L’idéologie de l’ouverture

Le texte qui suit se limite à un caractère d’introduction exploratoire. La nature et la dimension du sujet nécessitent l’approche d’analystes politiques ou d’opérateurs spécialisés dans les méthodes actuelles de gestion de l’opinion publique : formatage des idées, fabrication du consentement, culpabilisation collective, production d’émotions, technique des amalgames, etc. L’évidence initiale perceptible par les observateurs avertis est toutefois que l’idéologie de l’ouverture détient une place centrale irradiante dans la stratégie globale d’orientation et de contrôle de l’Union Européenne.

Dans leur sens commun, le terme, le thème ou le fait de l’ouverture n’auraient de prime abord aucun rapport avec le registre des idées, s’il n’était constaté que le discours européen de l’ère postcommuniste s’en est emparé pour en faire un concept à la fois doctrinal et opérationnel. Pour en saisir d’emblée la portée, il convient d’accoupler ce concept à la formulation de l’alternative à double caractère d’avertissement et d’injonction diffusée et répétée en leitmotiv, à savoir : « l’ouverture à l’Autre », laquelle doit être opposée au « repli sur soi ».

 

La forme clinique de ce devoir d’ouverture est le syndrome de xénophilie associé au rejet de sa propre identité, et qui relève de la psychanalyse.

Le sujet comporte d’autre part le risque de facilité d’une adhésion consensuelle à la dite alternative, dont la forme sémantiquement policée, accessible au grand nombre, est de nature à neutraliser sa critique frontale. Dans le registre de la psychologie comportementale tant individuelle que collective, « l’ouverture à l’Autre » (pôle positif) contre le « repli sur soi » (pôle négatif), participe en effet d’un substrat d’éthique, d’éducation et de culture, considéré spontanément comme l’une des formes civilisées de la société. Or, c’est par sa captation, son transfert et sa position clé dans la rhétorique des cercles dirigeants, que cette alternative est dotée aujourd’hui d’une force politique au service d’une visée stratégique. L’identification de cette visée s’est éclaircie progressivement par un autre discours officiel greffé sur l’alternative évoquée : celui de « l’intégration », à savoir « l’intégration européenne » et « l’intégration de l’Europe dans la mondialisation » imposées comme principes et facteurs fondamentaux de « l’ouverture ».

 

Contrairement à son apparence sémantique, « l’ouverture à l’Autre » n’a pas le sens libéral qui impliquerait la liberté d’y adhérer, d’y renoncer, ou de s’y opposer. A la fois précepte et postulat, elle s’assimile à un « impératif catégorique » au sens défini par Kant, c’est-à-dire à un commandement moral qui recèle en lui-même sa propre fin. L’alternative entre « repli sur soi » et « ouverture à l’Autre » n’est donc pas un choix entre deux options d’égale valeur, le repli sur soi n’étant pas un droit. Elle a le caractère d’une opposition dialectique qui exige la destruction du premier terme pour assurer le triomphe du second en excluant toute option médiane. Cette opposition reflète un nouveau type de violence politique feutrée à l’œuvre dans la sphère européenne, consubstantiel au « totalitarisme soft » qui la régit, et décrit par un certain nombre d’analystes.

 

La très grande force d’impact et de coercition de l’idéologie de l’ouverture provient de trois facteurs essentiels. Le premier est son caractère de nébuleuse lui assurant une capacité de diffusion fluide dans la société par de multiples canaux qui n’ont aucun besoin d’être exclusivement politiques. Le second, conséquence du premier, est qu’elle offre, par son absence d’aspérité, peu de prise à la critique. Le troisième tient à un phénomène fondamental observable dans la société occidentale postcommuniste : la transmutation de cette idéologie en religion séculière substituable au christianisme en voie d’épuisement historique. Il existe en outre une dynamique commune entre cette religion et l’idéologie marxiste d’époque : la promesse eschatologique d’un avenir radieux. Ainsi, de même que le marxisme avait annoncé la fin de l’Histoire par la société universelle sans classes, l’idéologie de l’ouverture avance, dans une absurdité logique similaire, la fin des conflits et la prospérité générale grâce à un marché mondial unique sans frontières.

 

Sortie de ces cadres de théorisation, l’alternative forcée entre « l’ouverture à l’Autre » et « le repli sur soi » doit être explicitée dans ses modalités concrètes, afin de pouvoir récupérer une distance critique rétrécie par la pression morale permanente qu’exercent ses idéologues sur l’opinion publique. Pour l’édification des foules, l’idéologie de l’ouverture se présente comme un bouquet entremêlé de slogans automatisés dans leur focalisation sur « l’Autre » : ouverture des frontières, à l’Europe, à la concurrence, au monde, à l’accueil, au multiculturalisme, au libre-échange, au « village mondial », etc. Ci-après, sommairement, quelques unes de ses transpositions opérationnelles :

– l’ouverture des frontières : c’est le principe matriciel de portée universelle ayant pour base l’éviction du concept de limitation et de contrôle, remplacé par le concept flou et sans valeur juridique de l’autocontrôle. Ce principe s’applique essentiellement à la suppression des réglementations étatiques en tant qu’entrave à la libre circulation mondiale des biens, services, capitaux et personnes. Simultanément, la puissance de sa propagande pénètre et subvertit l’intellect par la stigmatisation des barrières mentales réfractaires à ce processus.

