Fiasco(q)s en stock (4)

Poursuite des réflexions de notre invité. Comment communiquer durant et après une telle affaire ?

III La communication

Communiquer, ce n’est pas simplement raconter de belles histoires, afficher avec une posture martiale sa détermination. C’est aussi un terrain d’affrontement que le Calife a choisi puisqu’il tourne et diffuse des vidéos de qualité professionnelle.

Et ce n’est pas la récente vidéo qui a fait le tour de la toile1 qui va tarir le recrutement : on y voit juste des recrues mal entraînées et mal commandées ce qui, hélas, est le lot commun de beaucoup d’armées dans le monde lorsqu’elles engagent rapidement des conscrits (ou ce qui s’en rapproche). Rappelons que lors de l’une de ses dernières batailles sur le sol français, l’Empereur a envoyé à la bataille des régiments de cavalerie de Marie-Louise qui ne savaient pas monter à cheval correctement.

La communication a lieu au calme, mais elle a également lieu à chaud. Dans ces deux cas, le Calife nous est supérieur.

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La communication à chaud

Il ressort des communications à chaud une impression de fouillis et de perte de contrôle de nos dirigeants.

La prise de parole du président de la République le soir du 13 novembre2 aux alentours de minuit est calamiteuse. Outre (une fois de plus) le nœud de cravate de travers, l’impression dominante est la stupeur et non la détermination. Cette intervention a-t-elle été préparée ? Mystère. Il serait souhaitable qu’elle ne l’ait pas été : on y apprend en effet que des perquisitions auront lieu en Île de France mais que l’état d’urgence est instauré sur tout le territoire national, ce qui n’est pas logique. L’émotion de l’orateur est palpable. On attendait Churchill, nous avons eu un petit garçon apeuré qui, non content de sa pitoyable prestation, a par la suite tenté de mobiliser la Nation lors de l’hommage aux victimes en convoquant Barbara3.

Il ne s’agit pas de critiquer la cantatrice, mais les paroles de la chanson montrent que ceux qui l’ont choisie n’ont pas lu le minimum des écrits du Calife à connaître. « Car un enfant qui pleure, Qu’il soit de n’importe où, Est un enfant qui pleure, Car un enfant qui meurt Au bout de vos fusils Est un enfant qui meurt. Que c’est abominable d’avoir à choisir Entre deux innocences ! Que c’est abominable d’avoir pour ennemis Les rires de l’enfance4 ! » vient en écho à « C’est une bonne règle [il est licite de tuer une personne de statut inconnu, à savoir une personne dont on ne sait pas si elle est infidèle ou musulmane] si elle est appliquée dans la maison de l’incroyance où les habitants sont majoritairement des infidèles5. »

Reconnaissons, pour être juste, que cet échec n’est pas propre à l’actuel gouvernement.

Le précédent avait déjà placé la barre assez haut, en laissant le patron du RAID déclarer, après la mort de Merah, que celui-ci était mort les armes à la main, écho à la même déclaration du ministre de l’Intérieur de l’époque6. Foutaises et usurpation !

Le wiktionary précise « cette périphrase [mourir les armes à la main] sous-entend que le mort s’est battu jusqu’au bout pour défendre sa cause même s’il avait l’occasion d’éviter l’issue finale (par la fuite ou la reddition notamment). Ce qui implique les notions d’héroïsme, de bravoure et de droiture7. »

Non, Merah n’est pas mort les armes à la main, il est mort comme un bandit. Où se trouvent l’héroïsme, la bravoure et la droiture dans ce qu’il a fait ?

S’il est mort les armes à la main, il fallait aller au bout de la logique et, allons-y, lui rendre les honneurs militaires lors de son enterrement lequel a pourtant eu lieu en catimini.

La représentation nationale n’a pas le monopole de ce fiasco de communication. L’Europe y est allée également de son couplet larmoyant lorsque sa « ministre des affaires étrangères » a pleuré en Jordanie8.

Hyper communication ou anonymat

Suite logique d’une communication à chaud bâclée, une phase d’hyper communication, ou encore de saturation des médias, a pris alors place.

Reconnaissons, là encore pour être juste, que cette hyper communication n’est pas partagée par toutes nos unités dites d’élite. L’une des trois communique assez peu, à vrai dire. De quoi cela peut-il bien être le signe ?

