Aspects géopolitiques de la Hongrie post-communiste (I)

L’auteur du texte fréquente la Hongrie depuis 1969. Il a ainsi pu observer successivement : le long règne de Janos Kadar, 1er ministre et secrétaire général du Parti Communiste; la fin du régime qui a commencé dès 1988, un an avant la chute du mur de Berlin; la déchirure physique du rideau de fer par les autorités hongroises; la capture du pays par le binôme OTAN/UE, avec la reconversion des apparatchiks communistes au capitalisme; enfin l’apparition récente d’un nouveau profil de dirigeant en la personne de Viktor Orban, premier ministre actuel.

Echo_1936 Jozsef Egry

«Celui qui ne sait pas d’où il vient, ne sait pas où il va, parce qu’il ne sait pas où il est» (Otto de Habsbourg)

Partie I

La Hongrie entretient avec sa mémoire historique une relation singularisée par son intensité dramatique et son poids dans la conscience collective. Ce syndrome s’explique par une confrontation de 10 siècles avec des puissances intrusives autant déterminées à mater un peuple réfractaire à la domination, qu’à s’emparer d’un espace – le bassin des Carpates, ou Pannonie – idéalement favorable aux plans économique et militaire. Ces facteurs forment une trame de contradictions et de conflits qui continue, jusqu’au 21ème siècle, de déterminer l’équilibre  géopolitique précaire de la Hongrie, ballotté entre l’est et l’ouest.

NATION MILLENAIRE ET TRADITION REVOLUTIONNAIRE

Royaume chrétien fondé en l’an 1000 par le prince Etienne(Istvan)couronné et canonisé, la Hongrie (Magyarorszag) est l’un des seuls Etats d’Europe à pouvoir revendiquer une identité millénaire forgée conjointement par l’ethnie, la religion, et le sentiment de sa supériorité sur les peuples voisins. Après une longue résistance  contre l’empire ottoman (qui l’occupa pendant 140 ans), puis le pangermanisme et le panslavisme, la Hongrie vécut jusqu’en 1914 son âge d’or grâce au fameux compromis austro-hongrois de 1867. Modèle d’articulation confédérale, ce compromis accepté  par l’empereur d’Autriche François Joseph de Habsbourg lui attribua un rôle majeur en Europe centrale : celui d’administrer et d’éduquer les peuples mitoyens slovaque, croate, et quelques autres minorités, et ce sur un espace trois fois supérieur à son propre territoire.

Le caractère atavique de la nation hongroise la porte à la rémanence d’actes de rébellion ou de rupture de nature révolutionnaire, soit dans leur expression, soit par leurs conséquences. En 1848, l’insurrection menée par Kossuth à Budapest traduisait la double pulsion – pleinement inspirée par la révolution française de 1789 – d’une lutte contre les pouvoirs centraux absolutistes, et de «l’éveil des nationalités» en Europe. En 1867, le compromis austro-hongrois est une révolution légale sans précédent historique ayant instauré une période de paix, de stabilité et de prospérité unique en Europe centrale, et à laquelle la guerre de 1914-18 mit fin. En 1919, l’éphémère «république des soviets» de Bela Kun, comparable à la Commune de Paris de 1871, entendait briser le pouvoir de l’aristocratie hongroise. En 1944, le ralliement tardif du régent Horthy au camp des Alliés provoqua l’invasion allemande, précipitant celle des armées soviétiques. En 1956, ce sont les hongrois qui ont payé le prix le plus élevé de la première fracture du monde communiste dans la répression sanglante de l’insurrection de Budapest par l’Armée Rouge. En 1989, ce sont les hongrois qui ont accompli l’acte, de portée géostratégique incommensurable, de déchirer physiquement le rideau de fer pour faciliter la fuite massive des allemands de l’Est, entraînant la chute de la DDR, et, par effet domino, l’effondrement total du bloc soviétique.

TRANSITION POST COMMUNISTE ET INTEGRATION EUROPEENNE DE LA HONGRIE

Pour aborder cette période, il convient de briser rétroactivement le stéréotype  consistant à jeter dans un même amalgame tous les pays dits du «glacis» soviétique, c’est-à-dire les sept démocraties populaires d’Europe centrale et orientale. En dépit de l’uniformité de système plaquée sur elle par l’URSS, cette zone avait évolué de façon largement différenciée. Entre la dérive maoïste de l’Albanie, le culte de la personnalité en Roumanie, la glaciation bureaucratique de la Tchécoslovaquie, la forte instabilité de la Pologne, la Hongrie a été la seule démocratie populaire à gagner un équilibre et une stabilité pendant les deux dernières décennies de son existence. Une nouvelle fois, elle a su trouver le compromis entre les exigences du «centre» (Moscou)

et l’aspiration séculaire du peuple magyar à la liberté. C’est ainsi qu’elle obtint une autonomie de gestion économique et des conditions de vie matérielles – notamment par une quasi autosuffisance alimentaire – supérieures à celles des autres «pays frères».Arrivé par les fourgons de l’Armée Rouge, Janos Kadar

chercha dans cette voie, après la tragédie de 1956, une forme de pardon et de rédemption que l’Histoire n’a pas encore reconnue.

Aujourd’hui, la longue période de lutte et de drames de la Hongrie donne  l’apparence d’un passé révolu par l’intégration du pays dans le bloc euroatlantique, présumée effacer la légitimité historique de son tropisme de singularité et de rébellion.

