Drones armés de Daesh : fantasmes et réalités

Les réseaux sociaux s’agitent, et le petit monde bigarré des experts avec, depuis que l’Etat islamique a entrepris de mettre en ligne divers documents illustrant l’utilisation de drones armés par ses combattants. L’écho médiatique de l’évènement est pour le moins conséquent. Il est évidemment important, pour une telle entité, de communiquer largement sur l’acquisition d’une capacité militaire nouvelle.

Capture d’une vidéo où l’EI met en évidence un drone civil Skywalker X8 équipé pour larguer de petites bombes. EI, “Wilayat Ninive”.

L’EI projette en l’occurrence l’image d’une organisation armée innovante, qui va de l’avant, et qui dispute aux nations la maîtrise du ciel. L’EI se trouvant militairement en difficulté sur plusieurs territoires de son califat autoproclamé, le moment est sans doute bien choisi pour communiquer sur un ton positif à propos des thématiques guerrières. Mais il importe d’interpréter ces images sous l’angle factuel afin d’en ôter la part de fantasme pour n’en conserver que la valeur informative. Appuyons-nous sur cette toute récente vidéo de l’EI, “Wilayat Ninive”.

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TOW, le missile phare du conflit syrien: de la genèse à la techno-guérilla

Le conflit syrien a révélé au grand public les missiles antichars guidés opérables par le combattant à pied. Les médias anglophones les nomment « ATGM » – Anti Tank Guided Missiles – ou tout simplement « TOW », faisant l’amalgame entre ce système américain et les nombreux autres qui s’en sont inspirés. Les groupes armés publient régulièrement sur Internet des vidéos illustrant ces matériels en action. Leur provenance varie : pris à l’ennemi, fournis plus ou moins directement par une puissance étrangère, ou encore acquis – par le racket, de vive force ou moyennant paiement – auprès de groupes en possédant. Ces systèmes d’armes étaient peu médiatisés avant ce conflit, bien qu’en service depuis plusieurs décennies dans de nombreuses armées régulières de par le monde.

Un rebelle de l’Armée Syrienne Libre guide un missile TOW. On distingue, à l’avant du tube, les fils qui relient le missile en vol au poste de tir et de guidage. Province de Lattaquié, le 31 mars 2014.

Mais en Syrie, ils ont acquis une dimension particulière car ils permettent en effet à des groupes non-étatiques de renverser localement le rapport de force en mettant hors de combat, avec une relative facilité, certains attributs classiques de la puissance militaire : véhicules blindés, positions de combat fortifiées, et même des hélicoptères posés ou en vol lent à basse altitude. Le but de cet article est de faire comprendre le fonctionnement de ces matériels à un public pas forcément au fait des subtilités techniques de la chose militaire. Le missile américain BGM-71 TOW, fourni par Washington à certains groupes armés syriens, sera l’épine dorsale de cette étude. La documentation technique officielle le concernant (1) est abondante, et son mode de fonctionnement est partagé par la majeure partie des missiles antichars portatifs impliqués dans le conflit. Mais d’abord, opérons une brève rétrospective.

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Alep: le choix du déshonneur

Alep, 1,7 million d’habitants avant la guerre, chef-lieu du gouvernorat le plus peuplé de Syrie, est coupée en deux. La partie occidentale est sous le contrôle des forces de Damas, tandis que la partie orientale, assiégée, est tenue par des factions rebelles, parmi lesquelles des mouvements jihadistes comme Jabhat Fath al-Sham. Depuis la fin précipitée de la dernière « trêve » en date, le 19 septembre 2016, les forces aériennes syriennes, mais aussi et surtout russes, bombardent Alep Est jour et nuit, avec la dernière violence. Des bombes perforantes BeTab-500, conçues pour pénétrer profondément avant d’exploser, abattent des blocs d’immeubles entiers. Des armes incendiaires chargées de compositions aluminothermiques – plus efficaces encore que le phosphore quand il s’agit d’allumer des foyers – pleuvent sur des quartiers résidentiels. De façon récurrente, manifestement délibérée et de mieux en mieux documentée, marchés, hôpitaux et services de secours sont les cibles de frappes aériennes sélectives.

