La guérilla sous l’Empire byzantin, une réponse à la protection des populations ?

La sortie, il y a quelques années (2011), d’une nouvelle édition du Traité sur la guérilla, attribué à l’empereur byzantin Nicéphore II Phocas (963-969) que l’on doit à G. Dagron et H. Mihacescu, est passée quelque peu inaperçue des analystes des questions stratégiques. Hélas, car ce texte, concentré de pensée stratégique byzantine, est extrêmement original dans son approche des problématiques qui se posaient aux dirigeants militaires de la fin du Xe siècle.

Attribué à l’empereur Nicéphore II Phocas, l’un des premier « empereurs-soldats » de la reconquête byzantine des Xe-XIe siècles, il tient à la fois du manuel opérationnel et du traité de stratégie par l’ampleur des problèmes qu’il embrasse et des points de vue qu’il adopte. En outre il bénéficie, en fin de texte, d’un long et intéressant commentaire de ses deux éditeurs qui permet de le replacer dans le contexte militaire et politique du temps.

Avant de plonger plus avant dans ses spécificités, il appartient de poser le cadre tant de l’Empire byzantin de l’époque que de celui de la carrière de Nicéphore Phocas. Pendant plusieurs siècles, l’Empire a été sur le reculoir, perdant une grande partie des conquêtes de Justinien. La poussée des Arabes à l’Est a entraîné la perte de plusieurs territoires essentiels en Asie et la frontière anatolienne de l’Empire est devenue une zone de confrontation permanente entre les forces byzantines locales – dont l’organisation se cale progressivement, à partir du VIIe siècle, sur des régions militaires, les thèmes – et les conquérants arabes fermement installés en Syrie. Dans cette confrontation incessante, dont la frontière se déplace quelque peu mais dont les déterminants demeurent, il est surtout question de raids et contre-raids, de prise de places fortes et de razzias. La nature même du territoire anatolien empêche le plus souvent les grandes armées de se déployer et leur fait subir un cauchemar logistique, facilement exploitable par l’ennemi. De plus entre les VIIe et Xe siècles, l’Empire est malmené, en interne et en externe, l’armée souffrant d’une désorganisation très nette, avec néanmoins quelques éclaircies (Héraclius, Basile Ier). Progressivement les forces elles-mêmes se sont adaptées, avec une prédominance de la cavalerie moyenne, en petites unités, et des archers montés, le combattant byzantin maniant aussi bien l’arc que la lance.

L’empereur lui-même, dont on doute qu’il soit le rédacteur du traité, a connu une carrière militaire avant d’accéder à la pourpre, pour la sauvegarde des fils de son prédécesseur, Romain II. Il est avant tout le produit de sa famille, les Phocas, principale lignée aristocratique d’Anatolie qui a donné – et donne après lui – de nombreux généraux à l’armée byzantine. Nicéphore connait donc une brillante carrière militaire à la suite de son père, Bardas l’Ancien, qui l’amène à devenir successivement stratège des Anatoliques, en charge du thème du même nom, puis, quelques années après, Domestique des Scholes d’Orient, autant dire général en chef des armées impériales à l’Est. Le poste de stratège des Anatoliques, vu son exposition militaire et donc son potentiel de succès politique, offre d’ailleurs plusieurs empereurs à Byzance (Léon III, Léon V, Nicéphore II, Jean Ier, etc.), le plus souvent lors de périodes d’instabilité dynastique. C’est au cours de ces guerres incessantes en Anatolie que Nicéphore Phocas met en œuvre contre les Arabes une guerre faite de coups de mains, d’embuscades dans les passes anatoliennes ; bref de guérilla.

