L’État tampon, un réducteur des risques de conflits

Le concept et le vocable d’Etat tampon semblent avoir disparu aujourd’hui du répertoire des qualifications politiques ou diplomatiques. Si des Etats tampons ont bien existé ou ont été désignés comme tels dans un passé encore récent, il apparaît qu’au début du 21ème siècle cette notion ne répond à aucune réalité identifiable en quelque lieu de la planète.

Carte de l’Europe durant la Guerre Froide

Il relèverait cependant d’une courte vue et d’une forme d’inintelligence en matière de relations internationales de considérer l’Etat tampon comme un modèle obsolète au motif qu’il appartiendrait au passé. La problématique le concernant s’établit par essence dans un champ permanent et non contingent de ces relations. A ce titre, elle relie trois niveaux d’approche : d’abord un rappel des Etats tampons ayant réellement existé de fait ou de droit dans l’utilité de leur rôle ; ensuite les raisons de leur quasi disparition actuelle ; enfin l’examen  des risques et des menaces induits par leur effacement en opposition aux atouts et aux opportunités de leur rétablissement.

La définition de l’État tampon, ou de sa forme minorée la zone tampon, correspond à une entité géographique considérée comme un espace d’interposition et / ou de sécurité séparant des Etats ou des blocs d’Etats  en situation de conflits entre eux. Les formes de ces conflits peuvent être multiples et d’intensité variable, mais ont un caractère globalisant mettant en jeu des paramètres complexes de souveraineté, de contrôle militaire, d’intérêt économique, de domination politique, d’influence idéologique. Dans cette configuration multifactorielle, l’Etat tampon est donc un élément géostratégique d’équilibre entre les deux côtés qu’il sépare. C’est précisément cette symétrie qui est de nature à en assurer la stabilité relative, et par ricochet de fournir une contribution à la stabilité de son propre environnement. Cette stabilité est en elle-même un facteur réducteur de conflits dans la mesure où elle procède d’un consentement tacite propice au maintien de contacts entre des parties hostiles. Dans ce cadre, l’Etat tampon, accepté comme terrain neutre, peut lui-même jouer le cas échéant un rôle actif d’initiation et d’intermédiation dans des pourparlers officiels ou informels entre ces parties.

Pour éviter toutefois une interprétation qui ferait des Etats tampons une forme idéalisée de droit international à instituer, il convient d’abord de relever que leur formation éventuelle procède seulement  d’un rapport de forces issu de circonstances géostratégiques. Par contre, c’est à l’intelligence du stratège qu’il appartient, par une claire conscience de ces rapports, de ménager un espace de réserve non conflictuel susceptible de réduire le risque d’une montée aux extrêmes non contrôlable. L’Etat tampon correspond, parmi d’autres, à cette forme d’espace.

LES ETATS TAMPONS DURANT LA GUERRE FROIDE  (1947–1989)

On peut dater d’octobre 1944 la première ébauche de conception d’un Etat tampon lorsque Churchill, seul parmi les Alliés, exprima sa prescience qu’un rideau de fer allait scinder l’Europe en deux blocs à l’issue de la guerre. Ainsi proposa t’il, lors d’une rencontre avec Staline à Moscou, un partage d’influence à égalité dans l’Etat yougoslave reconstitué. Son argument reposait sur le constat que l’Armée Rouge n’avait fourni qu’une contribution mineure à la libération de ce pays par lui-même, à savoir une guerre de partisans victorieuse sur la totalité de son territoire.

Cette transaction informelle et inaboutie précéda le prévisible « partage du monde » conclu à la conférence de Yalta (2/1945) qui régla le sort de tous les pays attaqués ou dominés par l’Allemagne avant sa capitulation. Dans le contexte de cette négociation, en 1945, un quelconque accord  formel sur l’utilité d’Etats tampons restait dépourvu de sens dès lors que les Alliés unis dans la guerre contre le Reich étaient présumés le rester dans la paix. Le seul pays susceptible de provoquer une controverse aurait été précisément la Yougoslavie, que Staline entendait intégrer au bloc soviétique d’autant plus mécaniquement que le Parti communiste y détenait le pouvoir dès 1945, contrairement aux pays réellement libérés par l’Armée Rouge.

Le déclenchement de la guerre froide en 1947 et sa prolongation firent cependant surgir de facto en Europe trois Etats qu’il y a lieu, avec le recul, de considérer comme tampons, et ce dans des conditions totalement différentes les unes des autres : la Finlande, l’Autriche, et finalement la Yougoslavie. Chacun de ces pays présenta un modèle spécifique d’Etat tampon issu, soit de l’acceptation d’un statu quo de rapports de force, soit d’un format juridique   entériné  bilatéralement par les blocs occidental et soviétique entrés en opposition. Il n’est pas neutre de constater, que sur la ligne de front courant de la Norvège aux Balkans, ces trois segments sont situés respectivement au nord, au centre, et au sud de l’Europe. Une telle répartition avait l’avantage relatif de circonscrire au segment germano-polonais, concentrant la majorité des forces soviétiques et foyer principal de danger, la définition d’une stratégie militaire spécifique de nature à résister au choc d’une invasion, de même qu’une action diplomatique  propre à éviter un conflit armé.

