De la crise comme instrument

La définition ordinaire d’une crise est celle du phénomène de déstabilisation d’un certain type d’ordre établi, réputé achevé par le rétablissement de cet ordre. Une crise peut cependant déboucher sur une modification de l’ordre antérieur, soit par incapacité d’avoir pu le rétablir, soit par une inflexion volontaire issue elle-même d’une conception réformée de l’ordre à restaurer. A un échelon supérieur, cette expérience duale peut elle-même inciter à élargir le cadre de pensée initial jusqu’à l’hypothèse d’une inversion de causalité, consistant à  provoquer délibérément une crise conçue comme l’instrument de transformation de l’ordre antérieur. Un tel schéma maximaliste dans le registre des crises implique une vision préalable, une stratégie de mise en œuvre, et la prévisibilité des conséquences de l’action transformatrice. Elle s’inscrit par conséquent dans l’ordre de la programmation, et non dans celui du seul traitement d’une crise subie pour y mettre un terme.

Accréditer l’idée qu’une crise puisse être un instrument, et à fortiori fabriquée de toutes pièces, est une démarche difficile parce que non conventionnelle. Elle se heurte soit au scepticisme académique, soit aux perceptions angéliques ou moralisatrices déformant le regard sur les affaires du monde. Dans le seul registre des causalités de crise, il a déjà été laborieux de faire admettre que les meilleures intentions affichées puissent produire les pires effets : par exemple, en son temps, la contribution essentielle du Traité de Versailles à la maturation de la seconde guerre mondiale, ou aujourd’hui le chaos généralisé provoqué par les interventions militaires américaines au Moyen orient et en Asie centrale.

Continue Reading

Share/Partage

New Space vs Vieille Europe ?

SpaceX l’a donc fait, concevoir et lancer dans un temps record le plus gros lanceur spatial actuel, « Falcon Heavy », avec à bord comme charge utile un roadster Tesla, la propre marque de voiture de son créateur Elon Musk. Prouesse technique ou coup de pub sidéral ? En France, l’affaire est traitée… avec amusement.

Images: SpaceX

C’était l’événement de la semaine – non, pas la neige – la fusée Falcon Heavy de l’entreprise américaine SpaceX a décollé mardi 6 février pour son premier vol depuis le Cap Canaveral en Floride, plaçant avec succès sur orbite une… voiture, un roadster rouge de la marque Tesla (électrique donc), avec au volant un mannequin, baptisé Starman, et dont l’autoradio diffuse du David Bowie. 2018 commence donc avec une certaine note de classe.

Continue Reading

Share/Partage

Sur la route de Mars… littéralement

Excellent communicant et chantre de la nouvelle frontière propre à l’esprit américain [1], Elon Musk fit coup triple ce 6 février 2018 avec le lancement de la fusée Falcon Heavy [2] depuis Cap Canaveral (tout un symbole de la conquête spatiale) vers Mars.

 

Une réussite technique, une visibilité médiatique et des retombées économiques assurées : ce seront les fruits de cette démonstration mondiale.

Continue Reading

Share/Partage

Zuma, X37B, USA-276 : des engins mystérieux en orbite… ou pas

Autant le dire tout de suite, la quantité d’information réellement exploitable de ce petit article risque d’être un peu limitée en raison du sujet digne d’un film de James Bond. Car il y a des engins qui tournent autour de la Terre, et dont on ne sait pas grand-chose. Le grand retour du Spoutnik, mais cette fois-ci en version américaine.

Citons par exemple la navette dronisée X37B (ci-dessous), qui est restée en orbite autour de la Terre pendant 718 jours afin de mener à bien une mission gardée secrète.

Si vous ne connaissez par la X-37, c’est normal puisque cette navette robotisée développée par Boeing et opérée par l’US Air Force n’a pas vocation à faire parler d’elle. Au départ, cet engin était un démonstrateur destiné à valider les nouvelles technologies notamment de décollage, et de rentrée dans l’atmosphère. Son premier lancement dans sa version actuelle baptisée X37B OTV (Orbital Test Vehicle) a eu lieu en 2010, depuis Cap Canaveral, et a donné lieu à sa mise en orbite basse – voir plus loin –  par une fusée Atlas V501.

La navette n’est pas très grande : elle mesure 8,38 m pour une envergure de 4,57 mètres, avec une masse totale à vide n’excédant pas 3,5 tonnes. C’est une mini-navette (même mode de rentrée, même architecture générale que la navette STS classique américaine aujourd’hui abandonnée), capable d’atteindre une orbite comprise entre 230 et 1 064 km d’altitude et dotée d’une autonomie de 470 jours.

Continue Reading

Share/Partage

L’État : pourquoi?

 Rapide réflexion sur le rôle et surtout la justification de l’État, par une approche systémique. Pour atteindre cet objectif, il convient de revenir aux fondamentaux : à quoi sert l’État?

 

Réponses :

  • à garantir l’intégrité physique de ses administrés
  • à protéger la propriété de ses administrés
  • à mettre en commun les ressources jugées vitales puis utiles à la collectivité
  • à assurer une défense commune
  • à résorber des litiges pouvant dégénérer par la vengeance privée

Tout part d’un constat : l’homme doit pouvoir se défendre contre l’environnement hostile, y compris ses semblables, et pour cela doit pouvoir compter sur une entité dont il accepte le fonctionnement en contrepartie de certaines garanties. Lesquelles sont par ailleurs individuelles avant de se fondre dans l’intérêt collectif.

L’étape suivante se définirait par la question suivante : comment doit fonctionner l’État?

Continue Reading

Share/Partage

Croissance démographique : une qualité en soi ?

