Pacifique : la flotte oubliée

Les tensions dans la péninsule coréenne sont venues rappeler, si besoin en était, que la zone Asie-Pacifique recèle d’une série de défis sécuritaires « durs ». Revendications territoriales, menace de nucléarisation des États de la région, mise en exergue de récits nationalistes, remilitarisation des espaces littoraux et insulaires constituent quelques uns des éléments du terreau crisogène régional. Face à ces défis, la flotte russe du Pacifique se trouve relativement désarmée, et ne souffre en tout cas guère la comparaison avec les flottes voisines japonaise, chinoise et américaine. A l’approche de l’échéance du programme d’armement 2011-2020, une chose est sûre : le « pivot asiatique » russe n’a « navalement » pas eu lieu.

Des ambitions asiatiques catalysées par la crise de 2014

La crise grave qui affecte les relations entre la Russie et la communauté euro-atlantique depuis l’affaire ukrainienne a conduit Moscou à resserrer ses liens avec ses voisins asiatiques chinois, nippons et coréens, sans négliger non plus la « seconde chaîne d’îles », avec des ponts jetés jusqu’aux Philippines et en Indonésie. Ce « pivot asiatique » russe n’a toutefois rien de spontanée dans la mesure où la Russie avait entrepris de réinvestir la zone Asie-Pacifique bien avant 2014 ; rappelons ici, à titre d’exemple, la revitalisation des liens avec le Vietnam ou encore sa participation plus active au sein de fora multilatéraux régionaux amorcé au cours des années 2000 (ASEAN, APEC…).

Pour autant, en dépit de l’apparente importance renouvelée du théâtre asiatique aux yeux du Kremlin, la flotte russe du Pacifique paraît avoir été négligée par le programme d’armement 2011-2020. Ce constat est d’autant plus saisissant que l’on connaît la multiplicité et la complexité des défis sécuritaires régionaux, d’une part, et la militarisation que connaît la zone Asie-Pacifique avec l’ascension fulgurante de la marine chinoise et la discrète mais non moins impressionnante augmentation des capacités navales nipponnes.

Une flotte à la dérive ?

Le flotte du Pacifique fait partie, avec la flotte du Nord, des deux formations navales russes chargée d’assurer la mission de dissuasion nucléaire. Ce cœur de mission a été pérennisé et modernisé dans le cadre du plan 2011-2020 à travers l’admission au service actif de deux des trois premiers SNLE du Projet 955 : le K-550 Alexandre Nevski et le K-551 Vladimir Monomakh, tandis que le bâtiment tête de série de ces SNLE de nouvelle génération – le K-535 Youri Dolgorouki – était affecté à la flotte du Nord. Le quatrième Boreï, le Kniaz Vladimir, serait aussi prévu pour la flotte du Pacifique. Il s’agit certainement du point positif de la mise en œuvre du volet Pacifique du plan 2011-2020 : le risque d’hémorragie capacitaire en matière de dissuasion nucléaire a été maîtrisé. Les vénérables SNLE de type Delta III (Projet 667BDR) continuent d’assurer une partie de la dissuasion nucléaire tandis que leur remplacement semble désormais assuré.

En dehors de la composante nucléaire, les principaux bâtiments de combat de la flotte du Pacifique sont les suivants :

  • 3 SSGN du Projet 949A sur les 5 (2 en modernisation en Projet 949AM)
  • 1 SSN du Projet 971
  • 7 SSK du Projet 877/877M (dont 5 opérationnels, 1 en entretien, 1 en réserve)
  • 1 croiseur lance-missiles du Projet 1164
  • 3 grand-navires du lutte ASM du Projet 1155 (+1 en modernisation à Vladivostok)
  • 1 corvette du Projet 20380

Il convient de souligner que la corvette Soversheny (Projet 20380) a été admise au service actif en juillet, 11 après avoir été mise sur cale (juin 2006) au chantier de Komsomolsk s/Amour… Il s’agit du premier bâtiment de combat de surface versé à cette flotte depuis plus de deux décennies. Enfin, le destroyer Bistry (Projet 956) peut difficilement être pris en compte dans la mesure où cette famille de navire souffre d’un problème de série avec leur chaudière qui les empêche de réaliser des traversée au long cours sans risques de pannes.

