Conquistadors et empire Inca : entre choc des cultures et des stratégies

Comment le Tawantinsuyu (ou Tahuantinsuyu), l’empire des Quatre Directions plus connu sous son nom d’Empire inca, doté d’une organisation sociale avancée, d’une ingéniosité artistique et technique indéniable, d’une expertise astronomique possiblement unique pour l’époque et, surtout, d’une armée nombreuse et bien équipée a-t-il pu s’effondrer en à peine trois décennies ?

https://www.babelio.com/users/liste_La-decouverte-et-conquete-de-lAmerique-I-LAme_9618.jpeg

(Source)

De surcroît face à une troupe de 180 Espagnols guidés par un ancien gardien de porcs illettré originaire d’Estrémadure et âgé de plus de 50 ans, Francisco Pizarro [1] ?

Si la question mérite d’être posée voire reposée c’est que dans l’historiographie moderne, la quasi disparition des civilisations notamment Maya et Aztèque, des populations d’Amazonie, de l’Amérique centrale et des Caraïbes a été directement causée par l’arrivée de la conquista espagnole. C’est-à-dire dans les années qui ont suivi la (re)découverte des Amériques par Christophe Colomb en 1492.

Au travers du focus sur le seul Empire inca, cet article tente d’apporter un éclairage détaillé pour répondre à une question autrement délicate : l’avant-garde des premiers conquistadors n’était-elle que l’augure funèbre d’un choc viral et bactérien qui, avant d’être culturel et stratégique, aurait inévitablement produit l’effondrement des empires amérindiens ?

Des empires ibériques…

L’ensemble incluant le Mexique, l’Amérique Centrale, les Caraïbes et l’Amérique du Sud compte aujourd’hui 26 pays, dont la plupart sont de langue latine : seules certaines régions très limitées de cet ensemble ne font pas partie de l’Amérique latine. Cette dernière, bien que fragmentée politiquement, possède une Histoire commune depuis sa colonisation par l’Europe.

Ce sont les empires ibériques qui ont créé cette unité, et toutes les indépendances acquises au début du XIXe siècle ont les mêmes origines. Ces empires ibériques, l’Espagne et le Portugal, sont alors les deux puissances maritimes de leur époque capables de relever le défi de nouvelles explorations donc de nouvelles conquêtes et, par association, du développement de nouvelles routes commerciales.

Afin d’éviter que les deux royaumes chrétiens ne s’entredéchirent dans cette quête, le Pape Alexandre VI profite de l’existence de deux routes vers les Indes pour les répartir entre les deux pays : la route de l’est pour les Portugais, la route de l’ouest pour les Espagnols. C’est le traité de Tordesillas[2], qui divise le monde en deux dès 1494 : à l’ouest se trouve la chasse gardée des Espagnols, à l’est celle des Portugais.

…à l’Empire inca

Les civilisations dites « précolombiennes », car nées avant l’arrivée de Christophe Colomb, se sont développées, en l’absence de tout contact avec les autres civilisations ! Les Andes péruviennes n’ont pu être unifiées qu’en de rares périodes, trois au total, baptisées « horizons » par les archéologues et courant d’environ 1800 avant Jésus-Christ jusqu’à l’apparition de l’Empire inca vers 1350 et sa destruction brutale en 1533.

L’Empire inca atteint sa plus grande expansion au moment où Christophe Colomb débarque aux Antilles ! Il s’étend alors sur… 5.000 kilomètres, de l’Équateur actuel au Chili central en passant par le Pérou et la Bolivie. Pour l’administration d’un si vaste territoire, l’Empereur inca, qui réside à Cuzco, dispose d’un réseau de messagers à pied qui permet à un message impérial envoyé de Cuzco d’atteindre les confins de l’Empire inca en à peine une semaine ! Soulignons que le réseau routier (les « chemins de l’Inca ») est bien entretenu et que les Indiens, avant l’arrivée des Espagnols, ne disposent pas de chevaux.

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(Source)

En 1511, les conquistadores espagnols sont à Panama. Toujours à la recherche de grandes quantités d’or, des rumeurs selon lesquelles existerait un pays aux richesses fabuleuses, troublent l’esprit des plus téméraires d’entre eux. Les indiens, excédés par la cupidité de ces hommes venus de la mer, tentent de les éloigner en leur révélant l’existence d’un « El Dorado »[3] qui hante depuis bien longtemps les conquérants espagnols.

Une conquête mêlant chance, art de la guerre et…superstition !

