Mondialisation et territoires

Le sujet semble facile voire éculé ; tout ou presque aurait déjà été écrit sur la mondialisation et le phénomène serait maintenant parfaitement compris ; ses évolutions deviendraient anticipables. Le rapport de la mondialisation au territoire a toujours été complexe. Interdépendants et pourtant opposés, les deux n’ont cessé de constituer depuis le milieu du XXe siècle un couple thermodynamique central dans la compréhension de l’économie politique mondiale. Le territoire peut d’ailleurs être considéré suivant plusieurs échelles – c’est même le propre de la géographie économique – ces mêmes échelles se répondant, voire s’opposant. La volonté de l’Union européenne (échelle régionale) de pousser à une Europe des régions par la montée en puissance d’ensembles sous-nationaux (échelle locale) est une volonté d’abaisser le pouvoir des Etats centraux (échelle nationale) sur certaines questions importantes. Toutefois la mondialisation semble ontologiquement s’opposer à une logique de territoire fort politiquement, puisqu’elle cherche une unification planétaire des règles économiques ; donc du droit, par essence différencié selon les territoires. Un droit planétaire unique en viendrait donc en théorie à gommer les Etats, du moins c’est le rêve des internationalistes de tous bords. Les faits récents semblent démentir le mouvement qui avait été enclenché au milieu des années 1940, y compris chez ses premiers promoteurs.

Le territoire s’exploite, il se met en valeur, parfois il se conquiert – l’annexion de la Crimée en 2014 nous le rappelle – mais toujours il se pense et se vit. Le territoire est ainsi avant tout une expérience à la fois intérieure et collective dont le maître mot est identité. Ce n’est ainsi pas un hasard que nous assistions à un « retour des territoires » – si tant est que ceux-ci aient un jour disparu – puisque le phénomène le plus important de ce début de XXIe siècle est la crise de la conscience des pays du Nord. La confrontation à des défis économiques et politiques de plus en plus importants, le sentiment de déclassement international – y compris aux Etats-Unis – et l’amertume de la fin de l’ère bénie des « dividendes de la paix » (1991-2001), finissent par créer un sentiment de frustration occidental et un besoin de revenir à une identité essentielle.

L’élection de D. Trump et le Brexit sont en réalité les effets visibles de cette revanche des territoires. Ils en sont même le coup de tonnerre qui frappe ceux qui espéraient qu’enfin les Hommes accepteraient de devenir les rouages d’une machine mondialisée reposant sur la compétitivité commerciale absolue. Que n’a-t-on pas entendu sur ces votes, à commencer par leur soi-disant manipulation par des puissances étrangères ou le fait que les citoyens « votaient mal » (sic). Le problème n’est bien évidemment pas là puisque, par essence, les individus ne votent pas bien ou mal, mais selon des convictions qui sont elles-mêmes forgées par leur expérience du réel. Dans les deux cas il suffit de se plonger dans des métriques économiques simples, mises en avant par L. Carroué dans le récent Atlas de la mondialisation pour comprendre : le sentiment de déclassement économique des citoyens de certaines régions (Centre et Nord du Royaume-Uni, large Midwest américain englobant presque tout le pays sauf les deux côtes océaniques) les a poussés vers un retour au territoire. Les déçus de l’ère Obama, considéré comme incapable de protéger les Américains des soubresauts de l’économie, ont choisi celui qui était le plus improbable au départ, mais aussi le plus ferme sur un recentrage de la politique américaine vers le territoire des Etats-Unis.

La fin de la première phase de la mondialisation consiste en son achèvement. Forgée depuis 1944 et le traité de Bretton-Woods, elle trouve l’aboutissement de sa construction le 11 décembre 2001 avec l’adhésion de la Chine à l’OMC, le moment où la dernière grande économie accepte les règles d’un marché mondial. Depuis cette époque il est possible d’affirmer que si tous ne parlent pas la même « langue » économique, du moins tous ont la même grammaire. Certes le socialisme de marché chinois ne se compare que partiellement au libéralisme anglo-saxon – celui-ci connaissant également des variantes nationales – mais au moins les règles de fonctionnement globales en sont les mêmes. La construction du marché est également passée par des unions régionales, dont la plus emblématique est l’Union européenne. Fondée sur le marché commun et surtout une politique de la concurrence cherchant à abaisser le pouvoir des Etats-membres autant que faire se peut, elle est révélatrice de cette vision d’un système transnational s’opposant à l’héritage d’une logique territoriale ancienne, y compris par le recours aux mânes de supposés unificateurs continentaux comme Charlemagne.

