Rapport CAPS-IRSEM sur les manipulations de l’information : des sophismes dans les objections (JBJV)

Echoradar est heureux de contribuer, en tant que plateforme, au débat stratégique en France. En effet, l’IRSEM et le CAPS ont publié un rapport sur les manipulations de l’information. Il a été signalé sur les réseaux sociaux et par de nombreux médias qui reprenaient les éléments de presse, sans aller plus avant.  Quelques lectures plus attentives en avaient quand même été faites, par des auteurs divers comme Libération (ici), Bruxelles2 (ici), Infoguerre (ici) pour ne citer que des articles qu’on ne soupçonnera pas d’être militants et qui émettaient quelques objections. Heureusement donc qu’un rapport est lu et pas seulement cité ! C’est d’ailleurs dans cet esprit que nous avons publié un article mêlant critique et deuxième degré qui nous a été envoyé par un correspondant. Pour des raisons particulières, nous avons accepté de le publier sous pseudonyme, ce qui se fait dans les meilleurs médias même si, évidemment, nous préférons des auteurs en chair et en os.

Mais comme dans tout débat, il est normal que les arguments s’échangent. Nous accueillons donc avec grand plaisir cet article de Jean-Baptiste Jeangène-Vilmer, directeur de l’IRSEM, qui de  façon lui aussi spirituelle s’est attaché à répondre aux objections qui avaient été faites audit rapport. En ce sens, Echoradar répond à sa vocation, celle d’un débat intellectuel qui ne pèche pas par les passions que l’on voit malheureusement se répandre sur les réseaux sociaux. Ici au moins, nous ne limitons pas les 140 (ou 280) caractères et nous lisons  avec plaisir la finesse et l’ironie intelligente de l’esprit français. Merci donc à tous les auteurs qui ont contribué à ce débat et tout particulièrement à celui du jour, Jean-Baptiste Jeangène-Vilmer. ER.

Dans un billet récent publié sur EchoRadar, un courageux « invité » signant sous pseudonyme  fait une lecture critique de notre rapport CAPS-IRSEM sur les manipulations de l’information[1]. Tout débat rationnel sur ce sujet étant dans l’intérêt collectif, nous apprécions la démarche. Certaines de ses remarques sont d’ailleurs légitimes. D’autres, en revanche, sont contestables, voire malhonnêtes, ce qui est une raison suffisante de réagir. Je remercie l’équipe d’EchoRadar de me permettre de le faire ici.

Le rapport est téléchargeable sur les sites du ministère de l’Europe et des Affaires étrangères  et du ministère des Armées (IRSEM).

Deux remarques préalables. D’une part, dès ses premières lignes, notre mystérieux lecteur trouve suspect que le rapport ait reçu « d’innombrables éloges, parfois même de personnes avouant ne pas l’avoir encore lu » (lesquelles ?), et se demande si cette publication « à grand renfort de publicité, notamment sur les réseaux sociaux (…) ne constituerait pas elle-même une manipulation de l’information ». C’est-à-dire ? De quoi nous soupçonne-t-on exactement ? D’avoir eu recours à une ferme de trolls pour faire la promotion du rapport ? La réalité est plus simple : comme toutes nos publications, la parution du rapport a été annoncée sur les réseaux sociaux. L’annonce a été abondamment partagée par d’autres, ce qui s’explique par la multiplicité et l’audience des vecteurs initiaux (ministère des Armées, ministère de l’Europe et des Affaires étrangères, auteurs), des langues (le rapport est publié en français et en anglais) et par l’intérêt que peut susciter un rapport interministériel sur un sujet non seulement très actuel mais aussi habituellement traité par la société civile.

D’autre part, l’auteur poursuit en précisant « que le Kremlin ne [lui] a versé aucun kopeck et qu’à [sa] connaissance, [il] n’est pas un agent russe ». Sauf qu’à notre connaissance, nous n’en savons rien, puisqu’il a fait le choix courageux de l’anonymat. Il ne nous dit pas qui il est, mais nous demande de croire qu’il n’est pas ceci ou cela… Quoi qu’il en soit, sa critique qui rejoint de facto celles déjà émises par RT et Sputnik (et auxquelles j’ai en partie répondu)[2], a été appréciée sur les réseaux sociaux par des pro-Kremlin et pro-Assad notoires, dont certains ne cachent pas leur proximité avec l’extrême droite ni leur haine de l’Europe, de l’Amérique, et accessoirement du CAPS et de l’IRSEM. Notre auteur n’y est sans doute pour rien, il n’est certainement pas responsable de ceux qui l’apprécient et cela n’invalide pas en soi ses critiques – c’est pourquoi je vais y répondre –, mais cela donne une idée de l’environnement idéologique de ce genre de position, qui n’est pas neutre en dépit de l’apparence de scientificité qu’elle revêt.