Après la chute du communisme, et pendant deux décennies, la Hongrie a en quelque sorte disparu des écrans radar, absorbée dans et par l’indifférenciation «communautaire» des institutions européennes. Dans cet intervalle, elle a subi la loi commune de la transition post communiste : décollectivisation, chute de l’industrie, emprise des banques et de la grande distribution occidentales, substitution des importations aux productions locales, déficit de la balance des paiements, endettement tant privé que public par la finance internationale, chômage élevé, addiction aux subventions communautaires, processus social inégalitaire, nouvelle classe distanciée du sentiment national, corruption larvée, etc. Dans ces cadres, le transfert du centre de commandement de Moscou à Bruxelles s’opérait à la mesure de la médiocrité des politiciens «euroformatés» dans l’ensemble de la zone.

Il est prématuré d’évaluer si la force de ce mouvement est de nature à provoquer ce que l’Histoire appelle un retour de balancier. Le socle de cette hypothèse pour l’avenir, en marge de toute spéculation politique, serait de vérifier le facteur central qu’ignore par essence l’Union Européenne dans son processus de nivellement, à savoir la différence de psychologie et de culture de l’Europe centrale – das Mitteleuropa – avec celles de l’Europe occidentale. Posée en d’autres termes, la question sera de savoir si l’Union Européenne est plus efficace que l’Union Soviétique dans l’éradication des facteurs qui fondent l’identité des nations.

SIGNAUX DE CHANGEMENTS EN HONGRIE

Il n’est pas neutre de constater, qu’une fois encore, les premiers symptômes de  sortie de la transition post communiste, c’est-à-dire de demande de changement, sont venus de Hongrie, exprimant apparemment une permanence du tropisme national. Depuis les élections de 2010 est apparue une nouvelle figure politique, Viktor Orban, comme une résurgence possible à la hauteur des  ministres patriotes de la période austro-hongroise, cherchant à redonner une priorité à certains intérêts nationaux. Sans remettre globalement en cause le modèle néolibéral qui régit l’Union Européenne, V.Orban veut en corriger les excès sur différents plans, soit :

– en limitant l’indépendance de la Banque Centrale pour la remettre au service de l’économie.

– en réduisant la subordination de la Cour constitutionnelle au dispositif de contrôle juridique des organes européens.

– en taxant les profits des multinationales occidentales (banques et grande distribution) opérant en Hongrie comme dans une colonie d’exploitation.

– en renationalisant le régime des retraites auparavant livré à la spéculation

boursière, et notamment menacé de ruine par la crise financière de 2008.

– en déprivatisant certains services des eaux et assainissement pour refaire de l’eau un bien public.

– en lançant une politique familiale nataliste inspirée du modèle français.

– en soutenant activement les églises pour revivifier le christianisme originel

de la nation magyar.

– en rognant les prérogatives des media inféodés à des intérêts étrangers, politiques et autres.

– en refusant d’exécuter le programme européen obligatoire d’accueil du flux des immigrés,et en programmant un référendum national sur cette question.(2.10.2016)

La plupart de ces initiatives sont en contradiction avec l’esprit et la lettre des traités européens. Elles ont conduit la Commission Européenne, sous le couvert juridique fallacieux de «l’état de droit», à engager des procédures de surveillance susceptibles d’entraîner condamnation par la Cour de Justice de Luxembourg, assortie d’une menace de suspension des «fonds structurels» (subventions).

La probabilité d’un maintien des décisions du gouvernement hongrois reste incertaine en raison des moyens dont dispose la Commission Européenne pour étouffer les déviances de toute nature. L’abrogation de ces décisions tiendrait moins à une condamnation judiciaire supposée indépendante en droit, qu’au tribunal politique formé de facto par une majorité qualifiée du Conseil Européen exerçant la pression requise. Dans ce cadre, la Commission préfère en effet un abandon sous un couvert démocratique factice, à une condamnation assortie de sanctions juridiques et/ou financières psychologiquement contreproductives.

Cette indépendance relative en politique intérieure est d’autre part reproduite en politique étrangère par l’attitude actuelle de la Hongrie à l’égard de la Russie. Le gouvernement considère inapproprié et nuisible le régime de sanctions contre ce pays au prétexte du conflit avec l’Ukraine, tout en n’ayant pas la capacité d’y opposer un veto. Axe de la confrontation que l’Union Européenne entretient avec Moscou, ce régime entrave notamment les relations spécifiques de la Hongrie avec la Russie en matière énergétique. L’angle d’attaque contre ces relations est formé de deux enquêtes ouvertes par la Commission Européenne; l’une concerne le tarif du gaz russe, dont la Hongrie dépend à 80%, suspecté d’être préférentiel au regard des «prix du marché»; l’autre, le contrat de modernisation de l’une des quatre centrales nucléaires hongroises d’origine soviétique, incriminé pour non respect supposé des règles européennes de mise en concurrence. Dans ce cadre, il convient de rappeler que la Commission Européenne a réussi à briser en 2014 le projet du gazoduc russe «south stream» à travers la Mer Noire, en interdisant à la Bulgarie d’en construire le terminal.

Dans un tel contexte de menace et de précarité, la Hongrie ne pourrait en théorie conserver ses positions que dans l’éventualité d’échapper à l’isolement qui les singularise.

Michel Ruch est diplômé de l’IEP de Strasbourg et de l’Institut des hautes études européennes. Il a publié L’Empire attaque : Essai sur Le système de domination américain, aux éditions Amalthée.

Les vues et les opinions exprimées dans cet article sont celles de leur auteur et ne reflètent pas nécessairement les vues ou les opinions d’EchoRadar.

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