L’Echo du mois avec Nicolas Bouzou – Penser l’innovation

Economiste et essayiste, auteur de plusieurs ouvrages de référence en économie, intervenant régulièrement dans le débat public, Nicolas Bouzou vient de publier un ouvrage intitulé « L’Innovation Sauvera le Monde ».

nicolas-bouzou-n2

 

Votre dernier essai intitulé « L’innovation sauvera le monde » vient d’être publié chez Plon. Ce titre  témoigne d’une vision optimiste du futur que vous modérez dès la première page de votre ouvrage par un second titre moins « vendeur » et plus pessimiste : « Comment l’innovation contribue à la montée de l’extrémisme et du fondamentalisme ». Quelles sont les pistes à suivre pour que l’innovation ne provoque pas plus de turbulences qu’elle n’apporte de solutions ?

L’innovation génère forcément des turbulences et des crises. C’est l’essence même du processus de destruction-créatrice schumpétérien. La question n’est pas de les éviter car c’est impossible, mais de faire en sorte qu’elles soient acceptées par le corps social et non pas rejetées, ce rejet prenant notamment la forme du nationalisme politique et du fondamentalisme religieux, deux forces très puissantes dans notre monde contemporain. Deux éléments sont nécessaires. D’une part, une politique publique articulée autour de la flexibilité et de la formation qui donne des perspectives aux victimes de la destruction-créatrice. D’autre part un socle philosophique de croyances qui renforce l’attrait de la démocratie libérale qui caractérise la civilisation occidentale. Comme je le montre dans le livre, nous avons à ce titre tout à la fois besoin d’une spiritualité (c’est la question du sens de ces innovations) et de valeurs (c’est la question de la régulation de ces innovations).

Continue Reading

Share/Partage

Aspects géopolitiques de la Hongrie post-communiste (II)

L’auteur du texte fréquente la Hongrie depuis 1969. Il a ainsi pu observer successivement : le long règne de Janos Kadar, 1er ministre et secrétaire général du Parti Communiste; la fin du régime qui a commencé dès 1988, un an avant la chute du mur de Berlin; la déchirure physique du rideau de fer par les autorités hongroises; la capture du pays par le binôme OTAN/UE, avec la reconversion des apparatchiks communistes au capitalisme; enfin l’apparition récente d’un nouveau profil de dirigeant en la personne de Viktor Orban, premier ministre actuel.

Echo_1936 Jozsef Egry

Partie II

REVEIL DES NATIONALITES EN EUROPE CENTRALE ?

Axe central de la «construction européenne», la destruction intellectuelle et politique du principe de nationalité vise en particulier l’éradication de la mémoire historique en la transformant en muséologie. Alors qu’elle progresse en Europe occidentale, cette entreprise rencontre une résistance larvée en Europe centrale en raison d’une conception commune de la société qui considère la mémoire historique comme une continuité vivante du passé vers l’avenir. Cette conception explique une mésentente culturelle entre l’ouest et l’est de l’Europe que l’inculture de ses maîtres conduit à négliger dans sa réalité et ses conséquences. Dans ce registre, l’Histoire dira plus tard si la Hongrie aura, une fois encore, ouvert une voie.

Continue Reading

Share/Partage

Aspects géopolitiques de la Hongrie post-communiste (I)

L’auteur du texte fréquente la Hongrie depuis 1969. Il a ainsi pu observer successivement : le long règne de Janos Kadar, 1er ministre et secrétaire général du Parti Communiste; la fin du régime qui a commencé dès 1988, un an avant la chute du mur de Berlin; la déchirure physique du rideau de fer par les autorités hongroises; la capture du pays par le binôme OTAN/UE, avec la reconversion des apparatchiks communistes au capitalisme; enfin l’apparition récente d’un nouveau profil de dirigeant en la personne de Viktor Orban, premier ministre actuel.

Echo_1936 Jozsef Egry

«Celui qui ne sait pas d’où il vient, ne sait pas où il va, parce qu’il ne sait pas où il est» (Otto de Habsbourg)

Partie I

La Hongrie entretient avec sa mémoire historique une relation singularisée par son intensité dramatique et son poids dans la conscience collective. Ce syndrome s’explique par une confrontation de 10 siècles avec des puissances intrusives autant déterminées à mater un peuple réfractaire à la domination, qu’à s’emparer d’un espace – le bassin des Carpates, ou Pannonie – idéalement favorable aux plans économique et militaire. Ces facteurs forment une trame de contradictions et de conflits qui continue, jusqu’au 21ème siècle, de déterminer l’équilibre  géopolitique précaire de la Hongrie, ballotté entre l’est et l’ouest.

Continue Reading

Share/Partage

Surprise stratégique : cigale ou fourmi ?

Jeudi saint 1519, des navires de l’expédition Cortes s’arrêtent à San juan de Ulua, le futur port de Veracruz, reconnu dès l’expédition Grijalva. Deux calipixques (capitaines) de l’empereur Moctezuma viennent les voir pour se renseigner. Montés à bord des vaisseaux et bien accueillis, ils offrent des cadeaux aux Espagnols et les prennent pour des demi-dieux. Le dimanche de pâques, le gouverneur aztèque de la région Teuthlille, avec une délégation, vient rencontrer Cortes. Aussitôt débarqués, ils partent rendre compte de leur mission à l’empereur Moctezuma, à Mexico-Tenochtitlan. Pour l’empire Aztèque, il s’agit d’une surprise stratégique majeure qui mènera à sa perte.

cigale_et_fourmi

Plus proche de nous, l’effondrement militaire et politique de la France en mai-juin 1940 est la surprise stratégique majeure du début de la Seconde Guerre mondiale à la suite d’une surprise tactique sur la Meuse (concentration des feux aériens à  Sedan). Ce sera fatal à la IIIème République. La surprise stratégique serait donc mortelle malgré des dispositifs de renseignement…

Continue Reading

Share/Partage

Les guerres pour les ressources auront-elles lieu ?

