Génération numérique et gestion de l’espace de travail

Au gré de mes expériences professionnelles et mes observations, j’ai été amené à relever combien certaines directions d’entreprises peinaient à comprendre les générations du numérique. Allant parfois jusqu’à les brider ou les faire fuir à plus ou moins longue échéance.

 

Les millenials, ou génération Y, voire par effet de glissement temporel génération Z, sont très convoités par les sociétés pour leur enthousiasme, leurs compétences, leurs aptitudes et leur audace.

 

Seulement ces qualités se révèlent restreintes, voire tout simplement étouffées, dès lors qu’une direction entend les faire entrer au chausse-pied dans un cadre rigide et inadapté. Provoquant ce faisant une démotivation pour le personnel recruté et une perte de valeur pour l’entreprise. Quoi de plus improductif qu’un cadre compacté dans un environnement inadéquat? Or si les anciennes générations acceptaient sans mot dire (ou maudire) leur espace et outils de travail, les nouvelles sont bien plus rétives à cette imposition unilatérale. Une planche, deux trétaux, une chaise avec deux collègues à gauche et deux autres à droite ne donnent plus envie à ces nouveaux employés.

Or, repenser l’espace de façon plus intelligente et plus accueillante sans perte de superficie est désormais une activité lucrative dans laquelle se sont engouffrées les sociétés spécialisées dans le coworking. Loin des emplacements très rustiques du début, désormais il s’agit d’une phénomène qui prend de l’ampleur depuis plusieurs années, et qui, pour séduire entend bouleverser les règles et codes d’entreprise, et épouse en cela l’air du temps et les attentes de toute une génération au travail.

Cosy, trendy ou arty, l’espace de travail se réinvente mais plus encore, épouse totalement les besoins temporels des entreprises modernes qui ont compris que le présentéisme n’était aucunement gage de productivité. Le coworking répond à cette demande puisqu’il est désormais possible de louer à l’heure, à la journée, à la semaine, au mois et à l’année. Pour une entreprise en pleine phase de croissance, cette réponse structurelle est idéale. Pour quelle raison? Parce que la nouvelle génération est liée aux technologies de l’information et de la communication, et non pas uniquement dans les activités tertiaires, et qu’elle fait corps avec elles d’où une distorsion du temps et de l’espace.

Croire que l’on peut tirer le meilleur du personnel en appliquant des méthodes d’un autre siècle c’est le plus sûr et rapide chemin pour aboutir à un gâchis du potentiel humain à disposition.

Ce sera aux décideurs de se demander s’ils conçoivent de se priver de talents par le simple fait de s’arc-bouter sur des schémas d’organisation surannés, ou s’ils entendent répondre judicieusement aux attentes d’un personnel nouveau sur le marché du travail et sans lequel les entreprises ne peuvent désormais espérer prospérer sans leur apport.

 

MAJ :

La tendance étant lourde, il m’est apparu opportun d’effectuer une mise à jour avec un exemple récent et de poids : l’ouverture des nouveaux locaux de Peugeot à Rueil-Malmaison.

Officiellement, et comme l’atteste la vidéo de présentation, tout est « cool » et adapté au bien-être de l’employé et illustre la volonté de renouveau de la marque au lion. Et comme il sied, le terme de start-up (qui signifie en bon françois jeune pousse pour rappel) est invoqué pour appuyer les modalités du changement.

Derrière cette façade idyllique se dégage malgré tout une sensation de malaise avec des bureaux impersonnels, un environnement aseptisé et une luminosité blafarde.

Cette impression est semblerait-il partagée par les employés eux-mêmes si l’on en croit le retour de certains intéressés qui se sont épanchés pour le magazine Challenges en son édition du 1er septembre 2017  :
https://www.challenges.fr/automobile/actu-auto/le-nouveau-siege-de-psa-a-rueil-pas-si-convivial-ca-grogne_496574

Personne n’a de bureau attitré…. sauf le président Carlos Tavares. Au programme: aucun objet personnel. Le dernier arrivé s’asseoit là où il peut. Chacun doit donc trimbaler son ordinateur en permanence, le téléphone n’étant d’ailleurs utilisable que lorsque celui-ci est allumé. Frugalité, économies et austérité.

