L’écho du bocal avec Sven Miserey

Sven est un Français expatrié à Londres depuis plusieurs années où il a créé une société d’investissements. Il accepte de nous livrer son témoignage sur le Brexit et autres douceurs spécifiques d’outre-Manche.

Pour la parfaite information de nos lecteurs, les réponses ont été données le 13/03, avant l’annonce de la tenue d’un nouveau référendum sur l’indépendance de l’Écosse.

Question 1

En acceptant la tenue d’un référendum sur l’indépendance de l’Écosse en 2014, D. Cameron n’a-t-il pas, de facto, ouvert la porte à la désagrégation du Royaume-Uni dont le Brexit n’est qu’un des avatars ?

Le referendum pour l’indépendance de l’Écosse de 2014 fut remporté par le « Remain » avec 55% des voix.

David Cameron a pris conscience de la fragilité des sièges de ses alliés dans la coalition avec les Libéraux Démocrates ainsi que ceux de son parti, les Conservateurs. Pour renforcer la proposition de son parti auprès de l’électorat du Royaume Uni, il a promis la mise en œuvre d’un referendum sur la sortie de l’Europe.

Les Libéraux Démocrates avaient affiché leur opposition à tout referendum. Malheureusement la démagogie de l’offre de David Cameron résultât en la majorité absolue pour les Conservateurs et l’obligation morale de mettre la motion du Brexit au vote populaire.

Le résultat était imprévisible car la majorité des habitants du Royaume Uni n’avaient aucune certitude sur les tenants et aboutissants de ce vote. La prise de position de Boris Johnson, stratégiquement opportune pour celui qui a toujours été un compétiteur de David Cameron dans le positionnement pour le contrôle du parti conservateur, fut probablement l’accélérateur de l’acceptabilité du vote « Brexit ».

Lors du vote pour l’assemblée parlementaire de 2015, le parti Liberal sous le leadership de Ed Milliband, reçu une correction en Écosse ou il perdit la majorité des sièges au profit du parti « Scottish National Party ». Nicola Sturgeon, prit la suite de Alex Salmond à la tête du SNP et utilise maintenant le désir des Écossais de maintenir leur accès a la Communauté Européenne pour promouvoir la mise en place d’un second referendum pour l’indépendance de l’Écosse. Les dernières informations font état d’une annonce de la part de la Première Ministre concernant la demande d’un nouveau referendum pour la fin de cette semaine (annonce faite ce matin).

L’Irlande du Nord se retrouve dans une situation difficile car la majorité de son commerce se fait avec son voisin du Sud et la mise en place de barrières de tarifs ou de quotas pèse fortement sur le future de leur économie. L’inquiétude des Irlandais promeut un terrain fertile pour les démagogues demandant la tenue d’un referendum pour l’indépendance de l’Irlande du Nord.

Le Brexit a créé le précèdent de l’honorabilité de l’indépendance.

Question 2

Les expatriés français, souvent pro-Bremain, n’ont-ils pas sous-estimé la réalité du monde existant en dehors de la City, celle de l’Angleterre périphérique, à l’instar de tout expatrié vivant dans une ville-monde ?

Le Royaume Uni est une collection de régions aux rythmes économiques divers. Le « greater London » inclus dans l’autoroute «M25 » qui entoure la capitale connaît depuis le « Big Bang » de la réforme bancaire de 1985 et est le lieu où la majorité des diplômés de grandes écoles ont élu résidence depuis les années 80. Le taux de chômage y est extrêmement faible, en partie car le logement y est tellement cher que ceux qui perdent leur emplois quittent la région rapidement s’ils ne trouvent pas d’emplois rapidement, et en autre partie car l’économie y est florissante.

Pour le reste des pays, la situation est différente avec un chômage perceptible. Je me permets d’exagérer outrageusement les données, mais si vous considérez 0% de chômage dans le Greater London, et une moyenne de 4.8%, cela laisse à penser que le reste du RU est à 10%. La réaction des électeurs était donc forcément opposée entre la région ou les expatriés Français sont localisés et le reste de l’Union.

Question 3

L’Écosse et l’Irlande réfléchissent à la façon de rester dans l’Union européenne. Le risque d’une désagrégation du “Royaume Uni” existe-t-il ? Si oui, à quel terme ?

Comme présenté au premier point, l’économie de l’Écosse et de l’Irlande du Nord sont toutes deux liées et proches de l’Union Européenne. Cela entraîne un désir de perpétuer la liberté d’échanger et le Premier Ministre Teresa May ne donne aucune assurance quant à la volonté de négocier pour ces libertés.

