Confiance et anonymat dans le cyberespace

Lorsqu’ils évoquent le cyberespace, de nombreuses personnes évoquent deux arguments de manière récurrente :

– la confiance, proclamant qu’il faudrait faire du cyberespace un espace de confiance ;

– l’anonymat, qui est une plaie que n’utiliseraient que ceux qui ont quelque chose à cacher (sous-entendu : qui préparent un mauvais coup).

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Ces deux notions peuvent sembler n’avoir aucun rapport entre elles dans la mesure où si je fais confiance à quelqu’un je n’ai aucune raison de lui demeurer anonyme, mais il s’avère qu’elles ne sont pas exclusives l’une de l’autre. En poussant le raisonnement, nous pouvons même nous rendre compte qu’il existe, d’une certaine manière, un lien entre elles au sein du cyberespace.

Peut-on faire du cyberespace un espace de confiance ?

Poser la question de la confiance dans le cyberespace revient souvent à se demander comment il est possible de faire de cet espace un espace de confiance.

Le cyberespace

Mais cette question apparemment sensée s’avère dénuée de tout fondement. Qu’est-ce en effet que le cyberespace ? Un espace créé et utilisé par l’homme. De ce fait des biais ont présidé à sa création, d’autres président à ses modifications, et ses utilisations peuvent être bienveillantes ou malveillantes, selon les intentions et surtout les réalisations de leurs auteurs1.

Affirmer que l’établissement d’une confiance permanente dans le cyberespace, comme le souhaitent notamment les industriels du cyberespace est irréaliste est une position qui peut paraître hardie, tant ceux-ci ne cessent de répéter qu’il faut mettre de la confiance, augmenter la confiance, l’établir, la rétablir, etc.

Supposons qu’ils aient raison. Comment concilier alors cet espace de confiance avec la volonté des États de se servir du cyberespace pour mener des opérations de représailles contre d’autres États2 ? Comment interpréter les récentes paroles du secrétaire d’État au numérique à propos des données personnelles3 ?

Se pourrait-il alors qu’ils aient tous tort ?

Pour répondre à cette question, mieux vaut l’aborder différemment : le vocabulaire est-il utilisé à bon escient ?

La confiance

Cela revient à se demander ce qu’est la confiance.

Le Larousse nous apprend que la confiance est un sentiment, soit de quelqu’un qui se fie entièrement à quelqu’un d’autre, soit un sentiment d’assurance. Dans les deux cas nous avons affaire à un sentiment, difficilement explicable et quantifiable.

D’autre part, la confiance s’accorde (ou pas) à des personnes. Elle ne s’accorde donc pas à des choses ou des institutions qui peuvent être fiables, robustes, mais pas dignes de confiance. Quand on fait confiance à quelqu’un, on fait le pari (plus ou moins rationnel), que cette personne en est digne et ne nous trahira pas. Lors de « l’établissement » de la confiance entre deux personnes, il existe une réciprocité de la confiance, et donc un engagement mutuel à ne pas se trahir. Tous ces éléments sont absents lorsqu’on parle de confiance en la justice, confiance dans les institutions. Il y aurait donc un abus de langage, voire une confusion des termes employés4.

Espace de confiance

Vouloir faire du cyberespace un espace de confiance revient alors à ce que chaque personne que l’on y croise soit estimée digne de confiance. Cela s’avère particulièrement difficile, car il faudrait pour cela que chacun y entre avec des intentions entièrement pures, et se conduise comme un doux agneau venant de naître.

Ce qui serait une révolution dans la nature humaine car la confiance ne se décrète pas. Elle se constate.

Souvenons-nous que Soljenitsyne, après s’être demandé pour quelles raisons des personnes humaines avaient pu devenir gardiens du goulag et humilier les zeks au-delà de tout ce que les sbires des Tsars avaient fait endurer à leurs sujets écrivait « la ligne de partage entre le bien et le mal passe par le cœur de chaque homme. Et qui ira détruire un morceau de son propre cœur5 ? » Ce qui pourrait être rapproché de la banalité du mal décrite par Hannah Arendt dans Eichmann à Jérusalem6.

Cette révolution dans la nature humaine serait d’autant plus paradoxale que ces mêmes industriels ne cessent de nous expliquer qu’il faut nous protéger, sécuriser nos systèmes d’information et nos ordinateurs, bref qu’il nous faut prendre des mesures montrant qu’on ne fait confiance à personne.