Ceci dit, les patrons du RAID et de la BRI ont donc saturé les médias après les attentats de novembre. Leur press-book est sûrement plein. Néanmoins, une question demeure. S’ils ont ainsi payé de leur personne pour montrer à la Nation qu’elle pouvait compter sur eux en tous lieux et en tout temps, comment se fait-il qu’ils n’aient pas défilé devant le drapeau de leur unité le 14 juillet 2015 ? Ce ne peut être pour des raisons d’anonymat car le leur n’existe pas et, de plus, leurs fréquents passages devant les médias suite aux attentats de novembre l’auraient anéanti. Pourquoi donc ? Pourquoi en lieu et place des chefs du RAID et de la BRI la Nation n’a-t-elle pu rendre hommage qu’à une réplique de tortue ninja et un officier de police9 ?

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Cohérence du message

Assurer un plan de communication n’est pas un mal en soi. Encore faut-il qu’il soit cohérent, et surtout que le message délivré le soit. Ce qui a pour conséquence que la personne interrogée doit éviter de se contredire, au moins en apparence, dans une seule et même interview.

C’est pourtant ce qu’a fait le patron de la BRI dans une seule et même interview télévisée10. Il déclare d’abord qu’on ne négocie pas avec ce type de terroriste (ce qui est conforme à ce qu’on lit dans Gestion de la Barbarie) puis, quelques minutes après, il déclare qu’à un moment de l’attaque, il a fait appel à un négociateur. C’est peut-être clair pour lui, mais pas forcément pour les personnes qui l’écoutent. Tirons notre chapeau (pas encore avalé, mais nous n’en sommes pas loin) à LCI pour ne pas avoir révélé la contradiction.

Ceci dit, une question demeure : que faire si une telle situation se représente ? Faut-il faire appel à un négociateur, ou faut-il monter au plus vite à l’assaut des preneurs d’otages ?

S’il ne faut pas se contredire dans la même interview, il faut également éviter de se contredire à plusieurs journées d’intervalle. Ainsi, juste après son opération dyonisienne, le RAID a communiqué sur un nombre minimum de 3 personnes dans l’appartement finalement détruit11, ses 5000 cartouches tirées, l’important arsenal des terroristes (2 à 3 kalachnikov, des grenades et des explosifs), ce qui semblait élever cette opération au rang d’opération de guerre12 (en quoi est-ce une fin en soi ? Big is -not allways- beautiful) avant de se rétracter sans pour autant avouer son erreur, le bilan final se stabilisant autour de 1500 cartouches tirées.

Où sont donc passées les 3500 cartouches manquantes ?

Tirées en l’air pour célébrer la victoire ?

Une communication doit appuyer une opération, car la communication n’est pas une fin en soi, sauf lorsqu’il n’y a rien à dire. Mais pour appuyer efficacement l’opération, encore faut-il que le message confirme les faits, évitant ainsi de jeter le discrédit sur l’affaire.

En guerre, on ne tape pas sur son camp

Être en guerre signifie que des batailles seront livrées. Leur cortège de succès, mais aussi de défaites les accompagnera. On ne peut livrer des guerres dont toutes les batailles seront victorieuses. Il faut donc reconnaître ses erreurs, ses défaites, et accepter la critique, sinon on tombe dans les travers et la caricature de « la cité de la peur ».

De ce point de vue encore, le Bataclan est un gigantesque ratage. Preuve en est la défense désespérée des représentants syndicaux de la police qui ont critiqué les militaires de l’opération Sentinelle qui ne voulaient pas leur donner leur fusil pour intervenir à l’intérieur. Parce qu’une arme se donne à quelqu’un qui va en faire on ne sait quoi ?

Auraient-ils accepté la réciproque ?

Apologétique

Vraisemblablement conscients des ratés de l’affaire, et désireux que le bon peuple ne s’en émeuve point trop, une rafale de journalistes (responsables, forcément) s’est empressé de cirer les bottes des unités quelque peu dans la tourmente.
Toutes catégories confondues, Le Point est vainqueur haut la main.

