Fiasco(q)s en stock (5)

Dernier volet de cette série d’articles, quelques (modestes) recommandations et des indicateurs de mesure de l’action.

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IV Recommandations

Reconnaître ses erreurs

Dans des affaires aussi graves, reconnaître ses erreurs n’est pas forcément faire preuve de faiblesse, c’est surtout faire preuve des sagesse en préservant l’avenir. Errare humanum est…

Il est donc indispensable de savoir le faire, sans attendre d’y être contraint et forcé. Nous en sommes visiblement loin.

Si le patron de la CIA tape sur la France et ses services1, ce qui peut se comprendre venant de cet allié plutôt impérialiste, il est cependant plus étonnant de voir les victimes dénoncer publiquement les ratés de l’opération2. Généralement, les personnes sauvées n’ont pas assez de mots élogieux pour leurs sauveurs…

Et pourtant, on lit dans Le Monde à propos de l’intervention à Saint-Denis « D’un point de vue opérationnel, l’intervention est une réussite3. »

Non, d’un point de vue opérationnel c’est un raté, car plus rien n’est exploitable ! L’unité s’est comporté en Attila des temps modernes : là où elle passe, les indices ne repoussent pas…

Ne pas se défausser sur les voisins

Parce que ce n’est pas très poli, et aussi parce qu’il faut se garder d’insulter l’avenir, il vaut mieux éviter de critiquer ses voisins.

Pourtant, Alain Marsaud, expert de la lutte anti-terroriste s’il en est, n’a pas hésité à déclarer4 : « Cette longue cavale n’est pas un grand succès pour les services de renseignement belges. Soit Salah Abdeslam était très malin, soit les services belges étaient nuls, ce qui est plus vraisemblable ». Or c’est le même qui est resté pantois de la rapidité d’intervention de la police au Bataclan. Il a perdu, au moins deux fois, l’occasion de se taire…

Pour sa part, le procureur belge est resté poli, en évoquant une enquête « compliquée par la pression extérieure, d’abord au niveau politique français, ce que je comprends car il y a eu énormément de victimes ». Cela aurait pu, ou aurait dû être interprété comme un message amical des Belges envers nous : nous faisons ce que nous pouvons, évitez d’accroître la pression.

Hélas, un ancien de la DST a rajouté une couche : « C’est un gros travail : les services belges ne sont peut-être pas assez étoffés mais ils ont face à eux une population nombreuse, dont une partie est radicalisée, qui n’est pas facile à pénétrer ». Il est vrai que la DCRI a réussi, en infiltrant la population radicalisée, à déjouer tous les attentats qui visaient le sol français et que des nationaux auraient voulu commettre.

Éviter les fausses réformes

Comme il devient de plus en plus difficilement tenable de nier la réalité du ratage, les spécialistes ressortent des réformes toutes prêtes que, ô stupeur, ils n’ont jamais eu l’occasion de mettre en œuvre. Comme c’est dommage !

Dans les marronniers des réformes, il y a en premier lieu la réforme organisationnelle, comme si l’organigramme était garant du succès.

La fusion de la DST et des RG en DCRI puis DGSI en est le brillant exemple.

Alors, plutôt que de préconiser une n-ième refonte organisationnelle, ayons le courage de faire l’inventaire, puis de dire clairement ce qui fonctionne et ce qui ne fonctionne pas. Mais il est vrai que le courage n’est pas la chose du monde la mieux répandue, et que certains confondent jugement de Salomon et politique du petit père Queuille…

Rappelons le jugement de Salomon :

Et le roi ajouta : « Donnez-moi une épée ! » On apporta une épée devant le roi. Et le roi poursuivit : « Coupez en deux l’enfant vivant, donnez-en la moitié à l’une et la moitié à l’autre. »5

C’est un acte fort, violent, qui n’endort pas.

Alors que la maxime du petit père Queuille est : il n’y a pas de problème qu’une absence de solution ne puisse résoudre.

Les deux sont difficilement conciliables.

Et il s’avère que les réorganisations sont faites pour ne pas froisser les médiocres, même si le prétexte est de tirer tout le monde vers le haut en prenant le meilleur de ce qui existe déjà.

