Fiasco(q)s en stock (3)

Suite des deux articles précédents. Notre invité se pose la question du commandement de l’opération.

II L’environnement, le commandement de l’opération

De quoi s’agit-il ?

Il est indispensable de connaître au plus vite la situation. C’est un truisme, difficile à mettre en œuvre quand une situation est compliquée, mais c’est la condition initiale de toute intervention réussie.

Source.

Le Bataclan illustre bien le fiasco en ce domaine.

Il semble en effet que la situation ait été assez bien cernée (prise d’otages dans la salle de spectacle), mais plutôt mal exploitée. À la décharge des opérateurs des centres d’alerte, il est difficile de savoir ce qui se passe effectivement lorsque plusieurs points différents sont les cibles d’attaques.

Cette diversité des lieux d’action ne devrait pourtant pas nous étonner, puisque c’est clairement énoncé dans Gestion de la barbarie, écrit par un des sbires du Calife en 2004 : « Nous devons réduire la stratégie de concentration des forces en multipliant nos actions partout où nous le pouvons. Sans nous soucier du nombre limité d’opérations au début, nous devons œuvrer à les mener tous azimuts1. »

Et pourtant, la BSPP, si l’on en croît son général, a fait preuve d’un certain discernement : « À partir de 22 heures, l’action s’est fixée au Bataclan, ce qui nous a aidé à concentrer nos moyens2. »

On peut alors se demander pourquoi le commissaire, intervenu dans les premiers au Bataclan, a été redirigé vers le stade de France…

Il s’avère donc indispensable à l’avenir de mieux coordonner les informations recueillies, sachant que ce type d’opération cherche à faire le plus grand nombre de victimes et que, de par le fait qu’il leur faut secourir les victimes partout où il y en a, « (…) les pompiers sont presque les seuls à disposer d’une vision globale des événements au début de la crise (…)3 »

Un des problèmes, dans ce type de situation, réside dans la multiplicité des appels. Là encore la BSPP a su s’adapter à la situation : « pour réduire la saturation du centre d’appel, le message d’accueil du 18 et du 112 a été changé pour inviter les requérants à différer les demandes ne présentant pas d’urgence absolue : en une demi-heure, le nombre d’appels est passé de 700 à 200. Nous avons publié le même message sur les réseaux sociaux, et il a été relayé 29 000 fois en une heure sur Twitter et 39 000 sur Facebook. Cela nous a permis de reprendre l’initiative et de ne plus être submergés d’appels4. »

Ainsi, en n’étant pas submergé d’appels, il devient moins compliqué de se faire une idée précise de la situation.

Au sujet de l’alerte par téléphone, il devient indispensable de prévoir une plate-forme d’alerte par SMS. En effet, le témoignage d’une otage du Bataclan à propos de l’appel qu’elle a passé à la police, depuis le Bataclan même, est assez stupéfiant : « La personne m’a demandé de parler plus fort. Je lui ai expliqué que j’étais en otage, elle m’a répondu que j’étais en train de bloquer la ligne pour une réelle urgence, a-t-elle raconté. La policière s’est énervée et m’a raccroché au nez en me disant : tant pis pour vous5. » C’est ainsi que l’on se prive de renseignements de premier ordre.

Qui doit être sur place ?

La tactique est l’art de diriger une bataille, en combinant par la manœuvre l’action des différents moyens de combat et les effets des armes, afin d’obtenir un résultat déterminé6.

Cette définition du dictionnaire montre donc qu’il serait utile de ne laisser sur les lieux de l’action que les personnes qui dirigent effectivement la bataille ou qui y prennent part.

Pourquoi ?

Non pour ménager l’ego du commandant des opérations, mais tout simplement pour éviter que le processus décisionnel soit altéré.

En effet, si le supérieur hiérarchique (ou politique) du commandant de l’opération est sur place, et ce, quelle qu’en soit la raison, tout le monde se tournera vers lui pour qu’il approuve les décisions de manœuvre qui vont avoir lieu. Cela ne peut donc que nuire au commandement de l’opération. Sauf si le supérieur en question décide d’assumer lui-même le commandement de l’opération. Mais dans ce cas, précis, il lui faudra assumer tant la réussite que l’échec.

D’autre part, si la physique quantique nous apprend qu’une observation modifie l’expérience effectuée, de la même manière, en sciences humaines, toute observation modifie le comportement des personnes observées.

Mieux vaut donc, pour laisser le commandant des troupes serein, s’abstenir de toute intrusion dans les lieux de l’opération tant que celle-ci est en cours.

Ainsi donc, la maternelle de Neuilly (Human Bomb) et l’opération contre Merah sont des contre-exemples d’une saine gestion de la crise, dans la mesure où des politiques étaient sur place et ont même interféré dans l’opération. À moins que cela pose (également ?) la question de la force de caractère du chef opérationnel sur les lieux, incapable de résister aux politiques.

