Armes miraculeuses, armes de rupture ? Le nucléaire est-il une arme décisive et miraculeuse ?

S’il est une arme qui paraît « miraculeuse », au sens où elle décide de l’issue de la guerre, c’est bien l’arme nucléaire. Elle fut l’objet d’une course aux armements dans les derniers mois de la Seconde Guerre mondiale, course finalement gagnée par les Américains, non d’ailleurs contre les Allemands mais contre les Japonais. Cependant, il convient de relativiser un peu le miracle occasionné, tout comme on peut interroger la notion de décision qui accompagne désormais l’usage militaire de l’atome.

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I Notion stratégique de Wunderwaffen

Qu’est-ce que les Wunderwaffen ? S’agit-il d’armes miraculeuses, ce qu’une traduction immédiate suggèrerait ? ou d’une arme décisive, apte à retourner le cours de la guerre ? Le Wunder est un « miracle » mais wunderbar signifie « formidable ». Définissons donc cela brièvement, hors de tout arrière-plan historique (discours de propagande allemand en 1944 et 1945) : la Wunderwaffe serait alors une arme dont les caractéristiques techniques permettent d’emporter localement la décision, d’inverser le rapport de force voire de modifier le cours du conflit.

Constatons immédiatement qu’une telle définition ne correspond pas vraiment à des situations observables dans l’histoire. Ainsi, les armes merveilleuses ne procurent pas d’avantage stratégique durable (arcs à Crécy, arbalète, canon, mitrailleuse, cuirassé, fusée V2…), mais le plus souvent des avantages tactiques. Quels sont les critères de ce manque relatif d’efficacité ? Tout d’abord, la rupture technologique n’est pas monopolisée et d’une façon ou d’une autre, l’adversaire l’adopte rapidement ou trouve des contremesures qui relativisent l’avantage procuré initialement.

Ces contremesures peuvent ne pas être simplement techniques, elles peuvent passer par des mesures d’organisation nouvelles ou des innovations tactiques qui compensent, absorbent et même annihilent la supériorité technique de l‘arme.

Nous voici en fait face à une variation du débat sur les Révolutions des affaires militaires (RMAs). Le lecteur sait qu’il a été très actif dans les années 1990, sous l’impulsion doctrinale américaine, portée par une culture stratégique très particulière et marquée. Or, la critique de cette notion (voir L. Henninger) relativise la notion de RMA tout d’abord dans la rupture historique qu’elle suggère, mais aussi dans le caractère exclusivement technologique (ou même simplement militaire) qu’elle emporte. Une RMA n’est donc pas simplement révolutionnaire (au sens de la rupture brutale qui bouleverse soudainement un ordre des choses) ni uniquement militaire.

Au fond, l’arme décisive suscite les mêmes critiques que celle de bataille décisive. D’une certaine façon, elle est trop focalisée sur l’instant, l’évènement ou l’objet et pas assez sur la durée, la tendance et la continuité entre technique, tactique et stratégique. Il y a beaucoup à dire sur l’insistance de certains à définir un modèle occidental de la guerre qui s’appuierait sur le culte de la bataille décisive (par exemple V. Hanson ou B. Heuser – pour cette dernière, se référer à [1]). Or, d’une part l’Occident connut de longues périodes où justement on ne livrait pas bataille, que ce soit dans les temps chevaleresques (la guerre était vue comme un tournoi où l’on cherche surtout à capturer le chevalier ennemi pour le rançonner : d’où le scandale des chevaliers français devant les arcs à tuer des Gallois à Crécy), soit dans la guerre « classique » des XVIIe et XVIIIe siècles : alors, les armées professionnelles coûtent cher et personne ne songe à les user dans des affrontements directs ; les campagnes consistent en marches et contremarches pour assiéger telle plate forte ou prendre l’ennemi à revers et l’obliger à céder le terrain.

D’autre part, la complexité de la guerre moderne (dès les temps napoléoniens mais de façon plus visible à partir du XXe siècle) entraine une mobilisation toujours plus grande, une diversification des moyens, un agrandissement des théâtres, un allongement des affrontements qui ne permettent plus à la bataille, qui obéirait à une unité classique d’unité de temps, de lieu et d’action, de se produire. La bataille est une succession de combats, de la Marne en 1918 à Koursk en 1943. La « bataille décisive » devient une campagne décisive, dans la durée et sur la largeur du théâtre d’opération.

II Le nucléaire est-il miraculeux, décisif, autre chose ?

À première vue, l’emploi de l’arme nucléaire apparaît bien comme une arme à la fois miraculeuse et décisive. Miraculeuse dans la mesure où elle mettait en œuvre les secrets de la matière, miraculeuse aussi parce que les nazis ont été près de la découvrir et l’ont en tout cas beaucoup cherchée [2]. Mais elle fut mise au point par les Américains et utilisée sur le théâtre asiatique, face au Japon, en août 1945 : les explosions atomiques d’Hiroshima et de Nagasaki apparurent alors comme décisives puisqu’aussitôt, le gouvernement japonais décida de mettre fin à la guerre. Les deux bombes américaines revêtent tous les critères de l’arme décisive, celle qui change le cours de la guerre.

