Tout d’abord, et pour bien poser le cadre, qui est le SACT de l’OTAN ? Le poste de commandant suprême allié Transformation (SACT) a été créé en 2002 dans le cadre de la vaste réforme dont a fait l’objet la structure de commandement de l’OTAN. Son titulaire, qui est l’un des deux commandants stratégiques de l’OTAN, est à la tête du Commandement allié Transformation.

Il relève de la plus haute instance militaire de l’OTAN, le Comité militaire : c’est à ce dernier qu’il rend compte des travaux réalisés pour promouvoir et superviser la transformation continue des forces et des capacités de l’Alliance. Il contribue à identifier puis à prioriser les futurs besoins capacitaires et besoins en matière d’interopérabilité, et il veille à ce que les résultats de ce travail alimentent le processus OTAN de planification de défense.
Le SACT étudie de nouveaux concepts et de nouvelles doctrines; à cet effet, il mène des expérimentations et soutient les activités de recherche, de développement et d’acquisition concernant les nouvelles technologies et capacités.
Il est en outre responsable des programmes d’entraînement et de formation de l’OTAN (Source: OTAN).
Ce poste est occupé depuis 2009 par des officiers généraux français, on dira même « traditionnellement » par le précédent CEMAA. On pourra aisément y voir le gain politique du retour français au sein du commandement intégré, voulu par Nicolas Sarkozy.


L’OTAN de retour à ses fondamentaux
Devant une assemblée d’étudiants et de spécialistes locaux du monde de la défense, le Général Mercier rappelait les grands principes qui animent l’Alliance depuis sa création en 1949 (d’ailleurs selon le SACT, le Traité fondateur est particulièrement bien rédigé, et peut demeurer inchangé): la défense collective, la coopération de sécurité (« cooperative security« ), et la gestion de crise.
Ce trois principes correspondent chronologiquement à trois époques qui ont marqué le monde contemporain, à savoir la Guerre Froide, l’ère post-soviétique (ou les « Dividendes de la Paix »), et l’après 11 septembre.
Seulement, la crise ukrainienne de 2014 allait brutalement rappeler à l’OTAN que ses adversaires pouvaient se trouver à ses frontières, et plus seulement sur des terrains lointains comme l’Afghanistan, où elle mène des opérations depuis plus de 15 ans.
Cette crise a de plus démontré que les menaces du 21ème siècle étaient non seulement bien tangibles, mais aussi reliées entre-elles. Aujourd’hui, temps de crise (on ne parle plus vraiment de guerre) et temps de paix se mélangent, la frontière est plus floue que jamais, et la guerre « hybride » devient un sujet de préoccupation premier pour les stratèges.
Comme le dit Denis Mercier, « nous sommes passés d’un monde compliqué, à un monde complexe », accroissant le risque de surprises stratégiques, qui deviennent « probables ».  Et puisque la surprise finira par arriver, le défi devient alors pour les alliés de construire leur capacité de résilience, tout en campant sur leurs fondations. C’était bien là l’objet du sommet de Varsovie en 2016.

Encore faut-il pour cela que les 29 pays membres de l’OTAN, dont 22 de l’Union Européenne, s’entendent en cœur sur leurs préoccupations stratégiques. Quand certains à l’est et au nord, demanderont des mesures de réassurances, d’autres au sud, auront eux le regard tourné vers la Méditerranée et ses enjeux sécuritaires.
Aussi outre ces divergences d’ordre presque « naturel », le SACT rappelle que de chaque côté de l’Atlantique, les perceptions peuvent être différentes. Ainsi verra t-on à Paris, Berlin ou Rome l’OTAN comme un instrument politique américain… quand à Washington, l’Alliance sera qualifiée de boulet européen. Pour Denis Mercier, ce sont des clivages traditionnels, surtout d’ordre politique, qui peuvent aisément être surmontés.

Mais attention, au sein de l’Alliance Atlantique, le discours est rodé: la Russie n’est pas un ennemi (« Il n’y pas de retour à la Guerre Froide »), la Turquie est un allié fiable qui a entièrement sa place dans l’OTAN (et surtout pas en dehors, ce qui marquerait une rupture grave et définitive), et la Chine, puissance montante et possiblement dominante du monde indo-pacifique, n’est pas la préoccupation d’une alliance atlantique.

La transformation face à la révolution digitale
Venons-en au cœur de l’activité du général Mercier, qui est la transformation de l’OTAN et la préparation de l’avenir.
Dans cette optique de préparation de l’avenir, l’ innovation est abordée sous trois angles : menaces potentielles, opportunités et interopérabilité.
Le cyber constitue évidemment un champ d’action prioritaire. « Après l’espace, le 5ème champ de bataille ». L’OTAN cherche sur ce sujet à s’inspirer du modèle estonien, sans se contenter toutefois de le copier. Elle y a d’ailleurs installé son Centre d’excellence de cyberdéfense coopérative.
L’Alliance va également chercher l’innovation technique et conceptuelle sur un terrain inattendu, mais aujourd’hui tout à fait légitime: celui des GAFAM. Les géants du numérique ont réussi à triompher dans un monde impitoyable et ultra-concurrentiel en misant notamment sur une veille stratégique globale, développant des partenariats au sein de larges écosystèmes, où les informations sont capables de remonter de façon fluide et efficace. Ce système contribue également à la préparation de l’avenir, et donc à la résilience de ces entreprises dont, au final, la stratégie et les objectifs ressemblent bel et bien à ceux d’Etats.
Mais la transformation au sein d’une alliance telle que l’OTAN, c’est aussi être capable de penser et d’agir ensemble. Aussi une solution ne pourra et ne devra pas être imposée par un membre à ses semblables. Cette perception a longtemps été l’un des points critiquables de l’Alliance Atlantique, un lieu permettant aux touts puissants USA d’imposer leurs standards techniques. C’est pourquoi l’OTAN s’apprête désormais à miser sur des architectures de passerelles, sorte de HUB de systèmes,  laissant ses membres libres de développer et recourir à leurs systèmes souverains (on pensera par exemple à notre futur SCAF).
La révolution digitale s’annonce comme une véritable source d’opportunités (design thinking, cloud, big data…), permettant grâce à la maîtrise de la donnée de raisonner différemment, de découvrir de nouvelles alternatives, non pas une solution face à problème, mais des combinaisons de solutions. La richesse de l’Alliance lui permet de converger vers une recension des bonnes pratiques, tout en s’exerçant au partage de ces informations.
Au final, devant tant d’opportunités techniques offertes par ses membres, il restera aux stratèges de l’OTAN le soin de définir une chose fondamentale, qui est la place de l’homme, du décideur, dans ce nouveau monde.

Pour conclure sur ces sujets, le SACT donnait rendez-vous au sommet de l’Alliance qui se tiendra le 12 juillet prochain. Le spatial et le cyber, ces champs de bataille du 21ème siècle, y tiendront une place prépondérante.

Thomas Schumacher, Pax Aquitania
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Thomas Schumacher

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