Enfin, n’oublions pas un dernier point particulièrement important : dans ce type d’opération, l’agglutinement des badauds, voire des dirigeants politiques devient une nouvelle cible de choix pour qui veut terroriser un pays et y semer la panique.

La terreur sera présente si les badauds et les secours sont frappés par une explosion à proximité des lieux de l’attaque initiale. Un effet « bonus » pourra même être obtenu si les membres du gouvernement commettent l’erreur de venir sur place peu de temps après les faits et succombent à cette « réplique ». Leur mort, en décapitant le gouvernement, risque de plonger le pays dans un état indéfinissable.

Quel lieu pour les politiques ?

Nous le voyons donc, le bon sens veut que les politiques s’abstiennent de toute précipitation à venir sur les lieux afin notamment d’éviter le sur-attentat.

Pour autant, les attaques de novembre montrent l’incapacité des dirigeants à s’extraire du niveau médiatique qui vient, telle une verrue, parasiter la tactique. Les Belges (à la naïveté desquels nous devrions 130 morts, dit-on) ont su dissocier les deux lorsqu’ils traquaient Abdeslam.

Les politiques et autres décideurs doivent donc s’extraire du niveau tactique pour privilégier, au moins l’opératif, au mieux le stratégique7.

Or les faits leur ont donné tort puisque selon les policiers, il a fallu attendre le préfet de police de Paris pour donner l’ordre d’entrer dans le Bataclan : à 22h45 le RAID et la BRI sont présents, et à 23h45 le préfet autorise l’assaut8.

De plus, les moyens techniques du XXI° siècle sont suffisamment performants et redondants (enfin, il faut l’espérer), pour que la présence physique des décideurs de haut niveau ne soit pas indispensable. L’illustration la plus pertinente est celle du raid américain sur Abbottabad (Pakistan), à l’occasion duquel Obama n’était pas sur place mais dans son bunker présidentiel.

Le rôle de Sentinelle

Dans la mesure où les armées patrouillent dans la capitale, il est légitime de se poser la question de leur emploi si une telle action venait à se reproduire. D’autant que leur armement et leur sens tactique devraient pouvoir s’avérer précieux dans une telle opération.

Remarquons au passage que, avec un sens de la solidarité nationale exemplaire, un représentant syndical de notre Police Nationale (celle que le monde nous envie avec la Sécurité Sociale) a perfidement attaqué un membre de l’opération Sentinelle par des propos qui laissent pantois : « On a un collègue qui nous racontait l’anecdote d’un gradé de la BAC qui a dit à des militaires qui étaient là : ‘Allez, on y va !’ (…) Le détachement Sentinelle a dit ‘Non j’ai pas d’ordre pour bouger’, alors il lui a dit (le policier, Ndlr) ‘Bah passe-moi ton Famas’9… » Tout est dit.

Quelle est la fiabilité de cette information au vu du peu de précision apportée à la description de la chaîne de transmission ? Qu’a dit effectivement le gradé au militaire ? Et que lui a répondu ce dernier ?

Imagine-t-on un policier donner son arme à un militaire pour une intervention à propos de laquelle il n’a aucun renseignement ?

Ce discours pitoyable est heureusement tempéré par le témoignage du commandant de la BSPP qui déclare : « Les forces de l’opération Sentinelle ont effectué un très bon travail en nous protégeant à Charonne et dans le centre de secours de Chaligny où nous avions ouvert des postes médicaux avancés de circonstance. Les militaires de Sentinelle ont également protégé les premiers pompiers qui sont arrivés devant le Bataclan sans savoir que les terroristes s’y trouvaient. Leur véhicule fut criblé de balles et n’a pas pu repartir. Il serait intéressant d’améliorer notre coopération avec les forces de Sentinelle, qui savent boucler un quartier et fouiller les personnes suspectes si nécessaire en complément des forces de police10. » Les interventions pertinentes, non polémiques et non corporatistes sont toujours appréciées.

Les secours

Dans ce type d’opération où l’on sait qu’il y aura des victimes, car il est impossible de tout prévoir et d’avoir des forces proches de tous les lieux d’action potentiels, le rôle des secours est primordial. L’audition du général commandant la BSPP décrit bien les éléments qui demeurent perfectibles afin de préserver le plus de vies possible.

Cependant, la coordination des secours et des forces d’intervention est indispensable, le rôle de ces dernières étant d’aller au plus vite tuer les auteurs du massacre (rappelons qu’il ne s’agit point ici d’un appel au meurtre, mais simplement du constat que face à des candidats au suicide rebaptisé pudiquement martyre, la seule issue qu’ils acceptent est la perception au plus vite de leurs 72 houris11), afin que les secours interviennent au plus tôt.

La mort rapide des auteurs n’amoindrira vraisemblablement pas le bilan du massacre, perpétré en quelques minutes, mais cela permettra aux secours d’intervenir au plus vite en toute sécurité et donc, peut-être, de sauver des vies.