Il faut pourtant relativiser quelque peu cette perception, globalement juste mais peut-être excessive. En effet, l’emploi de ces armes intervient à la toute fin de la campagne du Pacifique, alors que le Japon sait déjà qu’il a perdu la guerre et qu’il ne s’agit plus que d’une question de temps. C’est d’ailleurs l’inéluctabilité de la victoire alliée qui précipite la décision japonaise. Il est ainsi important que ce soit l’empereur qui prenne l’initiative, lui qui jouait un rôle finalement marginal dans le régime politico-militaire de Tokyo. Toutefois, sa personne quasi divine lui donne l’aura et l’autorité morale de faire cesser les combats sans attenter à l’honneur.

Les frappes atomiques servent en fait de révélateur du cours de l’histoire. Elles permettent une décision symbolique importante qui décide effectivement de la fin des combats : toutefois, elles n’inversent pas le sens des combats. La fortune des armes « régulières » a déjà décidé de l’issue du conflit. L’arme atomique permet de précipiter la fin. Autrement dit encore, il ne s’agit pas de modifier le sens de la guerre mais d’en altérer le temps. L’arme est « décisive » en ce qu’elle fait prendre la décision, elle n’est pas décisive au sens où elle modifierait les termes de l’affrontement.

Une certaine ambiguïté affecte donc les leçons que l’on tirera d’Hiroshima. Si dans la perception commune, il s’est bien agi d’une arme d’apparence miraculeuse et fortement décisive, la réalité historique pousse à nuancer cette conclusion. Il reste qu’elle ne doit pas être négligée puisqu’elle a produit des effets importants, aujourd’hui encore : l’horreur suscitée par le décès instantané de dizaines de milliers de victimes perdure aujourd’hui. L’arme nucléaire étant d’abord une arme psychologique, l’effroi qu’elle suscité initialement et qu’elle continue d’inspirer est devenu, en soi, un caractère essentiel de son efficacité. Aujourd’hui, l’arme nucléaire demeure une arme décisive à cause des souvenirs de la décision qu’elle força en août 1945.

L’arme atomique constitua donc l’idéal-type de l’arme décisive. Grâce à elle, on pouvait gagner la guerre. Ce fut d’ailleurs cette idée qui présida aux premières doctrines d’emploi. Au début en effet, la bombe A (bientôt H) était une arme d’emploi, destinée à acquérir la supériorité sur le champ de bataille. Au fond, il s’agissait d’une super-artillerie, d’une artillerie particulièrement efficace, d’une gradation supplémentaire dans la panoplie à disposition. D’un mot, elle ne requiert pas de doctrine d’emploi particulière. Cette normalisation initiale fut le fait des Américains mais aussi des Soviétiques, qui gardèrent d’ailleurs très longtemps cette vue. Toutefois, un certain nombre de facteurs modifièrent les perceptions. Peu à peu en effet, on s’aperçut que l’arme nucléaire n’était pas un simple changement quantitatif (une augmentation de la puissance nominale) mais introduisait un changement qualitatif.

Plusieurs facteurs y contribuèrent : d’une part, l’égalisation stratégique par les Soviétiques qui acquirent, assez rapidement, la parité atomique puis nucléaire dès le début des années 1950. Ensuite, la guerre de Corée et le refus par Truman d’utiliser des armes nucléaires contre la Chine, selon la proposition de Mac Arthur. Du statut d’arme militaire, le nucléaire se transformait en arme politique, à cause justement de ses effets. Alors qu’elle devait emporter la décision, l’autorité politique vit les dangers d’escalade politique d’une telle utilisation. La conséquence était claire : on ne devait pas utiliser l’arme nucléaire sur un théâtre secondaire, alors que les intérêts vitaux du pays n’étaient pas mis en jeu. Cette leçon fut confirmée quelques années plus tard, au moment de la crise de Cuba. Les dangers d’une guerre nucléaire poussèrent les stratèges américains à concevoir une doctrine propre à l’arme. Celle-ci était théoriquement utilisée en continuité avec les armes conventionnelle mais elle revêtait un statut particulier. Elle devenait une sphère stratégique, indépendante, qui allait par contrecoup interdire la guerre conventionnelle.

D’arme miraculeuse elle devenait une arme infernale, d’arme décisive elle devenait arme d’interdiction, d’arme d’emploi elle devenait arme de rétorsion, puisque désormais l’enjeu consistait à assurer la seconde frappe. Arme initialement offensive, elle devenait une arme structurellement défensive. L’arme nucléaire était devenue autre chose.

O. Kempf (blog Egéa)

[1] http://www.egeablog.net/index.php?post/2014/07/20/Penser-la-strat%C3%A9gie%2C-de-l%E2%80%99Antiquit%C3%A9-%C3%A0-nos-jours-%28B.-Heuser%29

[2] https://echoradar.eu/2014/12/27/pourquoi-hitler-na-pas-eu-la-bombe-atomique/

 

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Olivier Kempf

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