Corée du Nord, au-delà du buzz…la politique et la gouvernance

Arthur V. Guri est un spécialiste des relations internationales qui a souhaité nous faire part de sa vision de la Corée du Nord au travers d’un mini-dossier. Après avoir présenté quelques éléments d’histoire puis évoqué le sujet du traitement médiatique pas toujours très objectif qui en est fait dans les médias occidentaux [1], il s’intéresse dans cette deuxième partie à l’organisation politique et la gouvernance très particulière de la RPDC.

La faim en fil rouge

Pourquoi le régime ne s’est-il pas encore effondré ? Pourquoi le régime multiplie-t-il les provocations violentes envers ses voisins ? Pourquoi le régime mène-t-il un programme d’armement nucléaire ?

Pourquoi la perspective de la réunification semble-t-elle peu réaliste ? Qu’est-ce qui pousse certains Coréens du Nord à fuir, au péril de leur vie, et de celles de leurs proches ? Quel est l’un des aspects les plus structurants de la situation nord-coréenne depuis au moins 20 ans ?

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(Source)

 La situation nord-coréenne est, comme nous allons le voir, la résultante d’un jeu géopolitique assez complexe, mais force est de constater que la famine, omniprésente, s’impose comme un élément de réponse incontournable à l’ensemble des questions précédentes. Pour mieux comprendre la position du « joueur » RPDC, nous allons, dans cette partie, nous intéresser à des éléments structurants de sa politique (intérieure ou extérieure), et à son système de gouvernance.

Quelques éléments de contexte…

De façon très factuelle, on notera qu’au moins de 6 des 24 millions d’habitants sont directement touchés par la famine. Outre la Chine, et de façon assez paradoxale, on notera également qu’une grande partie de l’aide humanitaire envoyée en RPDC provient des États-Unis.

En matière de politique et d’idéologie, plusieurs grands concepts sont intéressants pour mieux comprendre la RPDC d’aujourd’hui :

  • L’idéologie du Juche – Idéologie fondée par Kim Il-sung, elle trouve ses fondement dans les idées marxistes et léninistes qui jettent les bases du communisme (lutte des classes, planification, etc.). Elle met également particulièrement l’accent sur la notion « d’auto-suffisance » en prônant une autonomie et indépendance politique, économique et militaire.
  • La politique de songun (« l’armée d’abord ») – Développée par Kim Jong-il en 1995 dans le prolongement de l’idéologie fondée par son père, inscrite dans la constitution en avril 2009, elle donne la priorité aux affaires militaires dans la conduite du pays, et est responsable de son extrême militarisation actuelle.
  • La Sunshine Policy (« politique du rayon de soleil ») – Politique d’engagement et de rapprochement avec la Corée du Nord impulsée par Kim Dae-jung, 8e président de la République de Corée (i.e. la « Corée du Sud »), à partir de 1998, et pour laquelle il obtiendra le Prix Nobel de la Paix en 2000. Elle durera jusqu’en 2008, date à laquelle le gouvernement conservateur de Lee Myung-bak y mettra fin.

Concrètement, on trouve dans le fonctionnement de la société nord-coréenne plusieurs grandes caractéristiques d’un régime communiste : planification, système de rationalisation/distribution de la nourriture, interdiction de mener une activité entrepreneuriale ou de cultiver pour soi, propagande omniprésente, culte de la personnalité du leader, etc.

Par ailleurs, la RPDC se distingue très nettement par sa propension à fortement contraindre l’ensemble de ses flux de personnes et d’information.

Pour les flux humains, on notera qu’à part quelques privilégiés, les Coréens du Nord ne peuvent pas voyager à l’étranger, et doivent demander des « visas » pour se déplacer d’une province du pays à l’autre. Hormis pour les ressortissants chinois, pour lesquels les choses sont clairement simplifiées, l’accès au pays pour les étrangers est extrêmement limité, que ce soit pour l’autorisation même de rentrer sur le territoire ou pour l’ensemble du voyage une fois sur le sol nord-coréen (présence obligatoire d’un guide-interprète, obligation de manger, dormir et de visiter des lieux bien choisis, etc.).