Notons que cela va à l’encontre de la déclaration du patron de la BRI qui estime qu’il n’y avait pas d’urgence à donner l’assaut, « car il n’y avait pas de coups de feu. Si on était arrivés et que les terroristes continuaient à exécuter des otages, on serait montés tout de suite12. » Il n’y avait pas de coups de feu, mais peut-être des agonies en cours…

Les médias

Si l’on observe l’attitude des médias belges et français, la différence saute aux yeux. En effet, les belges ont compris la situation et fait preuve d’un sens civique normal13, alors que les médias nationaux ont hurlé à la censure.

L’irresponsabilité des patrons de presse est incommensurable…

Encore une fois, aucune leçon n’a été tirée des événements de janvier 2015, chaque média étant semble-t-il obsédé par le fait de sortir le premier l’information qui n’apporte rien au public mais qui est susceptible d’informer les auteurs.

Ainsi, le CSA qui a reproché à plusieurs organes de presse d’avoir donné des informations potentiellement préjudiciables aux forces de l’ordre14 s’est attiré une réponse sous forme de lettre ouverte15, dans laquelle les organes en question protestent de leur sens de la responsabilité, regrettent le discrédit jeté sur la profession, évoquent à mots couverts la censure (« Nous considérons que la décision du CSA porte en germe le danger d’une alternative : se censurer ou se voir sanctionné ») et en appellent, in fine, bien évidemment, à l’arbitrage du gouvernement : « Cette décision doit donc interpeller les pouvoirs publics garants de la démocratie dont la liberté d’expression est le fondement. »

Bref, circulez, la presse française est par définition responsable et n’a (jamais) rien à se reprocher.

Après le choc

Contrairement à ce que l’on pourrait croire des commentaires, l’opération de choc n’est pas une fin en soi. Elle doit permettre de laisser une place à peu près propre, afin que les spécialistes de la police technique et scientifique puissent trouver des indices (documents, empreintes, traces ADN, etc.).

Ce fut le cas en Belgique pour Abdeslam (peut-être une des raisons qui a permis de faire tomber le réseau par la suite), mais pas à Saint-Denis.

Pourtant, récupérer des documents, des traces, des objets de tout type permet de faire progresser l’enquête. Mais pour cela, il faut penser l’intervention comme un des éléments de la traque et non comme le nec plus ultra autour duquel tout tourne. Car l’intervention n’est pas le dernier étage de la fusée, mais l’avant-dernier. Après elle, vient la phase d’exploitation et d’enquête. Mais encore faut-il pour cela que l’immeuble ne soit pas transformé en gruyère géant.

Bref, il nous faut sortir de la fascination gauloise pour les troupes d’élite, troupes d’intervention, forces spéciales, commandos et autres troupes qui sortent de l’ordinaire. Mais il est vrai que, pour certains, les côtoyer leur donne l’impression d’en faire partie…

Malgré ce qui semble être une évidence, un article du Monde ose parler de fouille fructueuse après l’opération de Saint-Denis : « La fouille minutieuse des gravats s’avère fructueuse. Dans la cour de l’immeuble, les enquêteurs retrouvent un pied droit, ainsi qu’un morceau de jambe appartenant sans doute à l’homme qui s’est fait exploser un peu plus tôt. La réplique d’un pistolet automatique noir et son chargeur vide de toute munition à bille est ensuite découvert. »

Il est certain que les amateurs de puzzle morbides sont aux anges. Ceux qui voulaient tirer le fil de la pelote beaucoup moins. Car en fait, rien n’a été retrouvé16.

A suivre…

1In Gestion de la barbarie, p 173.

2Cf. Audition du général Philippe Boutinaud, commandant la brigade de sapeurs-pompiers de Paris devant la commission de la défense nationale et des forces armées le 16/12/2015. cf. http://www.assemblee-nationale.fr/14/cr-cdef/15-16/c1516029.asp

3Id.

4Id.

6Larousse.

7Cf. http://www.defense.gouv.fr/actualites/communaute-defense/l-operatif-maitre-d-oeuvre-des-operations-combinees : « le commandement stratégique traduit les décisions politiques en objectifs, élabore les options stratégiques proposées, fournit les ressources et détermine les contraintes et restrictions d’emploi de la force », le niveau opératif est « est le niveau d’intégration, de combinaison et d’évaluation des effets produits par l’action de la Force » et le « commandement tactique est celui qui met en œuvre les moyens des composantes (…) qui lui sont affectés afin d’atteindre les objectifs militaires fixés. »

11Ceux qui se demandent ce que les martyrs feront avec les houris peuvent se reporter à https://islamqa.info/fr/10053

13Reconnaissons qu’ils ont aussi fait preuve d’un certain humour en mettant à contribution des chats via twitter. La police leur a répondu de la même façon, d’ailleurs.

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