Plusieurs expéditions successives eurent lieu et, au bout de nombreuses péripéties, déboires, usure des hommes et des esprits, Pizarro atteignit l’Empire inca qui est alors divisé par une guerre fratricide qui oppose les fils de l’empereur défunt Huayna Capac, Huascar et Atahualpa. Ces derniers s’affrontaient pour régner sur l’immense territoire que ce dernier avait laissé à sa mort. Dans ce contexte, l’arrivée des premiers européens intrigua davantage les Incas qu’elle ne les inquièta, notamment du fait de l’infériorité numérique évidente des conquistadors.

Pourtant, un vieux mythe indien annonçait la venue du Dieu Viracocha afin de rétablir l’ordre et la paix sur le Tahuantinsuyu. Et Francisco Pizarro ressemblait étrangement à ce personnage. Huascar vit en eux des alliés potentiels et ne fit rien contre leur progression. Ce mélange de superstition et de mauvaise appréciation des motivations et des réelles capacités des Espagnols va rapidement précipiter la perte d’Atahualpa le 16 novembre 1532 à Cajamarca.

Car ce qu’ignoraient Atahualpa et, plus largement les Incas, c’est que les troupes envoyées à la conquête du Nouveau Monde étaient des troupes de choc, aguerries, qui avaient appris l’art de la guerre en Italie. L’armée espagnole avait la réputation d’être la meilleure du monde, la plus moderne, d’une discipline rigide, la plus adroite, le commandement le plus compétent. Sa tactique et sa stratégie, inspirée des soldats suisses, la plus efficace.

Côté militaire, l’utilisation de navires et de chevaux, l’appui via des garnisons et un équipement moderne notamment des protections balistiques sous la forme d’armures métalliques associées à l’utilisation d’armes à feu de type arquebuse impressionnent très fortement les Incas. Il est également remarquable de constater l’utilisation de chiens de combats pour mettre en déroute l’armée d’Atahualpa lors de sa capture par surprise.

Différenciateurs technologiques et facteurs cumulatifs

D’autres facteurs comme l’ignorance de la métallurgie du fer, du cheval et de ses multiples utilisations ainsi que de la roue par les Incas ont probablement rendu plus équilibrée l’asymétrie apparente entre une poignée de soldats d’élite pour l’époque face à des milliers de soldats incas.

La conquête de l’Empire inca a été d’une grande rapidité car favorisée par un effondrement démographique lié à un choc viral et bactérien. Les nouveaux arrivants apportèrent avec eux des maladies inconnues des populations amérindiennes. Les multiples épisodes épidémiques de variole, de typhus, de grippe, de diphtérie et de rougeole tuèrent entre 10 et 12 millions de personnes, près de 50 à 60 % de la population amérindienne ! Auquel il faut ajouter les victimes des guerres et les mauvais traitements infligés à certaines tribus. Au final, 90% de la population amérindienne aura disparu en un siècle !

Conclusion

Après la chute de l’empire aztèque en 1521, la soumission des Incas par Francisco Pizarro en 1532-1533 et l’effondrement de leur Empire fait partie des épisodes les plus marquants de la Conquête espagnole en Amérique, et symbolise l’effondrement des civilisations précolombiennes face à l’Europe. Comme le montre le remarquable article [4] « La stratégie du temps qui vient » de ce dossier estival, « la stratégie semble liée non seulement à la culture de l’époque, mais aussi à celle du dirigeant ou de ses conseillers ». L’histoire de cette conquête du puissant Empire inca par une poignée de soldats repose autant sur des facteurs culturels que sur un rapport à « l’art de la guerre » et à l’utilisation de moyens technologiques militaires bien différents. On peut aussi considérer par ailleurs que le « facteur chance » s’est révélé décisif comme dans de nombreuses situations conflictuelles. Car une situation politique différente où le pouvoir aurait été plus stable et aucunement miné par une guerre fratricide mais aussi civile, l’issue du rapport de force eut sans doute été différente. Enfin, l’effondrement démographique causé par le choc viral et bactérien a assurément facilité et même accéléré l’entreprise de colonisation espagnole.

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Pour aller plus loin :

http://www.universalis.fr/encyclopedie/chute-de-l-empire-inca/

https://www.herodote.net/Des_origines_a_1532-synthese-40.php

 

[1] On lira avec intérêt son histoire complète sur http://www.americas-fr.com/histoire/pizarro.html

[2] https://fr.wikipedia.org/wiki/Trait%C3%A9_de_Tordesillas

[3] http://www.americas-fr.com/civilisations/legendes/eldorado.html

[4] https://echoradar.eu/2017/08/22/strategie-temps-vient/

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