  1. Ignoratio elenchi (sur la scientificité du rapport)

L’objectif du billet est « de voir si les critères scientifiques revendiqués par [les] auteurs [du rapport] sont bien respectés ». L’auteur présume donc que nous revendiquons une scientificité (« un document se voulant scientifique », expression répétée deux fois, « une enquête présumée scientifique », etc.) et se consacre à la réfuter (« l’étude n’est que peu scientifique », « ladite enquête n’est pas scientifique », etc.). La pertinence des références au président de la république et au ministre des Affaires étrangères est évaluée « au vu de la renommée scientifique de leurs travaux », et partout dans le papier le raisonnement est le même : « Un document scientifique doit » faire ceci ou cela, or le rapport ne le fait pas, donc il n’est pas scientifique. En particulier, il nous est reproché de donner notre avis (« le fait d’utiliser le terme sain renvoie davantage à un jugement de valeur qu’à une observation scientifique » ; ce « n’est pas une présentation scientifique des faits, mais l’expression d’un avis avec lequel on peut être plus ou moins d’accord », etc.).

Or, la prémisse est fausse : nous ne revendiquons pas de scientificité. Il n’est écrit nulle part dans le rapport que ce document « se veut scientifique ». Le mot lui-même a davantage d’occurrences dans ce billet de blog que dans les 212 pages du rapport.

Et pour cause : la mission du CAPS, qui travaille pour le ministre, est de faire de l’aide à la décision en politique étrangère. Son équipe, constituée pour moitié de diplomates, a l’ambition d’être rigoureuse mais pas pour autant « scientifique ». L’IRSEM en revanche est un institut scientifique, en ce que 80% de son équipe de recherche a un doctorat, parfois un post-doctorat voire un poste universitaire (maître de conférence ou professeur des universités), et publie des articles dans des revues évaluées par les pairs et des livres chez des presses universitaires renommées. Cependant, l’IRSEM a la particularité d’être un institut de recherche du ministère des Armées, et cette hybridité implique de maintenir l’équilibre entre les dimensions universitaire et opérationnelle[3]. Nous avons de nombreuses publications et activités scientifiques mais ce rapport relève d’un autre objectif, d’opérationnalisation de l’IRSEM. Au cas où cela aurait échappé à notre lecteur perspicace, il n’est ni un article de revue ni un livre universitaire, mais un rapport préparé avec nos collègues du CAPS sur la base d’une centaine d’entretiens dans 20 pays avec les autorités nationales et les sociétés civiles, pour savoir quelles étaient leur perception de la menace et les contre-mesures mises en place. Son objectif est d’identifier les bonnes pratiques, en vue d’éclairer la décision politique, en France et à l’étranger (d’où sa traduction en anglais et l’intérêt qu’il suscite de la part d’autres gouvernements).

Par conséquent, nous assumons d’y donner « un avis avec lequel on peut être plus ou moins d’accord ». C’est même sa raison d’être. Le fait qu’il contienne 50 recommandations aurait pu mettre la puce à l’oreille de notre lecteur de ce point de vue, car la recommandation est par définition normative : elle est un conseil, donc l’expression d’un avis, d’un jugement. On notera par ailleurs la contradiction consistant, d’un côté, à nous faire le reproche général d’être normatif et, de l’autre, à regretter que la partie sur les réponses étatiques soit « simplement descriptive, aucune critique n’est émise ». Il faudrait savoir !

