Corée du Nord, au-delà du buzz…plantons le décor

Arthur V. Guri est un spécialiste des relations internationales qui a souhaité nous faire part de sa vision de la Corée du Nord au travers d’un mini-dossier. Dans cette première partie, il commence par présenter quelques éléments d’histoire de la RPDC puis par évoquer le sujet du traitement médiatique pas toujours très objectif qui en est fait dans les médias occidentaux.

Dossier Corée du Nord EchoRadar 2014 - Image 2(Statue de Kim Il-sung)

Introduction : un « tube à essai sociologique géant »

La RPDC fait partie de ces pays si particuliers que l’on pourrait qualifier de « tubes à essai sociologiques géants » [1].

L’Europe continentale, aussi belle et chargée d’histoire soit-elle, a vécu ce que l’on pourrait appeler de gros « mélanges » au cours des derniers millénaires. Ceci a eu pour effet, malgré les différences culturelles locales dans chacun des États qui la composent, d’homogénéiser une sorte de « référentiel » moral relativement commun. On y partage une histoire, des valeurs, des évènements structurants. Et quand bien même on y rencontre des coutumes différentes d’une région à l’autre, les différents peuples se « connaissent » plutôt bien et sont à même de comprendre leurs réactions mutuelles de façon assez naturelle (attention : « à même de comprendre », pas « prêts et enclins à accepter »…).

À l’inverse, au sein de nos « tubes à essai », on découvrira assez rapidement des référentiels de valeurs totalement différents, et parfois choquants. Pour ne donner qu’un seul exemple, on pourra citer le cas de Shin Donh-hyuk, qui serait le seul homme à être né dans un camp de travail en Corée du Nord et à être parvenu à s’échapper du pays. De son histoire a été tiré un livre [2], dans lequel il racontera notamment la pendaison de sa mère à l’intérieur du camp, et ses sentiments, qui révolteront naturellement 99% des Occidentaux à la lecture de ce passage : « elle le méritait ».

Quelques éléments d’histoire…

Il existe évidemment une abondante littérature sur le sujet [3], mais de façon synthétique, depuis le début de notre ère :

  • en -57, le royaume de Saro (qui deviendra plus tard le royaume de Silla), dans le sud-est de la péninsule coréenne, devient autonome vis-à-vis de l’empire chinois des Han, c’est le début de la période dites des « Trois Royaumes de Corée » (Koguryo, Paekche, Silla) ;
  • en 668, unification de la Corée par Munmu, 30e roi de la dynastie de Silla, et début de la « période unifiée du royaume de Silla » ;
  • en 918, fin du royaume de Silla, et début d’une courte période d’anarchie, dite « Période des Trois Royaumes postérieure » ;
  • en 935, début de la dynastie Goryeo ;
  • entre 1232 et 1270, domination mongole ;
  • en 1392, fin de la dynastie Goryeo et début de la dynastie Joseon, qui signe notamment le grand retour du confucianisme (néo-confucianisme) ;
  • en 1897, le grand empire coréen remplace la dynastie Joseon ;
  • la colonisation de la Corée par le Japon commence en 1905, par l’établissement d’un protectorat, et se durcit en 1910, lors de la signature d’un traité d’annexion ;
  • entre 1910 et 1945, date de la fin de la Seconde Guerre mondiale et capitulation du Japon, c’est l’Empire japonais qui exercera sa domination sur la Corée ;
  • après la reddition japonaise, c’est l’URSS et les USA qui se partageront la péninsule coréenne, les premiers au nord, les seconds au sud, avec le fameux 38e parallèle comme limite ;
  • grâce au rôle important qu’il avait joué dans la résistance coréenne contre l’occupation japonaise, Kim Il-sung s’impose, avec l’aide des soviétiques, comme le principal dirigeant de la partie nord du pays ;
  • en 1948, après l’échec de l’organisation d’élections libres dans l’ensemble de la péninsule, sont proclamées, d’une part la République de Corée au sud (le 15 août), et d’autre part la République populaire démocratique de Corée au nord (le 9 septembre) ;
  • en 1950, dans des circonstances qui n’ont jamais fait – et ne feront vraisemblablement jamais – consensus entre les deux parties, la guerre de Corée est déclenchée, durera 3 ans, fera environ 1,5 millions de morts chez les militaires, plus de 4 millions de morts chez les civils, et aboutira à un cessez-le-feu proche d’un statu quo ante bellum en 1953.

Par la suite, et durant la soixantaine d’années qui a suivi jusqu’à aujourd’hui, les deux pays se sont terrés dans un immobilisme – militaire – profond, se toisant mutuellement de part et d’autre du 38e parallèle, le long de la fameuse « DMZ », qui, portant particulièrement mal son nom, est en fait une des zones les plus militarisées au monde (248 km de long, 4 km de large, 1 million de mines, 600000 à 700000 soldats nord-coréens, 410000 soldats sud-coréens).