À l’appui de ces non décisions, les habituels écrans de fumée sont amplement déployés, notamment par M. Heisbourg lorsqu’il évoque les attentats de janvier 2015 : « Le ministre de l’Intérieur choisit d’envoyer sur place le RAID qui émane de la police, mais le général Favier, qui dirige la gendarmerie, se réveille. L’imprimerie se situant dans la zone d’attribution de la gendarmerie, il aurait bien vu “son” GIGN intervenir. Alors que les deux services auraient été tout aussi compétents, le ministre ne fait pas acte d’autorité. Il envoie aussi le GIGN et les deux services se retrouvent sur place pour s’occuper de deux types sans le moindre otage6. » Il est certain que les choses se sont passé ainsi. Que le GIGN dormait paisiblement et que, sur ordre de son directeur général subitement tiré de sa torpeur (par qui, par quoi ?) il s’est projeté en zone de compétence gendarmerie. Monsieur Heisbourg, quand on a l’outrecuidance d’écrire de telles âneries (le GIGN participait déjà à la traque des fugitifs avant le pseudo-réveil du DGGN), on ne révise pas ses classiques, on commence par les apprendre. Mais il est toujours facile de dévier les tirs vers la Gendarmerie alors que les policiers se détestent cordialement7.

Un autre qui ressort régulièrement est déployé cette fois par Jean-Louis Fiamenghi qui se veut vraisemblablement au-dessus de la mêlée après y avoir pataugé sans scrupules : « Bernard Cazeneuve est passé à côté de la réforme qui aurait été la meilleure et la plus rationnelle, c’est-à-dire dissoudre le Raid et le GIGN pour ne former qu’une seule et même unité d’intervention spécialisée8. » Amnésie quand tu nous tiens ! Car si l’on reprend l’historique de la création des troupes d’intervention, le GIGN est le premier, puis le RAID, et enfin la BRI. Qui donc a laissé prospérer cette surabondance de troupes d’intervention ? Au passage, on notera que M. Fiamenghi, ancien de la préfecture de police de Paris, ne mentionne pas la BRI qui dépend de la PP. Oubli ?

Alors, Queuille ou Salomon ?

En avoir… ou pas

Que faire donc ?

Être à sa place. Présidez, ministrez, dirigez, montrez que vous êtes à la tête d’un pays ou d’une unité en guerre ! Agissez ! Vous avez été élus et nommé pour cela !

Imposez aux forces d’intervention d’être au niveau opérationnel qui doit être le leur ! Les Belges dont beaucoup se gaussent n’ont pas détruit l’immeuble d’Abdeslam, l’ont pris vivant et ont récolté des indices dans les planques utilisées.

Sinon, limogez les chefs ! Joffre n’a pas eu de scrupules en 1914.

Depuis Merah, les fiascos s’enchaînent, mais tout le monde reste en place. Les ministres Belges ont eu au moins la logique (ou la décence) de présenter leur démission…

V Mesurer l’action

Pour éviter le renouvellement de tels fiascos, et si l’on veut progresser vers Salomon, sans pour autant renier le petit père Queuille (car ce serait dangereux), il est possible de mesurer l’action menée.

Que les décideurs se rassurent, une mesure n’entraîne pas forcément des mesures à prendre. On peut mesurer et, si les résultats ne correspondent pas aux attentes, réunir une commission d’évaluation de la mesure, dont le rapport (confidentiel) proposera simplement une plus grande adéquation de la mesure à l’objet mesuré.

Vous n’êtes pas obligé de me remercier pour vous dispenser ainsi d’un long, fastidieux, et inutile travail, car je vais vous proposer également des moyens pour contourner la mesure, tout en donnant l’impression de la respecter.