Quoi qu’il en soit, en consacrant l’essentiel de sa critique à la scientificité du rapport, et en présumant que nous la revendiquons, il commet là un sophisme connu depuis des siècles sous le nom d’Ignoratio elenchi (ignorance du sujet). Celui-ci consiste à attribuer à l’adversaire une thèse qu’il ne défend pas mais qui est plus facile à réfuter. Dans leur Logique (1662), Arnauld et Nicole parlaient de « prouver autre chose que ce qui est en question. (…) on attribue à son adversaire ce qui est éloigné de son sentiment pour le combattre avec plus d’avantage »[4]. Et, ce faisant, on manque son but.

  1. Non sequitur (sur l’indépendance du rapport)

Que le CAPS et l’IRSEM, deux centres appartenant à des ministères régaliens, publient un rapport frappé de la Marianne de la république française, lancé en présence de la ministre des Armées, tout en prétendant que « ce rapport n’est pas et ne doit pas être considéré comme une position officielle du gouvernement français » (p. 9) n’est pas évident à comprendre et notre auteur, comme d’autres, peine à cet endroit.

Ce qu’il faut comprendre est que le CAPS et l’IRSEM, qui sont présentés en page 2 du rapport, ont beau faire partie des ministères en question, ils produisent des analyses indépendantes au sens où ils ne se préoccupent pas de suivre la ligne officielle. C’est même leur raison d’être : la valeur ajoutée de ces services, par rapport aux autres, est de permettre à leur ministère respectif de penser différemment, « en dehors de la boîte ». Parfois, la ligne est vraiment différente et il n’est pas rare que la production de ces centres irrite alors en interne (Michel Jobert, ministre des Affaires étrangères sous lequel a été créé le CAP en 1973, le voyait comme un « poil à gratter »). D’autres fois, la ligne est convergente avec les positions officielles car il n’est pas interdit, en pensant de façon indépendante, d’arriver aux mêmes conclusions. Et cela ne veut pas dire que nos travaux sont télécommandés ou complaisants.

En l’occurrence, notre auteur pense « que ce travail répond à un besoin clairement exprimé du ministère, ce qui pourrait s’apparenter à une commande ». Il le déduit notamment du nombre d’occurrences des noms Macron et Le Drian – une méthode farfelue qui ne prouve évidemment rien, si ce n’est que, pour être complet, la littérature académique qui compose l’essentiel de la bibliographie ne suffit pas, il faut aussi inclure des sources officielles et, dans le cas français, elles sont concentrées dans quelques discours – dont le plus long et le plus détaillé est celui de Jean-Yves Le Drian du 4 avril 2018.

En réalité, ce rapport n’a jamais été une commande. L’idée est née au cours de l’été 2017. Je venais de publier un article dans la Revue Défense Nationale[5] et le CAPS étudiait la question sous l’angle de la société civile. Nous étions convaincus de l’importance du sujet et nos approches étaient complémentaires. Nous avons donc décidé de travailler ensemble, ce qui a été formalisé dans une note interne sous double timbre, datée du 1er septembre 2017. Cette note annonçait le lancement d’une enquête et la préparation d’un rapport. C’est ainsi que l’administration et nos ministres ont été informés de nos travaux. Ils les ont accueillis avec intérêt et nous les avons régulièrement tenus au courant de leur avancée les mois suivants. Le rapport était attendu, parfois avec impatience, mais à aucun moment ils ne nous ont demandés quoi que ce soit – ni d’écrire ceci, ni de ne pas écrire cela. C’est pourquoi nous pouvons dire que ce groupe s’est constitué « de notre propre initiative » (p. 7), qu’il a « travaillé en toute indépendance » (p. 9) et que ses opinions « n’engagent que leurs auteurs » (p. 2). Toutes les personnes impliquées dans ce processus, à commencer par les ministres en question, pourront le confirmer.

Le syllogisme consistant à dire que, parce que les auteurs sont membres de ministères régaliens (prémisse 1) et parce qu’ils citent fréquemment les noms de Macron et Le Drian (prémisse 2), leur rapport doit être une œuvre de commande (conclusion) est un autre sophisme classique, qu’on appelle non sequitur (qui ne suit pas les prémisses) : il tire une conclusion fausse de prémisses vraies mais non reliées entre elles et n’impliquant pas la conclusion en question.