Depuis 1948, le pays a connu trois dirigeants :

  • Kim Il-sung, de 1948 à sa mort en 1994, le « Grand Leader », nommé « Président éternel » après sa mort, et fondateur de l’idéologie du Juche ;
  • Kim Jong-il, fils de Kim Il-sung, de 1994 à sa mort en 2011, le « Cher Dirigeant » ;
  • et Kim Jong-un, fils de Kim Jong-il, depuis 2011.

Pour mieux appréhender les politiques internationales envers la RPDC et sa situation géopolitique dans son ensemble, il peut être également intéressant de se rappeler les derniers dirigeants sud-coréens et américains des 25 dernières années.

En Corée du Sud :

  • Kim Dae-jung, de 1988 à 2003, qui obtiendra notamment le prix Nobel de la paix en 2000 pour sa « sunshine policy» menée envers le Nord à partir de 1998 ;
  • Roh Moo-hyun, de 2003 à 2008, qui continuera la politique de son prédécesseur ;
  • Lee Myung-bak, de 2008 à 2013, qui rompra avec cette dynamique, et enterrera définitivement la sunshine policy;
  • Park Geun-hye, depuis 2013, fille de Park Chung-hee, qui avait lui-même été président de la Corée du Sud entre 1962 et 1979. Son mandat avait été marqué d’une part par un régime autoritaire, qui a participé à faire de la Corée du Sud l’un des pays les plus riches de la planète, et d’autre part par son assassinat, en 1979, par le chef de la police secrète sud-coréenne.

Aux États-Unis :

  • Bill Clinton, président de 1993 à 2001 (2 mandats), démocrate ;
  • George W. Bush, président de 2001 à 2009 (2 mandats), républicain ;
  • Barack Obama, président depuis 2009, démocrate.

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 (Source)

« Il se dit que… »

Il semble important d’évoquer très tôt dans ce dossier quelques grandes idées au sujet de la représentation de la RPDC auprès du monde extérieur. En effet, le régime de Kim se trouve dans une position assez unique au monde, mêlant informations insolites, réalités effrayantes, et incertitude latente.

Parmi les choses insolites, d’aucuns se souviendront par exemple des péripéties de l’ancien basketteur américain Dennis Rodman en RPDC [4], des multiples tumblrs improbables sur les Kim inspectant des objets (déjà cités précédemment [5]), ou de la pléthore d’articles sur « les 10 choses les plus inattendues que vous ignoriez sur la Corée du Nord ». [6] [7] [8] [9] [10] [11] [12] [13] [14] [15] [16]

Parmi les choses effrayantes, l’on se bornera à ne mentionner que l’existence, au XXIe siècle, de multiples camps de détention et de concentration, qui compteraient plus de 150000 à 200000 détenus en 2014 [17].

Quant à l’incertitude latente, on rappellera que le pays est un des moins connectés au monde, la grande majorité de la population n’ayant pas accès aux médias libres et encore moins à Internet. On rappellera également toute la ferveur des gouvernements successifs de la lignée des Kim pour limiter les communications entrantes et sortantes au niveau de la population. Très peu de statistiques sont disponibles, et, même si le pays s’est un peu ouvert au tourisme depuis quelques années, l’obtention d’un visa reste encore une chose extrêmement rare, et quasiment impossible pour un certain nombre de catégories d’hommes et femmes (citoyens US, journalistes, écrivains, employés du secteur de la Défense nationale, etc.).

En somme : quand il s’agit de Corée du Nord, dans la plupart des cas, « il se dit que », mais on ne peut jamais réellement en être certain…

Un petit exemple récent pour illustrer cette partie : la participation malheureusement de la RPDC à la Coupe du monde de football en 2010. Avec 3 défaites en 3 matchs, 12 buts encaissés (dont 7 lors du match contre le Portugal) pour 1 seul marqué (contre le Brésil tout de même), la RPDC avait quitté la compétition à l’issue du premier tour. Immédiatement, des rumeurs quant au devenir de l’entraineur, Kim Jong-hun, avaient circulé sur Internet. Il aurait été accusé, durant une audience qui aurait duré près de 6 heures, d’avoir « trahi le Général Kim Jong-un ». Il aurait été expulsé du Parti, et contraint aux travaux forcés [18]. Malgré qu’elle paraisse relativement cohérente avec l’image que renvoie la RPDC au monde extérieur, cette version des faits est parfaitement invérifiable, et a d’ailleurs été démentie lors d’un communiqué officiel de la FIFA en août 2010 [19]. Moralité : avoir en tête que toute information « croustillante » concernant la RPDC n’est potentiellement pas vérifiable.