La seconde ère de la mondialisation a duré jusqu’au milieu des années 2010. La croissance économique mondiale sous-tendue par un renforcement des échanges au niveau planétaire, a pu donner l’illusion d’une unification économico-culturelle de la planète. L. Carroué dans Géographie de la mondialisation dénonçait dès 2006 ce mirage, toujours est-il que les tenants de la « mondialisation heureuse » pouvaient croire à la fin des territoires comme entités particulières. Le rêve d’une économie globale, sous-tendue par une consommation globale, elle-même déterminée par une culture globale, était alors la norme chez les économistes orthodoxes ; malheur à celui qui n’y croyait pas. La crise économique mondiale, commencée en 2007 aux Etats-Unis mais profondément internationalisée en 2008, a été un révélateur d’une mécanique pas si bien huilée et des dessous complexes d’un système-monde fondé sur la finance. L’absence d’une réponse politique ferme à la crise – mise à plat du système financier annoncée mais jamais exécutée, règlementations drastiques sur certains produits dérivés jamais mises en œuvre, etc. – et les soubresauts politico-économiques qui ont fait écho à la crise originelle (crise des dettes souveraines (2009-2016), printemps arabes (2011), crise des économies émergentes (2013-2016), crise des prix du pétrole (2014-2017)) ont provoqué la fin de cette ère. L’économiste américain D. Rodrik, seul à prêcher dans le désert, montrait dès 2011 dans The Globalization Paradox que l’ère d’une mondialisation dévorant les Etats-nations pour créer une gouvernance politico-économique globale, n’avait été qu’un bref rêve, balayé par l’émergence de puissances fondées sur le capitalisme d’Etat (Chine, Inde, Russie, etc.) et par la crise.

Culturellement parlant cette volonté actuelle d’un retour au territoire ne se lit pas que dans les résultats des différentes élections, mais également dans de nombreux éléments plus triviaux ; à commencer par le contenu de nos assiettes. La mode actuelle est ainsi au local, au sourcé, au proche. Les habitants des grandes capitales mondialisées – du moins en Europe – semblent ainsi se souvenir qu’ils habitent en Ile de France, dans le Latium ou dans l’Essex. Volonté de revenir à une culture locale, à une tradition locale, sont la marque de ces dernières années. De même au côté d’un retour global en Europe à une tradition régionaliste – les exemples catalan et écossais sont frappants – se développe un retour à l’idée nationale, à la tradition historique. L’élection sur l’ensemble du continent européen de gouvernants considérés comme « nationalistes » ou « populistes » ne doit pas cacher qu’il s’agit là d’un phénomène mondial : celui du retour au territoire entendu comme une unité culturelle. Aux Etats-Unis, en Russie, en Turquie, au Japon, les phénomènes sont équivalents. Après l’hubris d’une mondialisation heureuse et totalisante – aujourd’hui vue comme une sorte de Big brother économique voire informationnel si l’on y inclut certains aspects des GAFA(M) – le retour au local est un besoin de réassurance. En France en 2018, la réaffirmation de l’idée nationale au travers de la Coupe du Monde de football et des célébrations associées détonne par rapport aux comportements observés une décennie plus tôt ; autre temps, autres mœurs serait-on tenté de penser.

Le ralentissement des échanges mondiaux à la fois provoqué par les difficultés financières de certains pays ainsi que par les décisions prises par D. Trump en matière de barrières douanières, est la conséquence économique la plus visible. Le retour au local et au national comme socle économique tend naturellement à faire baisser les échanges lointains. Toutefois il n’est pas question en ce sens de parler de dé-mondialisation comme certains veulent le croire. Le phénomène est ancré trop profondément pour voir se produire un tel retournement de situation. Pis encore dans de nombreux secteurs – les plus couteux en investissements – la mondialisation ne peut que s’accélérer car la course à la technologie induit des partenariats globaux ou le risque d’être dépassé irrémédiablement par les plus riches. Intelligence artificielle, Internet des Objets, transition énergétique (villes intelligentes, stockage de l’électricité, etc.), armements de 6e génération, se pensent avant tout en coopération transnationale. Nous serions donc face à un double mouvement, celui d’un retour global au local et au national pour les éléments les moins technologiques et les plus quotidiens et, concomitamment, à une accélération de la mondialisation pour les produits du haut du spectre technologique.

Face à cette mondialisation à deux vitesses, les gouvernants et les citoyens risquent de se retrouver déphasés, d’autant que les deux domaines ne sont pas étanches. Pour construire des éléments cyber ou énergétiques avancés, la chaîne de valeur débute par de l’extraction minière et du raffinage de métaux, éléments naturellement territorialisés. Avec une éventuelle remontée du protectionnisme national – celui-ci n’ayant jamais réellement disparu, même dans la très libérale zone euro – les grands projets technologiques pourraient être mis à mal par les velléités de sanctuarisation économique des gouvernants. Lobbying versus politique nationale, les grandes transnationales devront déployer alors des trésors – dans tous les sens – d’ingéniosité pour parvenir à leurs fins. C’est à ce moment-là que se manifestera une vérité depuis longtemps connue : Google ou Apple ne peuvent être aussi puissants que des Etats car  il leur manque toujours un élément clé, créer des règlementations s’appliquant sur un territoire ; c’est la définition même de l’Etat.

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Nicolas Mazzucchi

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