Cette apparente volonté de faire du cyber un espace de confiance est difficilement compréhensible, car elle revient à proclamer : faisons du cyberespace un espace de confiance, tout en sachant que si vous ne vous équipez pas de « solutions » de sécurité7, il vaut mieux ne faire confiance à personne.

À moins que la construction de la confiance dans le cyberespace passe par l’exclusion de tous ceux qui ne seront pas jugés digne de confiance. Mais comment effectuer cette subtile distinction ?

Alors, puisque le cyber ne peut, s’il reste ouvert à tous, malgré les discours et les annonces marketing, être un espace de confiance, dans la mesure où il est hanté par des personnes auxquelles on nous demande, par défaut, de ne pas accorder notre confiance, l’anonymat peut être une parade pour éviter de tomber dans ses pièges.

L’anonymat

Rester anonyme est en effet une parade intéressante, et surtout adaptée, puisque cela permet de n’y dévoiler que ce qui est indispensable.

Mais les contempteurs du cyber-anonymat le parent de pratiquement tous les vices possibles. Vouloir être et demeurer anonyme dans le cyberespace serait l’aveu implicite d’un manque de courage, d’une culpabilité devant demeurer cachée, au pire d’une intention malveillante.

Manque de courage ou jugement sur les apparences

Le premier point se remarque par le refus de certaines personnes de discuter via twitter avec des comptes anonymes ou pseudonymisés. Pourtant, personne ne se déplace dans la rue avec son identité affichée et visible par tout le monde. Cohabiter avec des « anonymes » ne pose pas de problème dans la vie réelle, mais en serait un dans le cyber. Étrange.

De même, les achats dans les magasins lorsqu’ils sont effectués en liquide sont « anonymes » pour le vendeur. Et si le client est mécontent du bien ou du service acheté, le vendeur ne lui demande pas de décliner d’abord son identité avant de discuter du litige.

Alors, vérité en deçà du cyber, erreur au-delà ?

Les révélations de Snowden sont-elles devenues plus vraies une fois que l’anonymat de leur auteur a été levé ?

Cette affirmation de « manque de courage » ne serait-elle pas en fait une actualisation de la lettre de Saint Jacques qui expose les différences de traitement dues à l’apparence : Si, par exemple, il entre dans votre assemblée un homme qui ait un anneau d’or et un vêtement magnifique, et qu’il y entre aussi un pauvre avec un habit sordide ; et que tournant vos regards vers celui qui est magnifiquement vêtu, vous lui disiez : « Vous, asseyez-vous ici, à cette place d’honneur », et que vous disiez au pauvre « Toi, tiens-toi là debout, ou assieds-toi ici, au bas de mon marchepied » n’est-ce pas faire entre vous des distinctions, et vous établir juges aux pensées perverses8 ? À la différence que le critère de discrimination ne serait pas constitué par les vêtements mais par le CV de l’audacieux (et irrévérencieux) interlocuteur.

Culpabilité cachée

L’anonymat serait également un bon moyen d’interférer dans le débat alors que l’on a quelque chose à cacher. Il servirait ainsi à se refaire une virginité alors que le poids de la culpabilité devrait entraîner son auteur dans les insondables abîmes de l’oubli mémoriel.

Ceux qui brandissent leur identité comme des étendards se muent alors en juges implacables, devant lesquels on ne peut que trembler : Si tu retiens les fautes Seigneur, qui subsistera9 ?

Voici donc un autre moyen de cultiver l’entre-soi déjà aperçu supra en disqualifiant ceux qui n’ont pas un CV estimé suffisant pour débattre.

Mais, ce faisant, de quelle autorité se prévalent-ils pour être aussi exigeants ?

Intention malveillante

Ils se prévalent vraisemblablement de la mission qu’ils se sont confiés de veiller au bon « ordre public10 » du cyberespace. Refuser l’anonymat serait le meilleur moyen de prouver qu’aucune intention malveillante ne nous anime.

Cet argument revient d’ailleurs ad libitum dès qu’une loi relative à la sécurité voit se manifester des opposants. Et là, le même sophisme est mobilisé : si vous n’avez rien à cacher, alors vous ne craignez pas les intrusions dans votre vie privée ; par conséquent si vous craignez ces intrusions, c’est que vous voulez cacher quelque chose11.

Alors, disons le sans ambages : tout le monde a quelque chose à cacher.