  1. Diversion et tu quoque (sur l’espionnage britannique)

Notre auteur affirme que « Citer à la p 50 la diatribe de Theresa May contre les ingérences russes est d’autant plus amusant que les services secrets de Sa Très Gracieuse Majesté ont été convaincus d’espionnage des instances européennes… ». Ce n’est évidemment pas parce que les services britanniques espionnent (comme tout le monde) que les accusations portées par Theresa May (qui reproche à la Russie l’annexion de la Crimée, le conflit du Donbass, des violations de l’espace aérien de pays européens, des cyberattaques et des ingérences dans les processus électoraux) sont fausses. Les deux peuvent être vrais en même temps, et les reproches ne s’annulent pas puisqu’ils portent sur des activités qui ne sont ni identiques ni même similaires.

C’est un cas exemplaire de diversion (« commencer à parler de quelque chose de complètement différent, comme si ça avait un rapport avec le débat et consistait un argument contre votre adversaire »[6]) et de tu quoque (toi aussi : sophisme consistant à retourner la critique contre l’accusateur).

  1. Déshonneur par association (sur le totalitarisme)

L’auteur estime que notre recommandation d’« adopter une législation contre les fausses nouvelles », en l’occurrence le dispositif légal proposé en France (qui contrairement à ce qu’il affirme n’est pas « récemment voté » mais n’est encore qu’une proposition de loi), revient à « s’approcher d’un ministère de la vérité ». Non seulement c’est faux (la différence entre le fait de « laisser au juge la décision de distinguer le vrai du faux » dans certains cas – le projet de loi est très restrictif – et un ministère de la vérité est tout simplement la séparation des pouvoirs entre le législatif et l’exécutif), mais le vocabulaire employé n’est pas anodin. « Ministère de la vérité » est une expression orwellienne (qui renvoie à 1984 de George Orwell) abondamment utilisée par ceux qui profitent des manipulations de l’information pour discréditer les efforts entrepris contre eux en associant ces politiques au totalitarisme. C’est le narratif de la « dérive totalitaire » du gouvernement, répandu par les extrêmes de droite comme de gauche (qui savent de quoi ils parlent), avec le soutien des médias pro-Kremlin. Rien de nouveau sous le soleil, mais on aurait pu s’attendre à mieux de la part d’une lecture se voulant rigoureuse.

En l’espèce, il s’agit d’un sophisme du déshonneur par association, ou « association dégradante » chez Schopenhauer : « Lorsque l’on est confronté à une assertion de l’adversaire, il y a une façon de l’écarter rapidement, ou du moins de jeter l’opprobre dessus en la plaçant dans une catégorie péjorative, même si l’association n’est qu’apparente ou très ténue »[7].

  1. Exagération

L’auteur la pratique à plusieurs reprises. Un seul exemple : nous affirmons que l’attribution est « difficile » (p. 161), et l’auteur en déduit que cela « invalide alors toutes les affirmations effectuées précédemment sur le thème de l’attribution », comme si « difficile » et « impossible » étaient la même chose. Ce n’est pas parce que l’attribution d’une attaque est difficile qu’il n’y a pas des indices pointant dans une direction. Certains Etats estiment d’ailleurs que ces indices sont suffisants pour attribuer dans des déclarations politiques les attaques dont ils sont victimes, et parfois même pour prendre des sanctions. C’est un cas d’exagération, que Schopenhauer appelle aussi l’extension[8].

  1. Fausse analogie

Si le rapport rappelle que le directeur général de Twitter a partagé au moins 17 tweets d’un troll russe, c’est pour montrer que cela peut arriver à tout le monde, que personne n’est à l’abri, même les utilisateurs les plus expérimentés. Notre lecteur estime que « cet argument est du même niveau que celui qui reviendrait à critiquer madame Merkel parce qu’elle s’exprime dans une langue rappelant les heures les plus sombres de notre histoire ». C’est un sophisme de la fausse analogie particulièrement épais, puisqu’il n’y a rien de commun entre ces deux affirmations : il est inévitable et même souhaitable qu’Angela Merkel s’exprime en allemand, alors qu’il est évitable et non souhaitable que le directeur général de Twitter partage des tweets d’un troll russe, selon les objectifs que cette compagnie se fixe à elle-même. Tous les efforts entrepris par les plateformes numériques pour détecter et supprimer les faux comptes et les discours haineux vont dans ce sens.

