Un russe nommé Poutine d’Héléna Perroud

Le 17 avril 2018, le Président français Emmanuel Macron s’exprimait devant le Parlement Européen et mettait en garde l’hémicycle devant le défi autoritaire que posaient Erdogan et Poutine à l’Europe. Ce discours faisait notamment suite à une série de frappes aériennes en Syrie pour punir le régime de Bachar El Assad d’une supposée attaque chimique dans le quartier de La Ghouta tenu par les djihadistes.

 

Cette allocution démontrait que Poutine reste un repoussoir pour les représentants des démocraties occidentales, d’autant que sa réelection le 18 mars 2018 a laissé entrevoir une prolongation de son action politique pour six ans supplémentaires.

C’est à point nommé qu’arrive la publication d’Héléna Perroud, Un russe nommé Poutine, celle-ci souhaitant initialement répondre à ses interlocuteurs : « Qui est Poutine ? Est-ce que les russes l’apprécient réellement ? ». Cette collaboratrice de Jacques Chirac alors Président de la République et ancienne directrice de l’Institut Français de Saint-Pétersbourg s’emploie à travers 320 pages à répondre à ces questions gigognes.

 

Au même titre que la Doctrine de sécurité informationnelle publiée en septembre 2000 et révisée en décembre 2016 ou encore le discours sur la sécurité prononcé à Munich en février 2007, le document intitulé La Russie au tournant du millénaire est un des textes fondateurs de la stratégie du maître du Kremlin. Rédigé alors qu’il était encore Premier Ministre en 1999, sa longévité au sein de l’éxecutif lui a permis de patiemment – et aussi de façon très opportune lorsque les circonstances se présentaient – d’appliquer ce plan de route destiné à redresser la Russie et la faire sortir de ce nouveau temps des troubles.

La rédaction dudit texte puis sa publicisation se sont effectuées à un moment crucial de l’accession au pouvoir de Vladimir Poutine : ce sont les terribles années 1990 (likhie devianostye – лихие девяностые) sur lesquelles insiste avec raison Héléna Perroud. L’ère Eltsine fut une ère de liberté débridée mais aussi de chaos économique, tendant allègrement vers le pillage des ressources collectives.Ce fut aussi une période difficile sur le plan politique où le chef d’État de par sa santé et son addiction à l’alcool n’était plus qu’un intermittent au pouvoir. Il est très complexe pour un occidental qui ne s’est pas rendu en Russie durant cette période de comprendre le traumatisme qu’elle engendra sur toute une génération. Vladimir Poutine fut marqué durablement par l’effondrement de l’Union Soviétique et le désordre qui s’en est suivi.

La remise en ordre du pays se fit dans la continuité du pouvoir exercé par Vladimir Poutine qui avait fixé les objectifs à atteindre. Restait à adopter une stratégie propre aux circonstances, ce que l’homme fit remarquablement en réussissant à écarter ses pesants « mécènes » qu’étaient les oligarques. Poutine redonna un sens au mot État. À ce titre, l’auteur insiste sur le fait que contrairement à ce que font accroire certains journalistes occidentaux, la corruption est un sujet largement débattu au sein de la Fédération de Russie, au plus haut sommet du pouvoir. Ne serait-ce que parce que la corruption entrave aussi le bon fonctionnement économique et politique de l’État. D’où l’adhésion de la Russie à plusieurs organismes et programmes internationaux ainsi qu’à la mise en chantier de tout un corpus de lutte contre la corruption. Si les résultats sont timides, ils sont réels pour autant. Le classement Doing Business atteste d’un rétablissement assez net de la confiance des entrepreneurs dans le domaine : exemple, la Russie en 2017 était à la 35ème place pour la facilité d’effectuer des affaires, devant le Mexique, l’Italie, la Slovénie et juste derrière le Japon ou la Suisse. Et concernant l’exécution des contrats, la Russie se plaçait à la 18ème place, se payant le luxe de se situer devant le Portugal, la Nouvelle Zélande ou l’Allemagne. Habituée dans les années 2000 aux fins de classement, la Russie s’est offerte une remontée spectaculaire en à peine deux décennies. L’ouvrage permet notamment de comprendre que si la corruption est endémique depuis l’édification d’un État moderne sous Pierre le Grand, elle a été combattue à plusieurs reprises avec un réel succès lorsque les autorités publiques en faisaient une priorité. Tout est une question de volonté politique, et les admonestations de Vladimir Poutine – la dernière en date est du 1er mars 2018 devant l’Assemblée Fédérale – ainsi que la pression populaire suite à la tragédie de Kemerovo – un centre commercial où périt près de 64 personnes dont une majorité d’enfants – sont une démonstration récente que le phénomène de corruption n’est accepté ni par le haut ni par le bas.