Quoi donc ? Sa vie privée, tout simplement.

Une des meilleures preuves en est la discrétion de la presse française sur les incartades présidentielles (répétées). Tous nos présidents, depuis Giscard inclus, ont eu une réputation de séducteur non négligeable. Pourtant, le silence a toujours été de mise, et les paparazzi qui ont révélé l’appétence d’un ex-président pour la panoplie des Daft Punk, tôt le matin, ont été considérés comme appartenant à la presse de caniveau. La vie privée présidentielle aurait donc une valeur supérieure à la vie privée des autres citoyens ? Vérité en deçà des cercles du pouvoir, erreur au-delà ?

Il serait bon que les donneurs de leçon visionnent le film « Anon » dans lequel un personnage déclare que s’il reste anonyme « ce n’est pas que j’ai quelque chose à cacher, c’est qu’il n’y a rien que j’ai envie de à montrer. »

Il est vrai que cette déclaration va à rebours des exigences de « transparence » de rigueur actuellement. Mais être transparent, c’est n’être pas grand-chose. Être transparent, c’est refuser toute pudeur, toute intimité cette « réserve de soi qui se révèle à autrui dans un climat de confiance12 ».

Conclusion

Choisir l’anonymat est aussi une manifestation de la liberté individuelle. Parce que chacun est libre, chacun peut de choisir de s’exprimer dans le cyberespace de manière anonyme ou sous pseudonyme, et dénier aux citoyens cette liberté n’est-elle pas un pas effectué vers le totalitarisme qui choisit l’anonymat pour ceux qu’il veut faire disparaître ? « L’État totalitaire laisse ses adversaires disparaître dans l’anonymat et le silence13. »

Choisir l’anonymat est aussi une manifestation de la liberté de mettre en valeur un aspect de sa personne qui ne pourrait l’être si l’on s’exprimait sous son identité publique. Certains artistes ont choisi le pseudonyme, ce qui n’a pas forcément nuit à la qualité de leur œuvre. Dénier à quelqu’un la possibilité d’être anonyme, c’est réduire cette personne à l’image que l’on s’est déjà faite d’elle. Les œuvres de César, Picasso, Chagall, Nadar, Capa, Lauren Bacall, Cary Grant, et tant d’autres14 sont-elles de qualité inférieure parce que leur auteur n’a pas révélé immédiatement son état-civil ?

Choisir l’anonymat, c’est aussi choisir la liberté de faire confiance à qui l’on souhaite et non à qui l’on « devrait » parce que le cyberespace serait devenu un « espace de confiance. »

In fine, cette question soulève celle du lien entre les citoyens et leurs États : peut-on faire confiance à un État qui n’en accorderait aucune à ses citoyens puisqu’il décide de les forcer à tout faire de manière évidente et publique ? Faut-il qu’il se défie de ses citoyens pour leur dénier la liberté de se montrer et celle de ne pas le faire !

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1« Par conséquent, l’agir humain ne peut pas être estimé moralement bon seulement parce qu’il convient pour atteindre tel ou tel but recherché, ou simplement parce que l’intention du sujet est bonne. » Jean-Paul II, Veritatis Splendor, n° 72.

3Interrogé par Léa Salamé, Mounir Mahjoubi affirme qu’il faut désormais agir avec nos données personnelles sur Internet comme avec n’importe quel objet précieux. Cf. https://lexpansion.lexpress.fr/high-tech/mahjoubi-invite-a-supprimer-nos-donnees-sensibles-d-internet_2039009.html

4« Si j’avais le pouvoir, je commencerais par redonner leur sens aux mots. » Confucius.

5L’archipel du goulag, tome 1, p 128.

6« L’ennui, avec Eichmann, c’est précisément qu’il y en avait beaucoup qui lui ressemblaient et qui n’étaient ni pervers ni sadiques, qui étaient, et sont encore, terriblement et effroyablement normaux. » H. Arendt, Eichmann à Jérusalem, Folio histoire p 477.

8Épître de Saint Jacques, 2, 2-4.

9Psaume 129, verset 3.

10Cette notion « d’ordre public » du cyberespace mériterait à elle seule un billet de réfutation. Mais le temps manque…

12V. Larger, La famille, invention humaine ou dessein divin, p 101

13Peter Bamm cité par Hannah Arendt in Eichmann à Jerusalem, Folio histoire p 408.

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