La marche (stratégique) vers l’unité

À l’intérieur du café Pouchkine, bien au chaud, alors que la place rouge était banche, Vladimir se réjouissait silencieusement en attendant son invité. Sa grande œuvre, celle pour laquelle il avait agi sans que personne ne la remarque était proche du but. Un grommellement interrompit sa délectation prémonitoire. « Kiril, ta gueule ! » lança-t-il fort peu aimablement. Le patriarche se rembrunit en se disant qu’il valait mieux faire encore profil bas.

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Tout à son bonheur anticipé, Vladimir se souvenait de la genèse de l’histoire. Incognito. Ou presque. Ses frères du KGB avaient fait partir du café les touristes et les avaient remplacés. Seuls des marmules étaient maintenant assis aux tables. Un plaisantin avait demandé en passant si c’était bien ici qu’avait lieu le rassemblement pour la préparation de la prochaine gay pride. Vladimir n’avait pas eu besoin de froncer les sourcils que l’importun était déjà emporté par les flots de la Moskova, cloué à l’iceberg qui avait entraîné la perte du Titanic. L’entraînement du FSB n’avait rien perdu de son efficacité se dit Vladimir.

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Al-Qaeda a-t-il perdu sa branche syrienne?

Lors d’une allocution prononcée le 28 juillet 2016 et amplement diffusée le jour même, Abu Muhammad al-Joulani, émir de Jabhat al-Nusra, franchise syrienne d’al-Qaeda, a annoncé la fin de toute activité de son organisation sous ce nom, et la création d’une autre entité nommée Jabhat Fath al-Sham, « affiliée à aucune entité extérieure ». Certains commentateurs ont bien voulu y voir une «rupture de liens», une concession faite à la «modération », et même un coup dur voire le début de la fin pour al Qaeda (1). Plus d’un a considéré que le but de la manœuvre était d’éviter d’éventuels bombardements conduits par un partenariat américano-russe. Il est toutefois fort à craindre que cette interprétation ne résiste pas à un examen circonstancié des faits. L’évènement pourrait même entraîner dans son sillage des conséquences tout à fait indésirables, du point de vue occidental et au-delà.

Première photo officielle d'Abu Muhammad al-Joulani, émir de Jabhat al-Nusra, publiée le 28 juillet 2016, en amont de son allocution fondant Jabhat Fath al-Sham

Première photo officielle d’Abu Muhammad al-Joulani, émir de Jabhat al-Nusra, publiée le 28 juillet 2016, en amont de son allocution fondant Jabhat Fath al-Sham

Nous ne retracerons pas ici l’historique de Jabhat al-Nusra, déjà traité sur Kurultay.fr en janvier 2015 (2), et qu’il sera utile d’avoir en mémoire pour appréhender le sujet du présent article. Rappelons tout de même que Jabhat al-Nusra a tiré un parti considérable de l’attaque que menèrent les forces de Bachar al-Assad, le 21 août 2013, contre Ghouta – un faubourg de Damas aux mains de la rébellion – avec un gaz fortement soupçonné d’être du sarin. De nombreux groupes syriens d’opposition appelèrent à une intervention militaire US, mais la Maison Blanche adhéra à une proposition de règlement émanant de Moscou, prévoyant que Damas remette ses armes chimiques aux Occidentaux pour destruction. Cette gestion en demi-teinte fut accueillie par une grande part de l’opinion en Syrie comme une impunité accordée à Bachar al-Assad. Jabhat al-Nusra acquit alors un crédit de sympathie conséquent parmi la population en exerçant « le talion » à travers des actions spectaculaires – enlèvements, exécutions médiatisées de personnalités, vagues d’attentats – visant le régime et les communautés réputées proches de lui.

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Surprise stratégique, signaux faibles et alibis des défaillances

Cela fait maintenant un certain temps que les pays occidentaux semblent être atteints par des surprises stratégiques. La percée allemande par la trouée des Ardennes, Pearl Harbor, les kamikazes à la fin de la bataille du Pacifique, la chute du mur de Berlin, le rattachement de la Crimée à la Russie, les attentats sur le sol national… les exemples abondent.

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Bien qu’un homme averti en vaille, dit-on, deux, les surprises stratégiques poursuivent leur prolifération. Leur nature même les rend imparables. Qui pourrait anticiper une surprise stratégique ? Personne, car en l’anticipant elle perdrait et son caractère stratégique et celui de surprise… Or tout dirigeant, quel que soit son niveau et son domaine d’activité ne s’avoue jamais surpris.

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Dossier estival 2016 : Cygnes noirs et surprises stratégiques

Depuis 2006 et le livre éponyme de N. Taleb, le concept de cygne noir est devenu à la mode pour qualifier ces évènements imprévisibles et improbables – mais pas impossibles, là est la nuance – aux conséquences dramatiques. Du 11 septembre à Fukushima, le XXIe siècle débutant, semble celui de l’imprévisibilité et de la surprise. Le récent vote du Brexit, encore vu il y a quelques mois comme fortement improbable, vient nous rappeler que la surprise stratégique, même si on la croit éculée, reste une issue possible.