– l’ouverture à la concurrence : inscrite dans les traités européens, elle concerne le principe de destruction des services publics en tant que support du principe périmé de l’intérêt général, ou commun, ou national. Ne restent tolérés par exception que certains services dits généraux parce ce que sans perspective de rendement pour l’actionnaire considéré comme l’acteur exemplaire de la société.

– l’ouverture au libre-échange : contrairement à une déformation optique courante, le libre-échange intra européen n’a été qu’une étape intermédiaire sur le chemin du libre-échange mondialisé que l’Union Européenne développe méthodiquement par ses nouveaux traités commerciaux en cours, incluant des engagements 1) de déréglementation des normes nationales 2) de substitution du pouvoir judiciaire souverain des Etats par des tribunaux d’arbitrage privés permettant aux firmes d’attaquer toute décision de la puissance publique jugée défavorable à leurs intérêts.

– l’ouverture à l’immigration : indépendamment de toute polémique relative à « la crise migratoire », il convient de rappeler que l’accueil des immigrés en Europe est favorisé juridiquement par une quadruple épaisseur de droits reconnus : charte de l’ONU, traités européens, Convention Européenne des Droits de l’Homme, constitutions des Etats (la française notamment).La presque parfaite égalité des droits entre nationaux et immigrés, hors droit de vote, consacre le caractère théoriquement illimité de cette ouverture, dont une dynamisation spécifique est obtenue par le procès rétroactif de l’esclavage et de la colonisation la justifiant par compensation et repentance.

– l’ouverture à l’extension des droits individuels : bien qu’affichant la plus haute expression de l’Etat de droit, ces droits font l’objet en Union Européenne de nouvelles explorations tendant à les augmenter : droits spécifiques des minorités, pratiques de discrimination positive, exceptions légales, PMA, GPA, statut civil du transgenre, etc.

 

Considérées séparément les unes des autres, ces ouvertures ne donnent pas le sens de l’objectif global qui les relie, dont le décryptage est peu avancé pour éclairer les véritables finalités de l’Union Européenne en tant que système en extension géographique et fonctionnelle.

 

Le propre de l’ouverture est de ne trouver sa limite que dans une fermeture. De même qu’une maison sans fenêtre est une absurdité, une fenêtre sans les murs qui l’encadrent n’existe pas.

 

En clair, la pertinence de l’ouverture ne saurait donc être validée que par un dosage, flexible dans ses choix, mais permanent dans son principe, entre des mesures d’ouverture et des mesures de fermeture. En termes concrets, ce dosage implique en toutes matières un besoin de régulation et de contrôle des flux d’entrée dans les principaux domaines d’un système stipulé au départ non autarcique : marchandises, capitaux, immigration. La sélectivité des importations, l’encadrement des flux financiers, les quotas d’immigrés, relèvent donc non seulement de la raison politique, mais aussi des droits fondamentaux de toute entité souveraine, qu’elle soit une nation ou un type virtuel de confédération comme l’Union Européenne.

 

Décrypter les motifs pour lesquels cette organisation rejette toute restriction à son dogme d’ouverture généralisée est une démarche difficile. Il est par exemple de prime abord incompréhensible qu’elle accepte une concurrence internationale asymétrique, c’est-à-dire faussée et déloyale, et qu’elle proscrit à la fois la défense d’intérêts nationaux et celle d’un intérêt européen opposable aux tiers. Constater dans ce cadre un certain fanatisme idéologique chez ses concepteurs et maîtres peut être utile pour décaper le vernis d’angélisme de l’ouverture, mais non suffisant, car ce serait leur attribuer par erreur une absence de vision à long terme.

 

Devant cette obscurité des finalités globales de l’Union Européenne, peut être utilisée la méthode dite hypothético-déductive qui consiste à poser une hypothèse en vérifiant les faits, actes et dires qui la corroborent. L’hypothèse de base est que l’UE, ectoplasme géopolitique, n’est qu’une phase intermédiaire entre les Etats-nations en cours de démantèlement, et leur dissolution dans une masse indifférenciée aux contours flous et aux frontières non définies. Cette hypothèse est de nature à valider l’hypothèse corrélative selon laquelle le système européen n’est pas une construction, mais un processus de destruction travesti en construction par le trompe-l’œil de sa colossale architecture juridique. La toute première évidence confirmant cette double hypothèse est que la religion séculière de l’ouverture a complètement évincé, en droit et dans les faits, le principe même de souveraineté dans son essence en tant que figure emblématique du « repli sur soi ».

 

L’exclusion juridique et politique du principe de souveraineté est le socle des ouvertures que permet, pratique, ou développe l’Union Européenne dans toutes leurs implications, et ce sans limitation ni contrôle autre que par exception temporaire : importations extra européennes, flux d’investissements extra européens, immigration extra européenne, et en partie normes extra européennes en préparation.

