Poutine, les ICBM et le dialogue nucléaire

Hier soir, regardant les infos dans l’étrange lucarne, stupéfaction : le premier titre traite de l’annonce, par V. Poutine, de la mise en place de 40 nouveaux ICBM (missiles intercontinentaux) dans les forces russes cette année. Émoi. Chacun y voit une réponse à l’annonce par les États-Unis de leur intention de “déployer” quelques matériels lourds et trois compagnies dans les pays baltes. L’émotion est à son comble, les journalistes à la mine inquiète évoquent la guerre froide, on prendrait presque peur.

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Bon. Si ce qui se passe en Russie est plus sérieux et inquiétant qu’on ne le néglige à Paris (tout occupé qu’on y est du jihadisme et du sud), il faut toutefois raison garder. Éléments.

D’abord, cela fait plusieurs années que de telles annonces sont faites globalement dans les mêmes volumes. L’effort russe de modernisation date au moins de 2010 et plus probablement de 2000. Disons que jusqu’à présent, c’étaient le directeur de l’armement, le ministre de la défense ou le chef d’état-major qui faisaient l’annonce. Là, c’est le président, ce qui prend tout de suite une autre ampleur. Non par la réalité des moyens (j’y viens) mais par la dialectique stratégique qu’il veut signifier (j’y viens aussi).

Tout d’abord, il s’agit de remplacer les “vieux” SS 19 (1979) et autres Topol (1985) qui commencent à vieillir. La Russie fait là comme tout le monde, US et France compris. Elle modernise. Avec des Yarsk (terrestres), des Buleva (naval : SLBM) et peut-être le premier RS26, de génération 2015, le tout dernier. A ne pas confondre, au passage, avec le SS26 Iskander qui appartient à la gamme des missiles courte portée. Le RS 26 est du sérieux, n’en doutons pas.

Autrement dit, l’effort est continu et ne doit pas en soi surprendre. Mais alors, pourquoi cette annonce ?

Les commentateurs, hâtifs, évoquent l’annonce américaine (décision non encore prise) de mettre en place de façon bilatérale (donc hors OTAN, au passage), quelques matériels lourds (en Pologne) et trois compagnies dans les pays baltes. Soyons sérieux, ce n’est pas ceci qui effraie Poutine et motive sa décision. En fait, ces moyens “déployés” visent surtout à rassurer les alliés. Mesure de “réassurance”, tout simplement, afin de “garantir” qu’en cas de problèmes, les Américains seront mouillés et donc forcés d’intervenir. Des sortes d’otages (comme au temps de la guerre froide où 300.00 GI servaient précisément à cela : le couplage). Cela rappelle les mœurs des tribus gauloises quand on plaçait le fils du chef dans la tribu alliée comme gage de la solidité de l’alliance. Or, Poutine ne s’inquiète pas de l’alliance, elle n’est pas son objectif stratégique direct.

En revanche, sa relation avec les États-Unis est cruciale. Depuis plusieurs mois, ceux-ci accusent Moscou de violer le traité FNI (Forces nucléaires intermédiaires, missiles terrestres entre 500 et 5500 km de portée) signé en 1987 (Reagan et Gorbatchev). Mais tout récemment, le 4 juin (voir ici), Washington a annoncé réfléchir à déployer des missiles en Europe pour contrer la Russie. Et Londres a immédiatement réagi en disant “pourquoi pas”. Oui mais voilà, cela violerait également le traité FNI. Il y a donc un jeu nucléaire bilatéral entre les deux puissances et c’est à cette annonce là que Poutine a réagi, me semble-t-il. Ce qui justifie que ce soit lui qui fasse l’annonce, non ses subordonnés.

Bref, la chose est sérieuse car du domaine nucléaire mais il faut l’analyser avec les bonnes clefs.

A. Le Chardon.

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Arthur Le Chardon

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