Et l’Amérique découvre la guerre au Sahel

Le 4 octobre dernier, quatre Bérets verts américains et cinq soldats nigériens trouvaient la mort dans embuscade dans le nord du Niger. L’affaire, d’abord passée presque inaperçue, prend depuis une ampleur grandissante. Le peuple américain (re)découvre la guerre en Afrique, et également l’engagement de leurs alliés français.


 Photo: des soldats américains des forces spéciales, pleurent leurs camarades tombés au feu au Niger – Gaston de Garden, AFP.

Les faits: le 4 octobre, des membres des forces spéciales américaines de l’US Army (les fameux « Bérets verts ») partent en mission dans le nord du Niger. Les 12 américains et 30 nigériens y sont alors pris en embuscade par des dizaines d’adversaires. Quatre américains et cinq nigériens trouvent la mort dans les premiers instants.

Tout ce que l’on sait à ce stade, est que les américains circulaient en pick up et non en véhicules blindés, et ont agi sans les français, aussi présents sur zone dans le cadre des opérations Sabre et Barkhane. Ce sont toutefois ces derniers qui ont dû intervenir avec des moyens aériens (chasseurs et hélicoptères) pour évacuer américains et nigériens.

 Le corps d’un soldat US est même abandonné sur place, et ne sera retrouvé que deux jours plus tard.

L’affaire choque au pays, où l’on ne veut plus perdre d’hommes après les guerres d’Afghanistan et d’Irak. Cependant le soufflet retombe vite, d’autant plus que la situation au Sahel est mal connue (voir pas connue du tout) de l’opinion publique.

Cela… jusqu’à la bourde du Président Trump, qui se montre bien peu distingué avec la veuve d’un soldat tombé au Niger.

De là, le tourbillon médiatique s’emballe, jusqu’à ce 24 octobre, trois semaines après les faits. Le média ABC news, qui s’est procuré des informations auprès de sources présentes durant l’opération, révèle alors les détails de cette mission dramatique.

On y apprend, entre autres, qu’il s’agissait d’une mission de reconnaissance, une rencontre avec des chefs locaux, qui tourna en mission « kill or capture » après qu’une HVT (high value target) liée à Al Quaïda et Daesh, une cible du « TOP 3 au Niger », ait été identifiée dans la région.

Manquant de préparation et de moyens, les hommes interviennent à l’aube, mais trouvent un campement abandonné. Sur le retour, le convoi de 6 à 8 véhicules 4×4 s’arrête à Tongo Tongo vers 8h30, sur demande des nigériens, qui veulent manger. Ils sont alors attaqués par 50 à 60 « terroristes », un nombre qui jamais n’avait été envisagé par le renseignement. Les assaillants sont équipés d’armes automatiques et de mortiers, et très rapidement, les pick up sont endommagés ou détruits.

Un drone est sur zone, mais celui-ci est non-armé. Au bout d’une heure, les français sont appelés et les Mirage de la force Barkhane arrivent alors très vite. Les soldats américains racontent néanmoins qu’en raison de la proximité des deux camps, les avions français ne peuvent se risquer à tenter un CAS (close air support) et se limite à du « show of force ».

Un « court moment plus tard », les hélicoptères français arrivent du Burkina voisin pour disperser l’ennemi et évacuer les assiégés. Il s’agit des forces spéciales françaises de l’opération Sabre, chaque hélicoptère de manœuvre transportant également un ou deux membres des US Green Berets.


L’Afrique se rappelle à l’Amérique…

A travers ce récit l’Amérique semble découvrir qu’elle est engagée sur le continent africain. Ce drame a la même ampleur que celui de Benghazi en 2012, lorsque les Etats-Unis avaient trop tardé pour envoyer des renforts lors de l’attaque du consulat qui avait coûté la vie à quatre américains (des contractors) dont l’ambassadeur, Christopher Stevens.