Si je vous invite à lire le reste de l’article, l’essentiel est bien résumé en un paragraphe : la réduction des coûts donc de l’espace, de l’intimité, du confort et par la même de l’identité de la société passe par la broyeuse de l’espace « moderne » insipide et vraisemblablement calqué sur un mélange d’univers carcéral et hospitalier.

Il serait trop simple de jeter l’opprobre sur Peugeot, qui n’est qu’un avatar d’une tendance se propageant dans les grandes entreprises qui en se parant des artifices de la modernité se coupent clairement d’une attractivité à court terme et d’une affectivité à long terme.

Dans son édition du 22 mai 2017, Le Monde fustigeait cette donne contemporaine ainsi :
http://www.lemonde.fr/m-perso/article/2017/05/22/bureau-sous-surveillance_5131453_4497916.html

Plus l’entreprise est cool, plus elle tend à devenir imperceptiblement orwellienne. Alors qu’il nous a été vendu comme le lieu idéal de circulation des énergies, l’open space s’est avéré, en réalité, un formidable instrument de contrôle social.

Inspiré par l’architecture carcérale du philosophe du XIXe siècle Jeremy Bentham permettant au gardien de voir tout le monde sans être vu, le bureau panoptique produit ce même climat intériorisé de scrutation permanente. Se lever pour aller faire pipi vous donne alors le sentiment de contrevenir à la loi du groupe, masse immobile et censément affairée dont le silence pesant laisse supposer qu’elle n’en pense pas moins.

Cette gestion de l’oppression est le meilleur adjuvant au déploiement de nouveaux modes de travail, inspiré par le nomadisme numérique, symbolisé par le travail à distance (ou remote en jargon d’entreprise). Certes tous les employés ne sont pas compatibles avec cette révolution en cours, cependant elle comporte plusieurs avantages notoires, dont certains au profit de l’entreprise :

  • autonomie renforcée de l’employé et gain de confiance pour ce dernier jugé apte à évoluer sans « fil à la patte »
  • cadre de travail choisi par l’employé dont l’acceptation favorise l’adhésion au projet entrepreneurial
  • possibilité de rafraîchir l’esprit en lieu et place de le confiner en un seul endroit
  • moindre coût en charges pour l’entreprise (eau, électricité et même locaux)
  • plus grande facilité pour ventiler les effectifs

Cela nécessitera encore du temps, de la réflexion et du courage de la part des décideurs mais un employé motivé est un employé productif au maximum de ses ressources, il serait bien dommage de s’en priver et de rester hermétique à une évolution managériale profonde.

Du reste, comme l’exprimait si bien Philippe Silberzahn au sein d’un article consacré à la disparition de la capacité créative comme cause du déclin des organisations, lorsqu’une société s’enferme elle-même dans une conformité croissante aux standards institutionnels, la capacité créative laisse la place à une politique de calibrations et de mesures conduisant inexorablement, cela peut prendre plusieurs décennies comme General Motors ou Kodak, vers l’effacement et la disparition à terme. En somme et comme l’explique en exergue le professeur, une civilisation croît lorsque son élite suscite l’adhésion interne et externe grâce à sa capacité créative. Elle cesse de croître lorsqu’une cassure se produit et que cette élite cesse d’être créative et se transforme peu à peu en minorité dominante fonctionnant sur une logique de contrôle. En somme, lorsque l’entreprise entreprend, entre autres et non exclusivement, par l’espace de travail de formater ses employés, donc ses ressources vives, elle amorce le début inexorable de son déclin par une telle stratégie.

 

Pour approfondir la réflexion sur le changement managérial en cours, deux ouvrages de références :
– Alexandre des Isnards et Thomas Zuber, L’open space m’a tuer, éditions Pocket, 2015
– Isaac Getz et Brian Carney, Liberté & cie : Quand la liberté des salariés fait le succès des entreprises, éditions Flammarion, 2016

 

Crédit illustration : Inflexia

 

Cyberstratégie Est-Ouest

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Yannick Harrel

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