Le fait que Vladimir Poutine soit un agent du renseignement est abordé sur un angle plus ouvert que d’ordinaire. Le KGB (dont les attributions sont actuellement réparties entre les services du FSB et du SVR, voire du FSO) était une école de cadres d’État. L’excellence de la formation et l’envoi à l’étranger pour certains d’entre eux leur offrait une vision du monde soviétique et étranger meilleure que chez les politiques. C’est d’ailleurs le fil rouge du propos de cette femme qui a eu l’occasion de rencontrer Vladimir Poutine à plusieurs reprises : ce passage par le célèbre service de renseignement ainsi que sa mission en Allemagne de l’Est ont aidé le futur chef d’État à comprendre le pouvoir, ses mécanismes, ses limites et les partenaires potentiels tout en gérant une crise. Le premier cas pratique de gestion de crise fut celui où des manifestants se rendirent au bâtiment du KGB local à Dresde au moment de la chute du Mur de Berlin et où l’officier « Platov » (nom d’emprunt par le jeune officier Poutine) sauva la mise en jouant à la fois sur la bonne volonté et la fermeté. Ce mélange de bluff et de détermination permit au bâtiment soviétique d’éviter le même sort que le bâtiment de la STASI de la ville.

Le passage par la mairie de Saint-Pétersbourg fut essentiel dans son imprégnation des relations internationales, notamment sur le plan économique (d’où l’importance du Forum Économique de Saint-Pétersbourg, rendez-vous annuel depuis 1997) puisqu’il officia dans l’équipe d’Anatoli Sobtchak au poste de chargé des relations extérieures de 1992 à 1996. Ce dernier élément est peu connu comme relaté par les journalistes occidentaux, bien qu’il ne soit pas maintenu secret (le détail des transactions lui le reste en revanche). Ce faisant, l’ancien officier du KGB put continuer à évoluer vers le faîte du pouvoir en ayant engrangé une expérience précieuse avec l’étranger.

Enfin sa pratique du judo fut mise à profit de la même manière pour parfaire son ouverture vers l’espace asiatique. Plus qu’un sport, c’est une discipline mais aussi une culture extra-européenne qui marqua ce pratiquant vétéran (devenu depuis président honoraire de la fédération international de judo). Au point de lui prêter une « politique du dojo » par certains analystes. Ce qui n’est pas étranger à sa volonté réitérée de faire de l’Extrême Orient une place stratégique d’investissements et de valorisation mais aussi et surtout son souhait d’ancrer la Russie dans les instances régionales, à commencer par l’APEC où il intervient personnellement, preuve de son volontarisme géopolitique.

L’islam tient une place à part dans la description de la politique de l’hôte du Kremlin. Il rappelle à qui veut l’entendre – et ils sont nombreux dans les pays musulmans – que la Russie encourage l’exercice de l’islam… à la condition qu’il ne soit pas perverti par des prédicateurs étrangers. Matois, l’homme se sert aussi de certains hommes de confiance de confession musulmane pour engager des relations cordiales et fructueuses avec les pays du Golfe Persique. Et cela porte ses fruits puisque le roi Salman d’Arabie Séoudite a inauguré la première visite à Moscou d’un haut représentant du royaume. Vladimir Poutine répète à l’envi que l’islam est une composante essentielle et historique de la spiritualité de la Fédération de Russie, qu’elle n’est pas importée par l’immigration et, qu’en raison de son identité propre, cette religion entièrement compatible avec les valeurs de l’État laïc russe.

Loin d’être hagiographique, l’essai aborde aussi certains points critiques vis à vis du président actuel, comme son diplôme supérieur (un certain flou entoure son doctorat en économie, non sur son existence mais sur sa rédaction) ou l’étendue de son patrimoine (même si le président a souhaité donner l’exemple en publiant l’étendue – officielle – des ressources dont il dispose afin d’imposer cette déclaration à tous les élus). De même qu’il évoque les opposants passés et actuels de ces dernières années à Poutine avec un focus particulier sur Boris Bérézovski et Boris Nemtsov dont les disparitions furent attribuées au cercle d’affidés de Vladimir Poutine voire à lui même ainsi que sur Alexeï Navalny dont elle ne tait pas les zones d’ombres.

L’ouvrage d’Héléna Perroud est de ceux qui permettent d’être mieux éclairé sur l’ascension de Vladimir Poutine et d’aborder le personnage et le pays qu’il dirige de manière plus dépassionnée. En réalité plus que le chef d’État, c’est une mentalité que ce livre permet de faire découvrir à ses lecteurs afin que ces derniers au sortir de sa lecture puissent prétendre mieux saisir les arcanes du pouvoir et du peuple russes. Cette gageure est réussie grâce à une approche simple, linéaire et très accessible du propos. Des défauts? Mineurs. Le premier tient à l’intégration d’une carte de la Russie et de son voisinage : effort pédagogique louable mais pourquoi diable celle-ci n’a-t-elle pas été entièrement traduite en français ou plus pourquoi n’avoir pas inséré directement une carte en français? Le second tient à l’existence d’une chronologie certes instructive mais qui par son effet catalogue distille une sensation de remplissage artificiel de l’ouvrage. Le troisième et dernier est le manque d’anecdotes liées aux fonctions exercées par l’auteur, lesquelles n’ont pas dû manquer pourtant durant sa carrière.

Au final, le propos se lit assez rapidement tout en s’appréciant par la justesse du ton et du développement. De la sorte, vous serez capable de répondre aux deux questions initiales à l’origine de cet ouvrage.

 

 

Cyberstratégie Est-Ouest

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Yannick Harrel

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