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« Lorsque vous avez éliminé l’impossible, ce qui reste, si improbable soit-il, est nécessairement la vérité », nous rappelle Arthur Conan-Doyle dans Le signe des quatre. Car c’est bien de cela qu’il s’agit lorsqu’on aborde la question de la surprise stratégique, la balance entre l’impossible et l’improbable. Tout l’art du risk manager d’entreprise – sans parler du chef militaire qui est un risk manager par essence – consiste ainsi à faire prendre conscience à ses décideurs des dangers potentiels qui les menacent dans le brouillard, sans que ceux-ci ne les balaient d’un revers de la main. L’expérience de Patrick Lagadec, spécialiste des crises et des risques, directeur de recherches à Polytechnique pendant trois décennies, relatée dans l’excellent Le continent des imprévus, fait parfois froid dans le dos. Elle montre la permanence des blocages et la surdité des dirigeants, même face à l’évidence.

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Europe Mad Max demain (B. Wicht)

Le titre de l’ouvrage est tellement « racoleur » qu’on est forcément méfiant en saisissant le volume : va-t-il être sérieux ? Mais comme c’est un ami qui vous l’a instamment conseillé et prêté, vous y jetez un coup d’œil. Au bout de dix pages, vous foncez sur la FNAC, achetez ledit bouquin, rendez l’original à l’ami : voici un livre qu’on doit garder chez soi, dans toute bibliothèque stratégique sérieuse, un livre qu’on peut annoter et crayonner comme on veut, un livre « à soi ». Car il met à plat en 144 pages tout un tas de bouts d’idées qu’on avait par devers soi, qu’on ne savait pas vraiment comment articuler même si on sentait qu’il s’agissait de quelque chose d’important.

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Le djihad est-il un virus ou une application mobile ?

Depuis quinze ans, les success stories et les start-up du djihad (Daesh, Boko Haram, Al-Qaïda Maghreb Islamique, Al-Qaïda Péninsule Arabique, Al-Nosra, etc) donnent toujours plus de fil à retordre aux gouvernements, aux services de sécurité et aux experts tous azimuts tenus d’inonder les médias de leurs brillantes solutions anti-terroristes. Fortes du consentement tacite ou de l’incitation explicite d’opinions traumatisées – à juste titre, les appareils politiques font la part belle aux méthodes martiales : il faut tout surveiller et punir à l’intérieur et frapper dans le tas à l’extérieur. Pas de quartier. Peu importe les conséquences qui ne feraient qu’alimenter un virus qui semble gagner chaque jour du terrain.

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De l’Amérique à l’Afrique, de l’Europe à la Russie via le Moyen-Orient, les huiles politiques et militaires évoquent grandement des vendeurs de logiciels antivirus qui ne font qu’implémenter et réactualiser les mêmes solutions face à des hackers qui recourent à l’ingénierie sociale et à des kits de piratage personnalisés.

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Processus de paix pour la Syrie: chronique d’un échec annoncé

Alep sous le feu.

La crise qui a vu l’Arabie Saoudite rompre ses relations diplomatiques avec l’Iran le 3 janvier 2016 ne devait pas, selon Riyad, « compromettre les efforts de paix » pour la Syrie, censés s’exprimer à travers le « processus de Vienne » à l’occasion, notamment, d’un sommet devant se tenir à Genève début 2016. On le croit sans peine aujourd’hui encore, car les chances d’une issue favorable à ce processus semblaient d’ores et déjà pratiquement nulles avant même le dernier coup de sang diplomatique en date entre les deux principales puissances rivales de la région. D’ailleurs, les diverses pressions de dernière minute, dont certains craignent qu’elles fassent capoter le processus, ne crèveront sans doute guère qu’un pneu d’ores et déjà bien à plat. Voyons quels maux affectent les « processus de paix » qui, jusqu’à aujourd’hui, Continue Reading

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Et maintenant, quelle stratégie de l’Etat Islamique ?

A la suite des attaques du 13 novembre, on a lu finalement peu d’analyses de la stratégie de l’État Islamique (EI). Certains ont remarqué un « changement de stratégie ». Disons qu’il y a eu une rupture apparente. Toutefois, celle-ci est-elle significative de la stratégie de long terme de l’organisation ?

Daesh exécute une trentaine d'otages éthiopiens chrétiens en Libye.

Daesh exécute des otages éthiopiens chrétiens en Libye

En effet, jusqu’à présent, l’Etat Islamique s’était démarqué d’Al Qaida (AQ) en inventant une stratégie « au près », visant à contrôler un territoire d’où s’étendre. Il avait ainsi tiré profit de deux États en guerre civile où les conditions politiques sont plus celles d’États faillis que d’États solides : Irak et Syrie. En Irak, la division du pays en trois régions et la domination du parti chiite à Bagdad laissaient la question des Arabes sunnites ouverte. C’est ce terreau qu’a utilisé l’ex « Al Qaida en Irak » pour renaître et se transformer, très probablement avec l’aide des cadres husseinistes qui apportèrent organisation et structuration militaire. En Syrie, la guerre civile qui perdure laissa le champ à de nombreux groupes rebelles, tout sauf unifiés. Aussi l’EI s’étendit-il peu à peu des deux côtés de la frontière. Personne n’y faisait attention jusqu’à ce que l’EI (alors EIIL, en Irak et au Levant, avant de simplifier en EI) prenne le contrôle de villes importantes en Irak (Mossoul, Falloujah) et de vastes portions de territoire en Syrie, quitte à combattre les Al Qaidistes syriens (front Al Nusrah) et les autres rebelles, même islamistes.

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