Alep, le 24 septembre 2016.

Alep, le 24 septembre 2016. « On ne fait pas d’omelette sans casser des œufs »?

Pays occidentaux et ONU dénoncent, déplorent, se lamentent, mais assistent à ce massacre organisé, empêtrés dans une coupable impuissance. Ceux qui ont l’âge de se souvenir de la bataille de Sarajevo et de l’infâme massacre de Srebrenica sont désormais familiers de la chose. Au sein des classes politiques et opinions publiques occidentales, ce type de drame est de plus en plus perçu comme une fatalité, d’autant que la fuite par la bonne excuse est de loin l’exercice le plus confortable quand on se trouve confronté à ses propres devoirs. Nous tenterons ici un panorama, non exhaustif mais critique, des poncifs, banalités, prétextes à bon marché et autres calembredaines que les horreurs d’Alep inspirent à une très vieille civilisation qui, de Sarajevo à Grozny et de Hanoï à Alep, n’apprend plus rien de ses propres errements et se déshonore face à des défis pourtant existentiels.

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Al-Qaeda a-t-il perdu sa branche syrienne?

Lors d’une allocution prononcée le 28 juillet 2016 et amplement diffusée le jour même, Abu Muhammad al-Joulani, émir de Jabhat al-Nusra, franchise syrienne d’al-Qaeda, a annoncé la fin de toute activité de son organisation sous ce nom, et la création d’une autre entité nommée Jabhat Fath al-Sham, « affiliée à aucune entité extérieure ». Certains commentateurs ont bien voulu y voir une «rupture de liens», une concession faite à la «modération », et même un coup dur voire le début de la fin pour al Qaeda (1). Plus d’un a considéré que le but de la manœuvre était d’éviter d’éventuels bombardements conduits par un partenariat américano-russe. Il est toutefois fort à craindre que cette interprétation ne résiste pas à un examen circonstancié des faits. L’évènement pourrait même entraîner dans son sillage des conséquences tout à fait indésirables, du point de vue occidental et au-delà.

Première photo officielle d'Abu Muhammad al-Joulani, émir de Jabhat al-Nusra, publiée le 28 juillet 2016, en amont de son allocution fondant Jabhat Fath al-Sham

Première photo officielle d’Abu Muhammad al-Joulani, émir de Jabhat al-Nusra, publiée le 28 juillet 2016, en amont de son allocution fondant Jabhat Fath al-Sham

Nous ne retracerons pas ici l’historique de Jabhat al-Nusra, déjà traité sur Kurultay.fr en janvier 2015 (2), et qu’il sera utile d’avoir en mémoire pour appréhender le sujet du présent article. Rappelons tout de même que Jabhat al-Nusra a tiré un parti considérable de l’attaque que menèrent les forces de Bachar al-Assad, le 21 août 2013, contre Ghouta – un faubourg de Damas aux mains de la rébellion – avec un gaz fortement soupçonné d’être du sarin. De nombreux groupes syriens d’opposition appelèrent à une intervention militaire US, mais la Maison Blanche adhéra à une proposition de règlement émanant de Moscou, prévoyant que Damas remette ses armes chimiques aux Occidentaux pour destruction. Cette gestion en demi-teinte fut accueillie par une grande part de l’opinion en Syrie comme une impunité accordée à Bachar al-Assad. Jabhat al-Nusra acquit alors un crédit de sympathie conséquent parmi la population en exerçant « le talion » à travers des actions spectaculaires – enlèvements, exécutions médiatisées de personnalités, vagues d’attentats – visant le régime et les communautés réputées proches de lui.