Cette mesure de l’action comporte plusieurs indicateurs, car dans un monde complexe, un seul ne peut suffire. En effet, une action peut être réussie tactiquement (enfin, on aimerait que ce soit toujours le cas) et ratée médiatiquement. Ainsi, et pour dédouaner ceux qui pourraient apparaître comme les cibles privilégiées de cet article, le Rainbow Warrior a été coulé ce qui est un succès tactique, mais la suite de l’affaire fut un succès plus nuancé…

Indicateurs de l’alerte

Parce que l’alerte est primordiale, il faut qu’elle soit donnée au plus vite aux unités et personnes chargées de traiter la situation qui donne lieu à l’alerte. D’où les mesures suivantes :

  1. Quel délai s’est écoulé entre l’attaque et l’alerte aux secours ?
  2. Quel délai s’est écoulé entre l’attaque et l’alerte aux forces d’intervention ?

Ces deux indicateurs sont forcément renseignés après la fin de l’intervention, une fois les opérations terminées et le retex à chaud mené.

Si l’on veut biaiser la mesure, comme les secours interviennent sur les lieux de l’attentat, on peut considérer que l’alerte aux secours est aussi destinée aux forces d’intervention.

Mais comme on ne peut exclure la population de l’alerte, pour éviter l’arrivée de badauds sur les lieux du drame, des sur-accidents, mais aussi pour qu’elle transmette des renseignements utiles à l’enquête, il semble utile de mesurer les éléments suivants :

  1. Quel délai s’est écoulé entre l’attaque et l’alerte à la population ?
  2. Des consignes claires ont-elles été diffusées à la population ?

Pour biaiser la mesure, le 1° twit du style « aïe, aïe, aïe, attention, le calife est de retour » suffira. Enfin, toute consigne destinée à la population sera considérée, par définition, comme claire et compréhensible par tout le monde.

Quatre indicateurs relatifs à l’alerte donc.

Indicateurs tactiques

La question principale est de savoir si

  • l’objectif a été atteint.

Reconnaissons ici la première difficulté qui est de définir l’objectif avant le début de l’action.

Si on veut biaiser la mesure, on le définit une fois l’action terminée, de manière à obtenir un taux de réussite de 100 % .

Ceci fait, la question suivante est de savoir si l’action a respecté les critères de la guerre de Foch. Autrement dit, y a-t-il eu :

  • liberté d’action ;
  • concentration des efforts ;
  • économie des moyens ?

Pour biaiser, il suffit de dire que puisque l’objectif a été atteint (cf. supra), alors les critères ont été respectés.

Enfin, d’un point de vue tactique, il s’agit de savoir

  • qui a eu l’initiative durant l’action.

La troupe ou l’ennemi ? N’excluons pas le fait, peu glorieux pour une troupe dite d’élite, mais hélas déjà rencontré, où celle-ci n’aurait jamais eu l’initiative.

Là aussi, pour biaiser, il suffit de dire que puisque l’objectif a été atteint (cf. supra), alors les critères ont été respectés.

Il est aussi important de savoir si l’action a

  • occasionné des dégâts collatéraux.

Dans l’affirmative, il faut en évaluer la gravité.

Comment biaiser ? Simplissime : l’évaluateur de la gravité des dégâts n’est pas celui qui les a subis.

Nous avons donc 6 critères tactiques à évaluer.

Résumons : si l’on veut biaiser les cinq derniers, rien de plus facile. Il suffit de définir le premier (objectifs de l’action), en le biaisant bien sûr, et comme le taux de réussite est de 100 %, la cohérence exige que tous les indicateurs soient eux aussi à 100 %. Quelle belle œuvre ! Biaiser le premier indicateur permet de biaiser tous les autres ! Voilà une avancée scientifique au moins nobélisable…

Indicateurs relatifs aux secours

Dans une telle opération où le nombre de victimes est forcément important (car c’est le but recherché),

  • le délai d’intervention des secours est primordial.

Précisons que le délai d’intervention n’est pas dans ce cas précis le délai qu’il faut aux secours pour être à pied d’œuvre, l’arme au pied, mais le temps qu’il leur faut pour être en mesure de soigner efficacement les victimes.

Précisons encore un peu plus. Si les secours arrivent 5 minutes après le début du drame, c’est bien. Mais s’ils ne peuvent secourir l’ensemble des victimes que 2 heures après le drame, parce que la place n’est pas nette pour eux, ce sont les 2 heures qui comptent. Il ne s’agit donc pas de juger seulement les secours, mais l’ensemble intervention armée + secours.