En effet, nous apprenons dans ses colonnes numériques que nos troupes bien aimées sont toujours sur la brèche et n’hésitent pas à interrompre un repas pour intervenir13. Ne manquent plus dans cet article que les indications pour la caméra : travelling arrière sur le costaud qui part au combat, visage déterminé, regard d’acier et mâchoires serrées, puis travelling avant sur Margot, qui pleure doucement et en silence…
Nous apprenons également qu’elles réfléchissent à l’évolution de la menace14 (notez bien la date de l’article : 07/10/15), l’inconvénient étant que leurs analyses ont dû être confidentielles ou perdues avant les attentats de novembre… Car malgré cette anticipation, la BRI a dû s’adapter aux méthodes du Calife15. Quelque chose ne semble pas aller bien droit dans tout cela…
Polyvalentes16, (article dans lequel on lit, sans blagues « Nous, au Raid, on est des blasés, on est des durs. Mais j’ai une grosse pensée pour les gars de la sécurité publique qui ont affronté les balles sans protection ou presque et qui ont transporté les victimes sur des brancards de fortune, constitués avec des barrières de sécurité métallique tournées à l’horizontale. Un grand chapeau à eux. Le Raid leur rend hommage. »), nos troupes n’ont jamais lâché le “cerveau” des attentats17.
Nous ressortons de ces lectures édifiantes avec l’impression qu’à côté du Point, le fameux bottier (ou présumé tel) d’Aquilino Morelle n’est qu’un petit joueur18.

Communication ou propagande ?

Si l’on veut montrer une Nation en guerre contre le Calife, il faut montrer que toute la Nation est concernée et que les loupés sont de moins en moins nombreux au fil du temps et de l’intensification de la lutte. Pourtant, des faiblesses semblent encore vouloir être montrées comme des succès. La fin des coups de fil de Ghlam à partir de sa cellule serait une victoire, alors que leur existence même est la preuve d’une lacune plus que sérieuse19.

On peut mentir à tout le monde, on peut mentir tout le temps, mais on ne peut mentir à tout le monde tout le temps dit un célèbre adage.

Il serait bon que les communicants professionnels s’en souviennent, cela permettrait vraisemblablement de soutenir la presse plus efficacement que par les subventions gouvernementales, à savoir en fidélisant un lectorat. Pour cela, il peut être utile de rendre à César…

Tel n’est hélas pas toujours le cas. Ainsi, un article consacré à une intervention du commandant du GIGN au dernier forum TAC de Lyon est illustré d’une photo sur laquelle il est flanqué des patrons du RAID et de la BRI20. Comme s’il fallait faire passer le message selon lequel la « guerre » (ô comme ce terme est fréquemment employé) des unités d’intervention n’avait pas lieu, que la plus grande entente régnait entre elles et qu’elles étaient toutes au même niveau de réflexion et de tactique. Il faudrait savoir messieurs les journalistes : y a-t-il une guerre des polices ou voulez-vous simplement, par des titres racoleurs, vendre votre insipide production ?

Au fait, si les trois unités sont au même niveau tactique, de réflexion, de préparation, d’alerte, etc. pourquoi les Belges lors de l’affaire de Verviers ont fait appel à une seule d’entre elles ?

Leçons à tirer

De ce fiasco informationnel, quelques leçons peuvent cependant être tirées, quand bien même elles sont loin d’être nouvelles.

Lorsqu’on communique, il faut que son état d’esprit soit en adéquation avec le message délivré. Un message martial (ou qui se veut tel) ne passera jamais si celui qui le prononce laisse son émotion être visible.

Il faut aussi dire la vérité. La France vit-elle, en plus de sa guerre contre le terrorisme, une guerre des polices ? Cela poserait problème, car l’Histoire nous montre que la majorité des personnes qui ont combattu sur plusieurs fronts n’ont pas gagné leur guerre.

Il faut maîtriser sa parole, surtout lorsqu’on n’a pas été bon. La communication peut mettre en valeur des faits glorieux, elle peut tenter de rattraper des erreurs, mais elle ne peut rattraper un ratage. Pour éviter une telle situation, il faut alors agir à la racine en évitant le ratage, tout simplement.

Il est impératif de respecter le sens des mots. Voir le bandeau arrière de la BRI mentionner « anti-commando » peut faire illusion, mais pas très longtemps. Contre des vrais commandos, la lutte serait un peu plus dure… Alors, un peu de pudeur !

Cependant, ce fiasco n’empêche pas de poser pour des photos destinées à passer à la postérité21. Nous sommes bien là dans la société du spectacle.

Dans une démocratie, les journaux devraient informer, mettre en valeur les succès certes, mais aussi recenser les échecs et proposer des pistes de solution afin de tendre sans cesse vers le bien commun. Nous n’en sommes pas encore là.

A suivre…

4Perlimpinpin, de Barbara.

5In Gestion de la Barbarie, p 64.

8Cf. https://www.youtube.com/watch?v=py3D6Do1Gbw notamment à partir de 0’49.

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