L’effort de modernisation a porté plus sur la mise à niveau des plateformes existantes que sur l’introduction de nouvelles unités. Ainsi, les SSGN du Projet 949A subissent une évolution vers le Projet 949AM ; les SSN du Projet 971 doivent aussi évoluer, avec tout de même des doutes sur l’aboutissement de ce programme en raison des difficultés financières. Enfin, le Variag – navire amiral de la flotte du Pacifique – doit rentrer en cycle de modernisation d’ici la fin de l’année. Six nouveaux SSK du Projet 0636.3 ont toutefois été commandés par la marine, dont les 2 premières unités, le B-603 Volkhov et le B-274 Petropavlovsk-Kamtchatsky ont été mis sur cale en juillet à Saint-Pétersbourg. La livraison de ces nouveaux SSK devrait être finalisée en 2022. Rappelons enfin que un des deux Mistrals anciennement commandés à la France par Moscou aurait pu être affecté à la flotte du Pacifique… D’ici 2020, elle pourrait enfin recevoir encore 4 corvettes du Projet 20380.

Malgré l’absence d’admission au service actif de nouveaux bâtiments, l’activité des unités de la flotte du Pacifique s’est maintenue à un tempo assez élevé : exercices annuels avec les marines chinoise et indienne, déploiements dans l’océan Indien et jusqu’en Méditerranée,  escales dans les ports de la zone Asie-Pacifique afin de soutenir des coopération militaro-technique existantes ou souhaitées…

Une flotte lésée par des arbitrages défavorables ?

La flotte du Pacifique a fait les frais d’une conjonction de facteurs défavorables  :

– la priorité accordée par Moscou au renouvellement des capacités en mer Noire dès la fin des années 2000/début des années 2010,

– des difficultés très importantes rencontrées par les centres de construction et de modernisation en Extrême-orient pour tenir les délais,

– la navigabilité augmentée de la route du Nord qui favorise l’économie de moyens en poussant la marine à miser sur la projection de forces depuis la flotte du Nord vers le Pacifique en cas de crise grave. Il s’agit d’un scénario testé chaque année depuis 6 ans lors d’une traversée des eaux septentrionales russes par une flottille de bâtiments à partir de Severomorsk.

Toutefois, à la différence des programmes de modernisations prévus pour la flotte de la mer Noire et la flotte du Nord, ni la crise économique, ni la rupture de la coopération militaro-technique avec l’Ukraine et les firmes occidentales n’ont impacté les plans de mise à niveau de la flotte du Pacifique dans les même proportions que pour les flottes sœurs. Et pour cause : jusqu’à un temps récents, peu de nouveaux bâtiments de combat étaient prévus pour la flotte du Pacifique. La commande de 6 nouveaux SSK permettra d’atténuer les tensions capacitaires lorsque les anciens SSK seront remisés. Toutefois, les nouveaux sous-marins d’attaque russes feront techniquement face en mer du Japon à 9 sous-marins d’attaques sud-coréens de la classe Son Won II (dérivés des types 214 allemands) qui disposent d’une propulsion anaérobie, et aux Soryu japonais (8 + 3 qui seront livrés d’ici 2021) qui eux aussi, sont équipés d’un système anaérobie (s’y ajoutent 6 SSK diesels électriques de la classe Oyashio).

Si la flotte du Pacifique suit au cours du prochain plan la trajectoire empruntée par celle de la mer Noire lors du programme 2011-2020, on peut imaginer que le ministère russe de la Défense, face au risque réel de rupture capacitaire, misera sur des recettes éprouvées. En plus des corvettes lance-missiles, il n’est pas impossible que soient commandées des frégates du Projet 11356M et, pourquoi pas 22350M, dès lors que les difficultés liées au système de propulsion et à l’intégration des systèmes d’armement auront été surmontées.

Le sous-investissement apparent dont a été victime la flotte du Pacifique dans le programme 2011-2020 contraste vivement avec le discours de puissance déployé par la Russie concernant la scène Asie-Pacifique. Ce décalage entre le discours et la réalité est renforcé par le flou qu’il subsiste quant aux orientations programmatiques concernant la flotte du Pacifique lors du prochain plan d’armement. Le tir pourrait être corrigé par le programme 2018-2025, mais quid des capacités hauturières qui risquent de s’atrophier dramatiquement au cours de la décennie 2020 ? Car ce ne sont pas des corvettes polyvalentes, même équipées de missiles Kalibr, qui pourront hisser le pavillon au Philippines ou dans l’océan Indien.

Illustration : parade navale à Vladivostok, site du Ministère russe de la Défense.

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Igor Delanoe

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