Doit également être pris en compte

  • le délai moyen d’évacuation des blessés.

Arriver sur place rapidement est bien, être en mesure de soigner les victimes rapidement est mieux, mais s’il est impossible de les évacuer vers des structures de soins appropriées, c’est dommage.

Le nombre

  • d’actes de chirurgie traumatisante devra être évalué.

Être vivant après une attaque, c’est bien, conserver son intégrité physique, c’est mieux.

Trois critères sont donc à mesurer.

Pour les biaiser, rien de plus compliqué : dès que les secours sont sur place, ils sont, par définition en mesure d’intervenir. Le délai moyen d’évacuation est calculé en faisant la moyenne des temps mis par les ambulances pour aller du lieu du drame à l’hôpital, et non la moyenne heure d’évacuation – heure du drame. Enfin, pour les actes de chirurgie traumatisante, on ne comptera que ceux qui ont été prodigués à des personnes qui ont survécu.

Indicateurs de la communication

Puisque la communication est un des éléments à prendre en compte dans une attaque terroriste (en effet, une attaque ne peut être qualifiée de terroriste que si elle est médiatisée, plusieurs indicateurs seront de mise.

  1. Le pourcentage de cibles potentielles effectivement atteintes par la communication.
  2. L’adaptation du message aux cibles.
  3. Ce qui a été effectué par l’État est-il de la communication ou de l’information (qui a lieu à sens unique), voire de la propagande ?
  4. Le message diffusé a-t-il été altéré lors de sa transmission aux cibles ? Dit autrement, qu’en ont-elles retenu ?
  5. Les cibles de la communication se sont-elles approprié le message ?
  6. Quels types de média ont-ils été utilisés pour transmette le message ?

Ce qui revient à se poser la question de savoir si la communication est restée traditionnelle (allocution télévisée, articles dans la presse papier) ou si elle a utilisé les médias de notre époque (réseaux sociaux, etc.).

Comment biaiser ? L’État étant parfait, les indicateurs 1, 2, 3 et 6 sont forcément bons. Quant aux 4 et 5, on peut les laisser bas, cela ne prouvera qu’une seule chose : les Français n’ont rien compris au discours gouvernemental et ne méritent pas un tel gouvernement.

N’oublions pas, puisqu’on parle de communication, de prendre en compte ces derniers indicateurs :

  1. Les critiques envers la communication officielle ont-elles été prises en compte ou traitées par le mépris ?
  2. Enfin, y a-t-il une rémanence du message ou, au contraire, un abus de communication qui, en saturant les médias, détourne les cibles du message qui leur est destiné ?

L’infaillible biais : le gouvernement étant forcément à l’écoute, toutes les critiques remarques ont forcément été prises en compte. Pour les mêmes raisons, il ne peut abuser, même pas de notre patience.

Beaucoup de critères relatifs à la communication, donc. C’est logique dans la mesure où notre époque est une époque de communication, d’emballage, de paquet-cadeaux, etc. où l’apparence est bien plus importante que la réalité des choses.

L’ensemble de ces indicateurs (4 d’alerte, 6 tactique, 3 des secours, 8 de communication, soit un total de 21) pourrait utilement être présenté sous la forme de toile d’araignée (ou d’écho radar ?). Ce qui pourrait donner ce résultat, étant entendu que les indicateurs de 1 à 4 sont relatifs à l’alerte, de 5 à 10 relatifs à la tactique, de 11 à 13 aux secours et de 14 à 21 à la communication et que les résultats sont bruts, avant leur harmonisation donc :

EvaluationActionsCes exemples, s’ils reflétaient la réalité, seraient préoccupants…

La contribution de notre invité s’arrête ici. Cette partie tient lieu de conclusion dans la mesure où elle comporte des aspects pratiques. Il remercie chaleureusement toutes les personnes qui ont réagi à cet article, y compris sur la page facebook d’echoradar.

51 Rois 3, 24 – 25.

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