Nicola Sturgeon, le Premier Ministre Écossais ravive la discussion d’un referendum numéro 2 sur cette volonté de faire commerce avec l’Union Européenne.

Question 4

L’idée de la City n’est-elle pas de se rendre encore plus attractive quitte à dénoncer un certain nombre d’accords internationaux pour devenir LE paradis mondial de l’évasion fiscale et du blanchiment de capitaux ?

La négociation entre Mme May et l’Europe se fait sur les déclarations de non-acquis de part et d’autre de la table. Il est donc logique que la PM émette la possibilité de transformer la finance anglaise à coup de réformes fiscales. La City est cependant soumise comme tous les centres financiers OCDE à des règles strictes de contrôle du blanchiment d’argent (Anti Money Laundering- AML) et détermination du bénéficiaire final de toute transaction (Know Your Client) – KYC. Ces règles resteront incontournables a moins de risquer d’avoir les cheminements de transfert d’argent coupés comme c’est le cas avec la Corée du Nord par exemple.

Les réformes fiscales seront donc limitées à la fiscalité de ses résidents et non pas à l’évasion. La sortie de l’UE permettra déjà dans un premier temps de libérer la contrainte sur les rémunérations variables imposées depuis 2010. En effet, la loi impose une limite de 100% du salaire fixe en « bonus ». La première implication de cela fut la hausse immédiate des salaires fixes de toute l’industrie, mettant en péril la souplesse de l’emploi. Par exemple, lors de mon arrivée en Angleterre en 2002, tous les employés de la société pour laquelle je travaillais étaient payes £120,000 par an et c’était le cas pour beaucoup de banques aussi. Aujourd’hui les banques payent souvent leurs Directeurs Généraux (Managing Directors) plus de £500,000 en salaire de base. La flexibilité retrouvée va probablement générer de nouveaux emplois avec une baisse généralisée des salaires de la City.

Par contre, depuis 2005 la fiscalité des individus a été soumise à des changements lourds. Gordon Brown annula le statut centenaire des « non ordinarily resident » qui permettait a toute personne non issue du Royaume Uni (ceci est une simplification car même quelques natifs réussissaient à avoir ce statut) de défiscaliser tous leurs revenus pour les journées passées en dehors du RU. Mr Brown changea de plus la méthodologie des « non domiciled » qui permettait de défiscaliser tous les revenus et gains en capitaux des capitaux non-domicilies au Royaume Uni. Il mit en place une intégration dans la déclaration des individus ou le choix de payer un impôt forfaitaire de £30,000 par an. George Osborne introduit la limite de 9 ans a cet avantage et augmentât l’impôt à 50,000 puis 90,000 au-delà de 6 ans (de mémoire). Il ajouta à cela la limite de 15 ans au-delà de laquelle aucun individu ne peut bénéficier de ce statut.

Ces changements ont motivé un grand nombre de personnes à se domicilier à Monaco, Dubaï et Singapour car la VISIBILITE des règles est primordiale a l’attrait d’un pays.

Question 5

Quel est l’avenir de la Défense britannique dans le cadre du Brexit : facteur structurant du Royaume-Uni ou sujet de discorde (entre l’Écosse et l’Angleterre en particulier) ?

Je ne me sens pas qualifié pour avoir une opinion sur le sujet en dehors de l’importance du budget de la défense du Royaume Uni en pourcentage du budget total de l’Europe et du risque de déséquilibre qui en résulte. Je ne serai pas surpris si cet argument devenait la clé de voûte de la négociation de Teresa May après l’annonce de la mise en œuvre de l’article 50.

Question 6

Que manque – t – il à Paris /La Défense pour être aussi attractif que la City ?

Lors de la réunion à Londres avec votre groupe (novembre 2016), nous avons discuté de la différence fondamentale entre les systèmes juridiques Anglais et Français. L’Angleterre est régie par la jurisprudence et les contrats font loi, la France est régie par le code qui lorsqu’il est modifié prime sur le contrat. Pour tout responsable d’entreprise, la visibilité des règles du jeu sont primordiales quant à l’affectation de ressources pour les créations de postes.

Un chef d’entreprise sera sensible à la qualité de la formation/éducation des employés disponibles sur une région, aux loyers des bureaux, de la productivité dictée par les lois du travail et par l’appétence des employés à leur promotion par l’engagement. Les changements de règles du passé sont perçus comme des indicateurs des risques de changements à venir.