Certaines régions du monde et en particulier l’Europe sont soumises à un vieillissement de la population, qui se traduit au mieux par une augmentation de l’âge moyen de la population suite au recul de la mortalité annuelle – augmentation de l’espérance de vie – mais le plus souvent par une baisse simultanée de la natalité. Malgré des politiques favorisant une immigration de personnes jeunes pour compenser le déficit de naissances par rapport au renouvellement de la population, cette tendance semble inéluctable. En Allemagne, en 2016, le solde naturel est de – 150 000 personnes pour + 200 000 pour la France à la même période. Pour autant peut-on en déduire que la France est ou même sera plus puissante que l’Allemagne ? Non. Cependant, la stratégie implique de se poser la question du rapport de la démographie et de la puissance. Loin de vouloir être exhaustif, ce billet vise à faire réfléchir sur quelques questions simples.

La nombre est une qualité en soi ?

Si l’on prend en compte une logique malthusienne, la réponse est évidente. Un surplus de population est vue comme un handicap certain. Cette doctrine politique tirée des travaux du britannique Thomas Malthus (1766-1834) prône la restriction ou la limitation de la population, les ressources disponibles étant limitées. A cette doctrine, s’opposent des doctrines liées à la croissance, comme celles d’Alfred Sauvy, qui considèrent qu’une société qui refuse d’avoir des enfants, donc de préparer l’avenir, perd peu à peu son rang. Le débat existe toujours et ce billet ne vise pas à se positionner par rapport à ces deux doctrines opposées. Dans un monde où les ressources apparaissent comme limitées, le malthusianisme est une évidence mais force est de constater que ce que nous appelons ressources, notamment stratégiques, évolue. Si les silex constituaient manifestement une ressource importante à l’âge de pierre, ils n’en constituent plus une. De même, le pétrole ou l’uranium le seront-ils dans cent ou deux cents ans alors qu’à l’âge de pierre leur utilisation était vraisemblablement plus qu’anecdotique ?

On peut considérer que ces deux doctrines – modèles plus exactement – s’appliquent selon que l’on est dans une société technologiquement stable et fermée ou dans une société en pleine évolution et ouverte.

Continue Reading

Share/Partage

Les constructions navales russes maintiennent le cap en 2017

La fin de l’année 2017 aura été rythmée par les informations concernant les priorités financières et industrielles du nouveau programme d’armement 2018-2027, faisant presque passer au second plan les retards dans la livraison de plateformes attendues parfois de (très) longue date. Pourtant, il y aura eu des admissions au service actif plus nombreuses en 2017 qu’en 2016, tandis que le tempo des mises sur cale s’est globalement maintenu. La nature des plateformes concernées évolue, avec la présence de plus en plus marquée d’unités de combat disposant d’un faible tonnage, mais ayant vocation à mettre en œuvre un armement puissant (missiles Kalibr). Alors, que faut-il retenir des constructions navales pour la flotte russe en 2017 ?

*ce bilan porte sur les forces sous-marines et les navires de combat. La construction des bâtiments de soutien logistique et de service n’est pas prise en compte, sauf mention du cas contraire.

Nouvelles unités en surface : tonnage en baisse, nombre en hausse

La marine russe aura reçu en tout 30 nouvelles unités au cours de l’année 2017, selon son commandant en chef, l’amiral Vladimir Korolev. Parmi elles figurent 8 unités combattantes (contre 3 en 2016) dont la plus importante est la frégate Amiral Makarov (Projet 11356M). Et encore, dans les faits, il s’agit d’un acte de recette signé par le MinDéf russe (in extremis) le 27 décembre 2017, au chantier naval Yantar (Kaliningrad). Le bâtiment rejoindra la flotte de la mer Noire d’ici le printemps 2018. La seconde plateforme est la corvette Sovershennyi (Projet 20380), livré finalement à la flotte du Pacifique, après 11 ans de construction dans les cales du chantier naval de Komsomolsk s/Amour. Cette corvette est le premier nouveau bâtiment de combat de surface versé à la flotte du Pacifique dans l’histoire de la marine russe contemporaine. Trois vedettes de patrouille de type Raptor (Projet 03160) ont été livrées par le chantier Pella (Otradnoe) : 2 pour la flotte de la mer Noire et une pour celle de la Baltique. Enfin, trois vedettes anti-saboteur de type Gratchonok (Projet 21980) ont été admises au service actif au sein de la flotte du Nord (2) et au sein de la flotte du Pacifique (1?).

Continue Reading

Share/Partage

Les indigènes du numérique

Le numérique est un terme à la mode, ce qui rend son emploi peu original, notamment lorsqu’il est associé au terme fracture, étant entendu que la résorption de la fracture numérique doit être une lutte de chaque instant.

Selon wikipedia, cette fracture numérique consiste en la disparité d’accès aux technologies informatiques, notamment Internet. Cette définition intégralement reprise par l’IRA de Nantes nous fait une fois de plus regretter que l’emploi du terme numérique est symptomatique du grand flou du vocabulaire précédemment relevé dans les billets ici et . Si d’aventure on se penche sur les chirurgies présidentielles et gouvernementales précédentes, nous constatons que, si Jacques Chirac a été élu en 1995 en promettant notamment de réduire la fracture sociale, le succès de l’opération chirurgicale promise a été pour le moins relatif, ce qui n’est pas de bon augure pour celui de la résorption de la fracture numérique…

La grande différence entre ces deux fractures résiderait-elle dans le fait que depuis le 17 décembre 2009, une loi relative à la lutte contre la fracture numérique a été publiée au journal officiel ? Las ! son objet était de fournir la télévision numérique aux Français et, pour cela, d’instituer dans chaque département une commission de transition vers la télévision numérique (article 4).

Continue Reading

Share/Partage