Autre exemple : notre auteur nous reproche de ne pas critiquer TF1, qui affirmait en 2004 « vendre du temps de cerveau disponible » (c’est mal – mais pour être précis cette affirmation était celle du PDG d’alors et non du groupe), alors que nous blâmons Facebook pour le scandale de Cambridge Analytica (et non « Analytics »). Il en déduit une « différence de traitement ». Elle est justifiée par une différence de conséquences : la déclaration du PDG de TF1 n’était certes pas très adroite, mais elle n’a pas causé la fuite des données personnelles de 87 millions de personnes, ni joué un rôle dans une élection présidentielle américaine. Comparaison n’est pas raison.

  1. Erreurs factuelles

Il y a un certain nombre de choses que l’auteur dit que nous ne faisons pas alors que ne le faisons :

– « ne jamais nommer [les] dommages » que causent les manipulations de l’information : la deuxième partie du rapport (p. 67-104) en contient de nombreux exemples sur des dizaines de pages.

– ne pas « définir la qualité d’un contenu » : les critères du journalisme de qualité sont rappelés p. 194-195 et nous renvoyons par ailleurs aux chartes d’éthique journalistique (p. 188) et autres initiatives normatives (p. 143) qui développent ces critères.

– dans la partie sur les défis futurs, ne pas mentionner que le Kremlin n’aura pas l’exclusivité sur certaines techniques : non seulement nous le faisons, mais l’auteur le sait et le rappelle dans une superbe contradiction (« sans mentionner (…) ce qui est cependant souligné p 166 »).

– « les causes de cette crise [de confiance envers les institutions] ne sont pas étudiées » : nous distinguons pourtant des facteurs circonstanciels, dont la crise financière de 2008-2009, et pas moins de cinq causes profondes (p. 37-38).

– L’auteur réclame « quelques exemples de manipulations non hostiles de l’information pour se ranger définitivement à [notre] avis ».  Il ne fallait pourtant pas aller bien loin pour en trouver, simplement finir la phrase dont il cite le début (« Trop large car il inclut la désinformation bénigne, sans intention hostile (…)) : « (…) même si ses conséquences peuvent être réelles, comme en 1938 lorsqu’Orson Welles sema la panique aux États-Unis avec son adaptation radiophonique de La Guerre des mondes, qui amena la population à croire à une attaque extraterrestre ». Les mythes et histoires pour enfants sont d’autres exemples : faire croire au père noël, c’est diffuser intentionnellement une fausse information, sans intention hostile. La publicité, mentionnée à plusieurs reprises dans le rapport, offre encore un exemple.

Inversement, il y a des choses que l’auteur dit que nous faisons alors que nous ne le faisons pas. Par exemple « mettre au même niveau les manipulations des élections présidentielles US et Française (p 11) sans aucun élément de preuve ». La page 11 rappelle simplement que « les élections américaine de 2016 et française de 2017 ont jeté une lumière crue sur ce phénomène ». Il n’y a aucune égalisation, équivalence ou comparaison de niveau. Et deux événements de niveaux différents peuvent jeter une lumière crue sur un même phénomène. En revanche, lorsque nous comparons ces deux élections plus loin dans le texte, c’est pour montrer que, sur l’échelle de l’ingérence électorale du chercheur finlandais Mika Aaltola, qui va de 1 à 5, le cas américain est à 5 tandis que le français n’est qu’à 3 (p. 94). Nous montrons donc précisément que ces deux ingérences ne sont pas « au même niveau ».

  1. Incompréhensions diverses

Il y a d’abord une incompréhension du périmètre du rapport. Deux exemples. D’une part, il regrette que « les acteurs non étatiques manipulant l’information n’incluent aucune ONG », ce qui est normal puisque ce serait hors-sujet. Nous insistons sur le fait que ce rapport est limité « à l’étude des manipulations de l’information d’origine étatique et étrangère » (p. 8, répété p. 12 et 43). Par curiosité toutefois, à quelles ONG pense-t-il ? Il ne le dit pas.