La question des causes des guerres a toujours été une des principales interrogations des analystes prospectifs. Retracer les causes complexes des grandes guerres mondiales – principalement de la Première – est un travail long qui prend sa source bien en amont de l’attentat de Sarajevo. Toutefois ces dernières années, changement climatique oblige, des questionnements sont apparus concernant les ressources naturelles. Les modifications, d’origine humaine, que subit le climat terrestre, seraient la cause de crises sécuritaires majeures, se positionnant à côté (ou en surimpression) des crises conventionnelles.

surprises_strategiques_ressources

L’épuisement programmé des ressources naturelles, eau, hydrocarbures, minerais, ouvrirait la voie à un monde chaotique n’ayant rien à envier au Mad Max de George Miller, lui-même sur fond de crise du pétrole. Au XXe siècle, la crise du Biafra était déjà présentée comme une affaire essentiellement pétrolière, pour le contrôle des richesses du Nigéria. De même, comment éviter l’aspect « course aux champs pétroliers » dans une analyse du Second conflit mondial à l’Est ? Toutefois ces guerres ne peuvent être reliées aux seules ressources. La dynamique mortifère des régimes nazi et communiste les poussait à s’opposer frontalement dans une confrontation eschatologique. De même comment ignorer les nombreuses questions ethniques et religieuses au Nigeria, dont la crise de Boko Haram est un énième révélateur ? Il appartient ainsi de comprendre ce qui se cache derrière cette idée de guerre pour les ressources.

Continue Reading

Share/Partage

Démocratie et populisme : ou comment ne pas confondre cause et conséquence

L’ascension du magnat de l’immobilier Donald Trump lors des primaires du parti républicain américain a été rapidement qualifiée de montée du populisme aux États-Unis. De la même manière, bien que dans une moindre mesure, la surprise Bernie Sanders chez les démocrates fut traitée identiquement. De l’autre côté de l’Atlantique, avec une symétrie plus ou moins similaire, lorsqu’un parti européen en vient à bouleverser le jeu d’ordinaire si bien huilé de la répartition du pouvoir entre deux factions politiques, le populisme entre dans toutes les bouches et noircit les pages des éditoriaux.

Phénomène rapidement désigné comme principal danger menaçant les démocraties contemporaines.
À telle enseigne qu’il serait à l’heure actuelle possible de paraphraser un célèbre intellectuel du XIXème siècle : un spectre hante l’Europe, le spectre du populisme.

Continue Reading

Share/Partage

Japon : les cerisiers refleuriront

Le Japon a toujours été un pays fascinant vu d’Occident. La distance culturelle qui sépare les cultures nippone et occidentale semble à la fois infranchissable et, par moments, quasi-nulle. Pays de tradition centralisatrice, féodal, ayant longtemps disposé d’une monarchie sacrée de droit divin, culturellement rayonnant, le Japon rappelle par de nombreux aspects la France, même s’il s’en détache aussi très fortement. De retour d’une semaine au pays du Soleil levant, les impressions sur l’évolution stratégique et géoéconomique appellent des réflexions sur la situation des deux pays.

© Nicolas Mazzucchi

Comment oublier que la France – et les pays d’Europe de manière plus large – étaient avec le Japon (et bien sûr les Etats-Unis), les grandes puissances du XXe siècle finissant ? Dans les années 1990, la CIA publiait le rapport Japan 2000, lequel insistait sur la compétition entre Washington et Tokyo sur quasiment tous les plans. Le système d’intelligence économique japonais, la puissance du MITI (ministère du Commerce extérieur et de l’Industrie, devenu aujourd’hui METI), les grands consortiums, tout cela faisait trembler les Occidentaux. C’était avant la crise asiatique et l’émergence de la Chine et d’autres pays d’Asie ; les actifs internationaux auparavant concentrés au Japon s’étant depuis dispersés sur d’autres places asiatiques. Comme pour les puissances européennes, le Japon a connu une perte de puissance certaine, le pays a été dépassé par la Chine dans le classement des PIB mondiaux à la fin de la décennie 2000. Fukushima est venu ajouter une douloureuse péripétie à l’histoire du Japon post-XXe siècle.

Continue Reading

Share/Partage

Quand le téléphone menaçait la bonne société

Dans les années 1870, l’invention de Graham Bell était un véritable calvaire : les interférences avec lignes électriques parasitaient considérablement les communications et les récurrentes fuites d’acide endommageaient les batteries. Néanmoins, le procédé n’en était pas moins révolutionnaire : discuter instantanément avec une personne située à mille lieux était une fascinante première.

phoning_woman

Entre 1880 et 1900, le parc américain de téléphones gagna considérablement en qualité et passa de quelques milliers à plus d’un million d’unités. Les plus gros utilisateurs furent les pharmacies, les commerces et les grandes entreprises qui mirent en œuvre de solides collaborations à l’échelle nationale et étendirent drastiquement leurs chalands et leurs circuits d’approvisionnement.

Continue Reading

Share/Partage