Pour les flux d’information, l’on aura bien compris que la propagande joue un rôle majeur en RPDC, que ce soit dans la démarche de glorification du leader ou dans la critique virulente des ennemis – essentiellement « l’impérialiste américain » et sa « marionnette sud-coréenne ». Par ailleurs, l’accès à l’information est extrêmement restreint et contrôlé au sein du pays : médias ultra-contrôlés, interdiction d’écouter/regarder des médias non-officiels, a fortiori étrangers, quasi-impossibilité d’accéder à Internet, etc. L’ensemble des médias nord-coréens sont alimentés quotidiennement par l’agence centrale de presse nord-coréenne, KCNA [2].

http://www.lefigaro.fr/medias/2013/12/16/PHO453fc1fa-6632-11e3-bda1-aaed9d55ab09-805x453.jpg(Source)

La gouvernance de la RPDC

Le système de gouvernance de la RPDC n’est pas trivial à appréhender. Malgré le fait que la distribution effective du pouvoir est dans les faits assez simple – c’est Kim le patron – plusieurs entités différentes se dégagent. Il y a toujours un Kim à leur tête, qu’il soit en vie ou non, qu’il soit Président, Premier Président, Secrétaire général, Premier Secrétaire ou encore Président éternel.

La gouvernance du pays mériterait sans doute à elle seule à un dossier dédié, mais de façon schématique, on notera notamment cinq entités particulières.

  1. Le Parti du Travail de Corée (ou Parti des Travailleurs de Corée)

C’est le parti politique dirigeant en RPDC. Bien qu’il ne soit formellement pas le seul parti politique du pays – il en existe au moins deux autres, avec lesquels il forme le Front démocratique pour la Réunification de la Patrie – il est dans les faits extrêmement majoritaire détenant 601 des 687 sièges de l’Assemblée populaire suprême.

En résumé, le Parti a été dirigé par quatre instances différentes durant son histoire :

  • jusqu’en 1966, par le Président du Comité central (Kim Il-sung) ;
  • entre 1966 et 1994, par le Secrétaire général du Comité central (Kim Il-sung) ;
  • entre 1994, à la mort de Kim Il-sung, et 1997, le poste est laissé vacant ;
  • entre 1997 et 2012, par le Secrétaire général du Parti du Travail de Corée (Kim Jong-il) ;
  • depuis 2012, par le Premier Secrétaire du Parti du Travail de Corée (Kim Jong-un).
  1. Le Cabinet

En théorie (en tout cas, d’après la constitution), c’est l’organe de gestion administrative et exécutive le plus puissant du pays. Les membres du Cabinet – le Premier Ministre, les 3 Vice-Premiers Ministres et les Ministres – sont nommés par l’Assemblée populaire suprême.

Depuis 2013, le Premier Ministre est Pak Pong-ju.

  1. L’Assemblée populaire suprême

C’est l’organe législatif de RPDC, dont le système est unicaméral (pas de chambre haute et de chambre basse). Elle est composée de 687 députés, élus pour 5 ans. Elle dispose d’un Presidium, auquel elle délègue son autorité lorsqu’elle n’est pas réunie.

Depuis 1998, Kim Yong-nam est le Président du Presidium, et on pourrait l’assimiler, toutes précautions gardées, au « chef de l’État » nord-coréen.

  1. L’Armée populaire de Corée

Le poste de « Commandant suprême » est la plus haute responsabilité au sein de l’Armée populaire de Corée. Ce poste a été occupé par Kim Il-sung, depuis 1948, la création de la RPDC, jusqu’en 1991, 3 ans avant sa mort, où il a nommé son fils Kim Jong-il pour lui succéder. Kim Jong-il occupera ce poste jusqu’à sa mort, en 2011, et c’est Kim Jong-un qui prendra sa suite, et est l’actuel commandant suprême.

  1. La Commission (ou Comité) de Défense nationale

Créée initialement en 1972, c’est, d’après la constitution de 1998, « l’organe de direction suprême de l’armée, et l’organe de gestion des affaires militaires ». Elle dirige donc l’Armée populaire de Corée, ainsi que le Ministère de la Défense nationale. Kim Jong-il en est le « Président éternel » et Kim Jong-un le « Premier président ».

En théorie, le pouvoir est partagé entre le Premier Ministre, le Président du Presidium de l’Assemblée populaire suprême, et le (Premier) Président de la Commission de Défense nationale. En pratique, on sait ce qu’il en est…

 

Conclusion

Nous avons désormais en main tous les fondamentaux nous permettant de rentrer dans une analyse un peu plus détaillée de la situation actuelle en Corée du Nord. Ce sera l’objet de la troisième et dernière partie de ce dossier.

 Note : les photos sont issues d’un reportage photo exceptionnel de David Guttenfelder/AP paru sur le Figaro en 2013

[1] https://echoradar.eu/2014/11/23/coree-du-nord-au-dela-du-buzzplantons-decor/

[2] Korean Central News Agencyhttp://www.kcna.kp

Les vues et les opinions exprimées dans cet article sont celles de leur auteur et ne reflètent pas nécessairement les vues ou les opinions d’EchoRadar

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