 

Si la question de la finalité ultime de ce processus reste encore peu explorée, c’est en raison de l’obscurité entretenue tenant à sa charge explosive. Dans une approche rationnelle sans interférence idéologique, les études historiques enseignent qu’un processus d’ouverture généralisée d’une société est objectivement un facteur de sa transformation anthropologique en profondeur. Dans ce registre, l’Union Européenne pourrait être en passe de réussir ce dans quoi le communisme a aussi échoué, à savoir la création d’un homme nouveau. La déréglementation, dite « libéralisation », et l’ouverture généralisée sont le vecteur objectif d’un reformatage de l’individu dans son environnement social et son identité culturelle. Ainsi, la transmutation d’un sujet national en « citoyen européen », puis en « citoyen du monde » est de nature à créer le profil optimisé qui en est attendu : l’homme « ouvert », sans racines, déculturé, hors sol, constamment adaptable, d’esprit liquide, de citoyenneté dissoute, consommateur cloné et pavlovien de produits mondialisés, etc.

 

Dans le cadre général des ouvertures, la recherche d’une extension des droits individuels, contrairement à une vue de surface, ne se situe donc pas hors de leur champ stratégique. La focalisation sur ces droits permet d’accentuer la tendance lourde à l‘individualisme narcissique imprimée à la société européenne et occidentale comme axe de sa transformation anthropologique. Son avantage est précisément de déprécier la valeur du principe originel des droits politiques, par définition collectifs, qui appartiennent historiquement au registre de la citoyenneté nationale et de la souveraineté des peuples.

 

L’hypothèse centrale de l’ouverture, progressivement validée par les faits, est la substitution globale de la loi du marché en tant que loi universelle, aux lois des Etats en tant qu’entrave à la première par leur contrainte et leur fractionnement. Prise dans un sens générique, cette loi ne signifie pas une abolition des règles, mais l’ouverture du champ normatif à des entités autres qu’étatiques, qui sont principalement les firmes multinationales et leurs dépendances. En termes de droit, il s’agit du transfert légalisé, aux dites firmes, du pouvoir de régulation aux dépens des Etats. Sa première étape déjà acquise est la fonction de courroie de transmission des exigences de ces firmes remplie par la Commission Européenne ; la seconde en préparation est le pouvoir qui leur sera attribué d’intimider les Etats par un droit institué d’attaquer librement leurs décisions hors juridictions souveraines (cf. traités CETA, TISA, TAFTA)

 

La phase ultime optimalisée du processus global d’ouverture apparaît en filigrane dans ses deux caractéristiques : d’abord le marché universel standardisé qui permet de maximiser la rentabilité par le gigantisme de la production de biens et services ; ensuite le recentrage du rôle des Etats sur leurs seules fonctions sécuritaires – police, armée, contrôle – et de garant du nouvel ordre formaté. Dans ce processus de long terme qui avance par itérations successives, l’Union Européenne, par sa force de coercition idéologique et juridique, est l’instrument de transformation efficace démontrant sa fonction de moyen au service de sa finalité occultée.

 

Dans la vaste historiographie sur la fin de l’empire romain expliquée par les « invasions barbares », une correction de parallaxe pourrait ramener son interprétation au problème central de l’ouverture, en tant que facteur invariant auquel toute entité géopolitique est confrontée. Pour faire face à l’ampleur du phénomène, le pouvoir romain avait mis en œuvre le compromis stratégique d’ouverture qui a consisté à répartir les envahisseurs entre ceux à refouler et ceux à assimiler dans le cadre et les lois de l’empire. Subies, ou combattues, ou acceptées, les invasions ont néanmoins entraîné la chute de Rome à partir du seuil critique où, par leur masse, elles ont cessé d’être « gérables » et contrôlables. L’arrivée de populations exogènes avait en outre entraîné des changements endogènes tels que : l’ouverture à des féodalités sous-traitantes du commandement politico-militaire, à l’adoption de dieux orientaux parmi les divinités romaines, à l’infiltration du christianisme, au délitement des principes d’airain transmis par la république à l’empire.

 

La décomposition finale d’un système géopolitique peut ainsi être analysée par les pertes de contrôle intrinsèques aux risques des ouvertures voulues ou subies, comme l’a encore montré l’exemple récent de l’URSS. S’agissant du système européen, l’hypothèse de sa décomposition à moyen ou long terme à considérer serait celle d’un schéma hybride combinant les facteurs d’implosion du bloc soviétique et de dislocation de l’empire romain.

 

 

Michel Ruch est diplômé de l’IEP de Strasbourg et de l’Institut des hautes études européennes. Il a publié L’Empire attaque : Essai sur Le système de domination américain, aux éditions Amalthée.

 

Les vues et les opinions exprimées dans cet article sont celles de leur auteur et ne reflètent pas nécessairement les vues ou les opinions d’Echo RadaR.

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