La fin des restrictions de rémunération variable, un contrat national engageant l’État pour 10 ans sur les règles applicables en termes d’emplois, de fiscalité nationale, régionale et sociale sont des points qui donneraient une très grande force à la proposition de Paris.

Il est important de noter que 10,000 individus venant s’implanter dans une ville entraînent une demande pour 5,000 logements de haut de gamme, et de 8,000 places d’école (1.6 enfant par couple). Ceci a entraîne le départ des gérants de fonds alternatifs qui s’étaient implantes à Genève car il n’y avait pas de logement de qualité ni de places dans les écoles (bilingues ?) sur place pour accueillir les arrivants. Paris et Frankfurt sont les deux seules villes Européennes à même d’accueillir un grand nombre de cadres du monde financier.

Question 7

Quelle vision ont les Britanniques de la France ?

La France est vue comme le pays idéal pour passer des vacances et prendre sa retraite, avant que la livre sterling n’ait été soumise à une forte baisse qui rend cette attractivité moins forte. L’état d’urgence déclaré en France ne permet pas aux assureurs de couvrir les risques de voyages en France, ce qui a été un frein depuis sa déclaration au tourisme.

Les 35 heures, la difficulté de licencier les employés, l’utilisation du droit à la grève des services publiques sont tous vus comme des freins absolus a des conditions d’implantation d’entreprise. L’administration n’est par ailleurs pas particulièrement conductrice a la création d’entreprise, le capital social est bloqué, en Angleterre, £50 permettent l’ouverture d’une société en 24 heures.

Les Français sont perçus comme ayant un très bon système éducatif pour les ingénieurs, une bonne productivité malgré les horaires nationaux, ainsi qu’une culture générale implante dans l’éducation. Dans le Greater London il n’y a pas d’animosité xénophobie, alors que le reste du Royaume Uni et plus sensible à l’immigration intra-européenne.

Les événements récents de la campagne présidentielle Française ont permis à la presse Anglaise de justifier un peu plus le Brexit.

Le choix de la Commission Européenne de nommer Mr Barnier pour la négociation des conditions du Brexit est pour le moins surprenant car la maîtrise de l’anglais semble lui faire défaut ce qui n’est pas le cas de la perception des Britanniques concernant l’ensemble des Français.

Question 8

Les Britanniques réfléchissent-ils à une confédération avec les anciens dominions pour continuer à exister à côté des États-Unis ? Dans le domaine naval, le resserrement des liens dans l’Océan Pacifique est patent.

L’Angleterre a toujours maintenu ses relations avec la confédération. L’agneau de Nouvelle Zélande a été importé en Angleterre en priorité malgré les règles de la Communauté Européenne. Les relations avec les cousins Américains sont en train d’être resserrées en compensation potentielle de la réduction des échanges avec l’Europe. En ce qui concerne la défense, il semble que les relations aient toujours été en place.

Question 9

Le Brexit ne risque-t-il pas de donner à l’Espagne un argument supplémentaire pour accroître ses revendications sur Gibraltar ?

La sortie de l’Europe des Anglais peut au contraire permettre à Gibraltar de justifier de ses avantages car ils n’auront plus de lien, même au second degré, avec l’autorité commune.

Question 10

Finalement, dedans ou en dehors du bocal ?

La France a une belle carte à jouer en réaction a la décision populiste, en première instance de tenir un referendum, du Brexit. La capacité d’accueil d’une population de cadre supérieurs et de leur famille est un atout de premier ordre. La disponibilité d’une population bien éduquée, parlant un bon Anglais et productive est le deuxième atout de la région Paris/La Défense.

La décision d’annuler rétroactivement les avantages fiscaux consentis aux employés et employeurs dans le cadre des heures supplémentaires a fait un mal énorme à la crédibilité du système Français.

La France pourrait renforcer ses cartes avec les suggestions suivantes :

  • Acceptation de contrats à long terme avec des entreprises sur les règles fiscales, emplois et social

  • Annulation au niveau Européen des limites de rémunérations variables

  • Allègement des obstacles à la création d’entreprises par exemple en copiant les règles Anglaises

  • Mise en place d’un véritable service minimum des transports publics et des services publics (poste aussi)

  • Embauche d’enseignants d’origines des pays anglophones / classes primaires bilingues/trilingues

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