Par ailleurs, la Corée du Nord, et « c’est bien normal » diront certains, ne dispose d’aucun droit de réponse, car le « diable » n’a pas le droit de répondre quoi que ce soit. Il n’est pas question de procéder ici à une quelconque défense du régime de Kim, mais bel et bien de nuancer, de prendre du recul, et de tenter de rester objectif face à cet objet totalement mystérieux. Dans ce monde contemporain hyper-connecté, il est désormais aisé de créer n’importe quel buzz dans la couche sémantique du cyberespace à propos de n’importe quel pays du monde, mais le risque est toujours élevé de voir son ineptie démentie, par un ressortissant dudit pays, un touriste s’y étant déjà rendu, ou quelqu’un qui connait quelqu’un qui connait quelqu’un qui… Si un endroit focalise un quelconque intérêt, la probabilité que quelqu’un « de confiance » s’y soit déjà rendu et puisse fournir un témoignage fiable de quelle manière que ce soit est toujours, si ce n’est élevée, existante. Pour la Corée du Nord, c’est une autre affaire. Il est très peu fréquent de croiser des ressortissants nord-coréens ou ne serait-ce que des personnes qui se seraient rendues sur place. Le cas échéant, ces dernières n’auront sans doute pas visité plus d’une demi-douzaine de villes.

La Corée du Nord est donc à la fois extrêmement mystérieuse, et à la fois source de beaucoup de buzz. Impossible de remettre la main sur un excellent article sur lequel nous étions tombés il y a quelques années à ce sujet, mais en guise de consolation, nous renverrons vers cette lettre ouverte [20] de Shin Donh-hyuk (voir plus haut) à Dennis Rodman, de décembre 2013, au sujet de sa visite très médiatisée chez son copain Jong-un.

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(Source)

Conclusion : au-delà de la diabolisation, des humains…

Pour conclure cette première des trois parties de notre dossier, et pour définitivement tuer le cliché grossier qui dépeindrait les plus de 24 millions de Coréens du Nord comme des démons dépourvus d’âme, nous invitons au visionnage de l’excellent documentaire de Daniel Gordon, sorti en 2002, « The Game of Their Lives » (« le match de leur vie »), qui retrace les péripéties de la très attachante équipe de football de Corée du Nord lors de la Coupe du monde de 1966 en Angleterre…

Dans la deuxième partie du dossier, les aspects de politique et de gouvernance de la RPDC seront plus particulièrement évoqués.

 

[1] Le Bhoutan et l’Islande, dans des styles radicalement différents, pourraient eux aussi rentrer dans cette catégorie. Cela fera peut-être l’objet d’un futur article.

[2] « Rescapé du camp 14 », Blaine Harden : http://www.amazon.fr/Rescapé-du-camp-Pierre-RIGOULOT/dp/2264059567/

[3] Un indice : https://fr.wikipedia.org/wiki/Histoire_de_la_Cor%C3%A9e_du_Nord

[4] https://duckduckgo.com/?q=dennis+rodman+north+korea+r%3Afr

[5] https://echoradar.eu/2014/11/22/coree-du-nord-au-dela-du-buzz/#_ftn3

[6] http://listverse.com/2010/05/30/top-10-crazy-facts-about-kim-jong-il/

[7] http://www.gentside.com/insolite/la-coree-du-nord-a-decouvert-une-preuve-de-l-039-existence-des-licornes_art46766.html

[8] http://www.insolitesdujour.com/tag/coree-du-nord

[9] http://www.huffingtonpost.fr/2013/10/17/coree-du-nord-pluie_n_4115473.html

[10] http://www.ouest-france.fr/insolite-laffiche-dun-coiffeur-londonien-qui-agace-la-coree-du-nord-2197978

[11] http://facts.randomhistory.com/facts-about-north-korea.html

[12] http://www.topito.com/top-infos-kim-jong-eun-coree-nord

[13] http://www.encyclo123.com/news/289.html

[14] http://listverse.com/2013/04/16/10-insane-facts-about-north-korea/

[15] http://www.usatoday.com/story/news/world/2013/04/13/north-korea-factoids/2078831/

[16] http://www.history.com/news/what-you-need-to-know-about-north-korea

[17] Des études assez complètes – et dans une certaine mesure parfaitement effrayantes – sur le sujet : http://hrnk.org/publications/hrnk-publications.php

[18] http://www.rfa.org/english/news/korea/worldcup-07282010173446.html

[19] http://www.fifa.com/aboutfifa/organisation/footballgovernance/news/newsid=1289561/index.html

[20] http://www.washingtonpost.com/opinions/how-dennis-rodman-can-help-the-north-korean-people/2013/12/17/b08e55dc-6689-11e3-8b5b-a77187b716a3_story.html

 

Les vues et les opinions exprimées dans cet article sont celles de leur auteur et ne reflètent pas nécessairement les vues ou les opinions d’EchoRadar

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Si Vis Pacem

3 commentaires

  1. Excellent article. Si tous ces gens qui regardent et croient aux mensonges distillés par les médias avides de clics, Trump se sentirait peut être un peu moins légitimé par son god pr bombarder nucléairement 25M de gens qui n’ont rien demandé…

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