800 soldats américains seraient présents aujourd’hui au Niger, le cœur du dispositif de l’AFRICOM au Sahel, avec deux bases de drones, à Niamey et Agadez. Ils seraient 1300 sur le continent.

Au Sahel, la présence américaine est censée «fournir un appui dans la collecte de renseignements concernant la lutte antiterroriste et faciliter le partage d’informations avec les forces françaises et les autres partenaires régionaux».

Ceci est l’héritage de la politique du Président Obama, qui avait voulu marquer un retour des USA en Afrique, près de 20 ans après le traumatisme de Mogadiscio (Somalie en octobre 1993, le drame « Black hawk down »).

 


… et l’Amérique découvre l’opération Barkhane (+ Sabre)

Selon les témoignages pour ABC News, « sans les français, nous aurions perdu tout le monde ». Il n’aura pas fallu longtemps en ce jour pour voir fleurir des articles américains sur l’engagement armé des français au Sahel, comme ICI.

Mieux, on redécouvre la fraternité d’arme et la coopération de tous les jours entre américains et français dans la bande sahélo-saharienne. Forces spéciales, moyens de renseignement, logistique, ravitaillement en vol… nombreux sont les domaines dans lesquels les quelques 4000 français présents dans la BSS bénéficient de la coopération américaine.

Aussi, les américains se posent désormais la question de savoir quel est le véritable niveau de coopération entre les deux alliés de toujours. Lire par exemple (en anglais), « Just How Closely Are US and French Forces Cooperating in Niger ? »

Le soutien logistique, avec le fameux ravitaillement en vol des Caracal de l’Armée de l’air par l’US Air Force (ou les italiens d’ailleurs) est bien sûr un exemple marquant, avec cette Operation Juniper Micron qui dure depuis bientôt 5 ans.

Mais là où le bas blesse, c’est dans le renseignement, et son partage. On fustige aujourd’hui dans les médias américains qu’il n’y ait aucun centre de liaison au Niger entre américains et français. Le 4 octobre, l’opération des Green Berets était menée sans la coopération des troupes françaises (jusqu’à ce fatidique appel de renforts), pourtant louées depuis 2013 au Pentagone pour leur connaissance du terrain africain. Elles n’étaient même pas informées.

La vérité, c’est que de chaque côté de l’Atlantique, chacun tient au secret de ses données et des ses opérations spéciales. Rien de nouveau sous le soleil, c’est la norme en matière de renseignement, y compris entre alliés, et d’autant plus quand il s’agit de puissances tenant à leur indépendance stratégique.

La question qui se pose maintenant, après l’embuscade de Tongo (qui nous rappelle par bien des aspects Uzbin, à nous français), est de savoir si la mission de stabilisation du Sahel face aux groupes armés terroristes ne justifie pas un niveau supplémentaire de coopération, et ceci pour une meilleure préparation.

Thomas Schumacher, Pax Aquitania

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Thomas Schumacher

One Comment

  1. Les soldats nigériens ont bien demandé à faire une pause mais le détachement n’a été attaqué qu’en quittant le village. Le rôle du chef de village doit être éclairci : A-t-il intentionnellement retenu l’unité pour permettre au Djihadistes de rassembler leur force ou bien a-t-il voulu honorer les Américains en offrant un repas ? Le sergent La David Johnson n’a pas été abandonné sur le terrain car les forces françaises et nigeriennes sont restées sur le terrain jusqu’à ce que l’on retrouve le corps. D’ailleurs, compte tenu des témoignages des survivants, la conduite au feu du sergent rentre dans les critères pour que la Médaille d’Honneur lui soit atribué à titre posthume.
    Pour en revenir à l’embuscade, l’attention des Américains avait été attirée par un home en moto qui les avait observé quelques heures avant et qui est parti dès qu’un binôme s’est approché de lui, d’où les soupçons sur le chef de village. L’appel tardif des renforts s’explique par le fait que l’unité pensait pouvoir repousser l’attaque….

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