D’autre part, il nous reproche de ne citer « que certaines attaques : ’Ukraine, Bundestag, référendum néerlandais, Brexit, élection américaine’ ». Dans le rapport, cette énumération figure dans une parenthèse pour montrer que « les ingérences répétées qui se sont produites [dans nos démocraties] depuis 2014 (…) ont prouvé que les démocraties occidentales, même les plus grandes, n’étaient pas immunes » (p. 7), et nous ne prétendons nulle part en dresser la liste exhaustive. A quelles autres ingérences (dans nos démocraties depuis 2014) l’auteur pense-t-il, et en quoi remettent-elles en cause le propos qu’il s’agissait d’illustrer ? Il ne le dit pas non plus.

Il y a ensuite des questions de vocabulaire. De ce que nous écrivons, d’une part, que « la désinformation est généralement définie comme la diffusion d’informations délibérément fausses ou trompeuses » et, d’autre part, que ce terme est « trop large car il inclut la désinformation bénigne, sans intention hostile », notre auteur en déduit qu’il est « contradictoire d’affirmer que la diffusion d’informations délibérément fausses ou trompeuses peut s’effectuer sans intention hostile ». Là encore, non sequitur : il n’y a rien de contradictoire à faire en même temps un constat (X est généralement défini comme ceci, ce qui signifie d’ailleurs « pas tout le temps ») et une critique (cette définition est trop large).

Enfin, l’auteur nous reproche l’incohérence consistant à critiquer le terme « fake news » parce qu’il est vague tout en utilisant nous-mêmes certains termes, comme populisme, conspirationnisme, russophile, fachosphère, sans les définir. C’est parfois faux (conspirationnisme est défini p. 35) mais, dans l’absolu, nous reconnaissons volontiers qu’il est toujours possible d’être plus précis et que nous aurions pu définir davantage. La critique est facile, cependant, car on pourra toujours trouver un terme non défini dans une phrase. Et surtout, elle n’invalide pas notre argument : ce n’est pas parce que d’autres termes sont vagues que « fake news » ne l’est pas. L’important est de justifier ses choix terminologiques, ce que nous avons fait (en préférant « manipulations de l’information »).

Conclusion

Comme tout travail, notre rapport est imparfait et nous sommes reconnaissants envers les lecteurs qui prennent le temps de faire des remarques constructives. Elles nous permettent d’affiner notre réflexion, et éventuellement de corriger certains points. Les sophismes, en revanche, polluent le débat et doivent être réfutés. C’est un exercice long et fastidieux, surtout un dimanche ensoleillé, mais ne pas s’y prêter de temps à autre, ne serait-ce que par goût de l’argumentation, revient à laisser le terrain aux désinformateurs. C’est la première des failles cognitives que nous identifions dans le rapport : « La désinformation exploite une paresse intellectuelle naturelle, qui consiste à ne pas exercer son esprit critique de manière systématique, et à relayer des propos naïvement sans chercher à les étayer par des preuves » (p. 31). Nous continuerons d’exercer notre esprit critique de manière systématique, et de réfuter les raisonnements fallacieux qui visent notre travail.

Jean-Baptiste Jeangène Vilmer

[1] http://echoradar.eu/2018/09/24/les-manipulations-de-linformation/

[2] https://twitter.com/jeangene_vilmer/status/1039092763130822656. Voir aussi « Russia’s Double Media Standards », EUvsDisinfo.eu, 1er octobre 2018 (https://euvsdisinfo.eu/russias-double-media-standards/).

[3] Jean-Baptiste Jeangène Vilmer, « L’IRSEM évolue », La Lettre de l’IRSEM, édition spéciale du 15 septembre 2016 et « Un an à l’IRSEM », La Lettre de l’IRSEM, édition spéciale du 22 septembre 2017.

[4] Antoine Arnauld et Pierre Nicole, La Logique ou l’art de penser (1662), chap. XIX, 1. Voir aussi Arthur Schopenhauer, L’Art d’avoir toujours raison (1864), stratagème III : « L’on attaque quelque chose de différent que ce qui a été affirmé ».

[5] Jean-Baptiste Jeangène Vilmer, « La lutte contre la désinformation russe : contrer la propagande sans faire de contre-propagande ? », Revue Défense Nationale, n°801, juin 2017, p. 93-105.

[6] Schopenhauer, op. cit., stratagème XXIX.

[7] Schopenhauer, op. cit., stratagème XXXII

[8] Schopenhauer, op. cit., stratagème I.

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Olivier Kempf

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