Le Traité de la guérilla est le témoignage de cette époque. C’est avant tout d’une guerre contre et pour la population. Le but avéré de la part des Arabes installés en Syrie est le pillage, la razzia, la capture d’esclaves ; une action rapide sur l’instant mais lancinante sur la durée, destinée à démoraliser et à préparer le terrain pour une conquête. Du côté byzantin il s’agit, en opposé de protéger cette population et son outil productif, d’assurer non pas une étanchéité de la frontière – laquelle est de toute façon mouvante – mais d’empêcher l’adversaire de causer trop de dégâts. Dans le cas où ce serait impossible, par un différentiel de forces trop important par exemple, le Traité recommande néanmoins d’attaquer l’ennemi à son retour, chargé de butin. Il y a là aussi une vision de temps moyen à long où il s’agit de priver l’ennemi le plus longtemps possible de sa capacité à frapper quitte à accepter un certain niveau de pertes civiles en amont. Il y a dans cet ouvrage une vision d’un conflit sous forme de flux et de reflux, presque sisyphéen tant la victoire – dans le sens que les armées modernes lui donnent – semble illusoire. Ici point d’hypothèse clausewitzienne cherchant à convaincre l’autre de sa défaite – du moins sur autre chose que le court terme -, le combat est eschatologique et la victoire finale ne peut être qu’un anéantissement, même si le moral des populations est un point focal. Toutefois d’autres déterminants stratégiques « occidentaux » ou « orientaux » se retrouvent dans cet ouvrage, sur la maîtrise du terrain, lequel est central dans l’action, ou sur l’importance cruciale accordée au renseignement, lequel était particulièrement bien développé à Byzance aux plans tactique, opératif et stratégique.

Il est intéressant de voir comment l’ouvrage articule les aspects très tactiques du combat – principalement de cavalerie – dans une zone montagneuse cloisonnée, proche, dans sa forme, de celle de l’Afghanistan du XXIe siècle, et les questions plus stratégiques. En effet le Traité met en avant la propagande, la maîtrise des « cœurs et des esprits » pour employer une terminologie contemporaine, comme enjeu et outil de ce type de guerres. La population devient ainsi, comme elle le fut de manière différente dans les conflits d’Afghanistan et d’Irak de ces dernières années, le nœud du conflit. Il s’agit pour les uns de détruire et pour les autres de protéger, avec en point de mire l’occupation du territoire et sa mise en valeur économique. Proche du mode de conflit de la phase édouardienne de la Guerre de Cent ans, voire de la Petite guerre du XVIIIe siècle, la guerre byzantine sur les confins orientaux de l’Empire est originale dans la pensée stratégique « occidentale ». Byzance est en effet la seule civilisation militaire occidentale à avoir théorisé et codifié ce type de conflit au Moyen-âge, signe d’une permanence et d’une importance certaines. Elle témoigne aussi d’une manière de faire la guerre particulière, où l’adaptation au terrain, aussi bien de manière tactique (cloisonnement montagneux) que stratégique (faible profondeur du territoire inoccupé), est au centre de la réflexion.

De cette guerre localisée, au contact de la population, est née d’une certaine manière une administration provinciale originale, puisque le dirigeant du thème – lesquels sont divisés au Xe siècle en unités plus petites pour permettre une meilleure flexibilité militaire – est avant tout le commandant militaire de la région. Certes les deux « assistants » du stratège – le juge et le protonotaire – sont des administratifs, mais ils organisent le thème en fonction des besoins militaires, en particulier le recrutement et la logistique. De là découlent des innovations administratives comme la strateia, la terre dont la possession induit un service militaire, ou les cleisouries, des régions frontalières exposées plus petites et plus militarisées. Ce système militaro-fiscal qui est au centre de la pensée administrative byzantine, a connu des évolutions postérieures (fiscalisation de la strateia, remplacement de celle-ci par la pronoia (une sorte de rente perçue), etc.) mais il est demeuré le cœur du système. A partir de l’accession au pouvoir de Nicéphore II et de ses successeurs, l’Empire connait une nouvelle phase d’expansion qui l’amène à repousser sa frontière plus loin en Syrie (Antioche, Edesse). Néanmoins cette perception d’un combat continu sur la frontière persiste jusqu’à la fin de l’Empire qui est, dans l’histoire, le plus long de la sphère occidentale avec onze siècles de longévité. Il n’est dans ce cadre pas étonnant de voir que c’est également l’un de ceux qui nous ait laissé le plus grand nombres d’ouvrages sur les questions de la guerre et de la stratégie.

Nicolas Mazzuchi, Polemos

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Nicolas Mazzucchi

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