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Processus de paix pour la Syrie: chronique d’un échec annoncé

Alep sous le feu.

La crise qui a vu l’Arabie Saoudite rompre ses relations diplomatiques avec l’Iran le 3 janvier 2016 ne devait pas, selon Riyad, « compromettre les efforts de paix » pour la Syrie, censés s’exprimer à travers le « processus de Vienne » à l’occasion, notamment, d’un sommet devant se tenir à Genève début 2016. On le croit sans peine aujourd’hui encore, car les chances d’une issue favorable à ce processus semblaient d’ores et déjà pratiquement nulles avant même le dernier coup de sang diplomatique en date entre les deux principales puissances rivales de la région. D’ailleurs, les diverses pressions de dernière minute, dont certains craignent qu’elles fassent capoter le processus, ne crèveront sans doute guère qu’un pneu d’ores et déjà bien à plat. Voyons quels maux affectent les « processus de paix » qui, jusqu’à aujourd’hui, Continue Reading

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Attentats de Paris: après le temps des larmes

Vendredi 13 novembre 2015, la France métropolitaine a subi l’attaque terroriste la plus meurtrière de son histoire, avec 130 morts et 351 blessés à l’heure où ces lignes sont écrites. Ont été visés la salle de spectacle du Bataclan, des cafés, et le Stade de France où se jouait un match amical entre les équipes de France et d’Allemagne de football en présence du président de la République… Les assaillants ont conduit leur opération selon un scénario redouté, envisagé par les services de sécurité, mais inédit dans l’Hexagone: des actions simultanées, en divers endroits de Paris, visant à tuer le plus de monde possible. A l’arme automatique pour commencer.

La BRI près du Bataclan le 13 novembre 2015. Kamil Zihnioglu/AP/SIPA

Puis par l’action suicide pour finir, au moyen de gilets explosifs chargés de TATP (1). L’organisation Etat Islamique (EI) a revendiqué l’opération.

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La bombe, la brute et le truand

Syrie: les Russes arrivent

Depuis le 30 septembre 2015, les ailes russes frappent en Syrie, amenant sur ce triste théâtre d’opérations des matériels et des doctrines d’emploi méconnus du public occidental. Kurultay.fr avait abordé le domaine des opérations aériennes en février dernier (1) en évoquant le travail des aviations de la coalition dirigée par les USA contre l’Etat Islamique. Disons-le tout net: la vision russe de la guerre diffère assez nettement de son équivalent occidental. Par conséquent, les matériels et règles d’engagement aussi. De plus, l’aviation militaire russe a traversé une longue période noire après la chute de l’URSS, avec des investissements et des budgets en berne qui, longtemps, ne permirent d’entraîner et d’entretenir convenablement qu’un noyau opérationnel certes crédible, mais petit et employant des matériels vieillissants. Aujourd’hui, des matériels anciens, modernisés dans une certaine mesure, restent les indispensables bêtes de somme de l’aviation de combat russe, aux côtés de systèmes récents, modernes mais encore peu nombreux.

Savoir si un projectile est intelligent ou non n’est pas toujours le sujet prioritaire.

Depuis le début de l’intervention militaire russe en Syrie, les propagandes pro et anti intervention russe sont aussi prolixes l’une que l’autre, et s’autorisent quelquefois des interprétations frivoles de la réalité dans le but d’influencer l’opinion. Ainsi est née l’idée de publier sur Kurultay/EchoRadar une série d’articles où l’on présenterait les systèmes d’armes engagés par la force aérienne russe en Syrie, afin d’aider le lecteur à détecter de façon autonome les âneries les plus grossières qui le guettent dans les ruelles sombres de l’univers médiatique, entre une frappe russe contre l’Etat Islamique là où ce dernier ne se trouve pas et des affirmations sottes sur ce qu’impliquerait l’usage par les Russes d’armes guidées ou non. Cette série est en couveuse et le premier article, presque bouclé, sortira très bientôt.

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