YOUGOSLAVIE

Le cas emblématique de ce pays illustra le premier échec de la logique d’intrication du système communiste international organisé par l’Union Soviétique à partir de 1945.Cette logique exigeait qu’un pays dirigé par le  Parti Communiste devait ipso facto passer sous le double commandement hiérarchique de l’URSS et du Komintern. Or, le Maréchal Tito tira la légitimité de sa rébellion contre le pouvoir soviétique, dès 1948, du principe de la libération nationale de la Yougoslavie par ses moyens propres. Doublée d’un violent conflit idéologique sur le modèle autogestionnaire du socialisme yougoslave, cette rupture échappa de peu à une intervention de l’Armée Rouge, que Tito était déterminé à combattre par une insurrection de même ampleur que celle qui avait chassé l’occupant allemand. Dès lors, la Yougoslavie conquit un statut d’indépendance qui affermit sa position d’Etat tampon jusqu’à la chute du bloc soviétique en 1989-1991.

Ce rôle reçut une consécration internationale sans équivalent sur l’échiquier européen lorsque la conférence de Bandung de1955 désigna le maréchal Tito comme leader de la nouvelle organisation des « pays non alignés », et le modèle socialiste autogestionnaire yougoslave comme référence transactionnelle entre capitalisme et communisme. Simultanément, la pacification définitive des relations avec l’URSS reçut sa propre consécration par la visite d’Etat à Belgrade, en 1956, de  Nikita Krouchtchev, successeur de Staline à la tête de l’Union Soviétique. Dans le contexte de la guerre froide, n’étant membre ni du Kominform, ni du Comecon, ni du pacte de Varsovie, la Yougoslavie devint de facto un extincteur de tensions dans toute la péninsule des Balkans. Cette position lui permit notamment d’établir des relations de bon voisinage avec l’Autriche et la Grèce qui facilitèrent les flux de commerce entre l’Europe centrale et la Méditerranée orientale tout en étant propices à ses propres intérêts. Ce n’est qu’à partir de l’éclatement de la fédération yougoslave en 1991-1995, que les Balkans sont redevenus une zone d’instabilité et un foyer de confrontation.

FINLANDE 

Ancien grand-duché de l’empire russe pendant le 19éme siècle, république indépendante depuis 1917, alliée combattante du 3éme Reich contre l’URSS de 1941 à 1944, la Finlande avait un profil qui la prédestinait à basculer dans l’orbite soviétique en 1945. Démentant ce scénario mimétique présumé dans les visées de Staline, la Finlande et l’URSS signèrent en 1948 un traité d’assistance mutuelle consécutif au traité de paix signé avec tous les Alliés en 1947.Le statut juridique qui en résultait n’était pas celui de neutralité au sens du droit international, mais ménageait de facto un certain équilibre entre les influences occidentale et soviétique. Dans un cadre plus spécifique, la position excentrée de la Finlande et son relatif isolement dans la zone baltique orientale, considérée comme « un lac soviétique », n’était pas de nature à provoquer une tension, des incidents ou une confrontation comme il y en eut sur la section la plus dangereuse du rideau de fer, à savoir le front germano-polonais.

Dans ce même cadre, à l’extrémité septentrionale de la Finlande, sur le seul segment de contact direct  de l’OTAN avec l’URSS en Europe, long de 100 kms, un accord de « déconfliction » signé dès 1954 avec la Norvège pour gérer le risque d’incidents aéronavals avait contribué à la tranquillité du front nordique.

La valeur symbolique de la position de la Finlande trouva une forme de consécration internationale dans la conférence Est-Ouest de Helsinki qui créa en 1975 l’Organisation pour la Sécurité et la Coopération en Europe (OSCE). L’apaisement des relations en résultant dura jusqu’à « la crise des missiles » de 1983, qui marqua le début des soubresauts internes du pouvoir soviétique, du délitement de sa stratégie extérieure, et fut le prélude au processus de leur dislocation future.

AUTRICHE

Entre 1945 et 1955, l’Autriche annexée par le 3ème Reich eut un statut d’occupation et d’administration tripartite par les USA (nord-ouest), l’URSS (est) et la France (sud-ouest). C’est à la suite du « dégel » consécutif à la mort de Staline que ce pays recouvra son indépendance en 1955 sur la base d’un statut formel de neutralité démilitarisée signé par les Alliés, ayant permis le retrait  des forces soviétiques, américaines et françaises.

Cet acte fut novateur dans le sens où il ne s’agit pas d’une neutralité autoproclamée (comme par exemple celle de la Belgique avant 1940), mais d’une neutralité organisée par des puissances intéressées à l’établir dans une visée de sécurité collective. Tout en laissant intacte la pression soviétique sur le segment germano-polonais du rideau de fer, l’accord interallié de 1955 fit ipso facto de l’Autriche un Etat tampon au cœur de l’Europe centrale apte à des marges d’action non conflictuelle. Ainsi, dès les années 1970, après la stabilisation durable du régime communiste hongrois, s’étaient instaurées des formes de coopération entre l’Autriche et la Hongrie sans équivalent de part et d’autre du rideau de fer, naturellement favorisées par les affinités et la cohabitation historiques entre les deux pays.

LA RECONSTITUTION  D’UNE  LIGNE DE FRONT

Le nouvel ordre mondial proclamé par l’Occident après la chute du bloc soviétique était stipulé reposer sur une base syncrétique de 3 principes : d’abord l’extension mondiale d’un marché globalisé par le libre-échangisme universel ; ensuite l’extinction naturelle des conflits entre les nations ou blocs qui devait en émerger ; enfin le leadership américain en tant que garant naturel de la  sécurité de ce nouvel ordre. La principale résultante de l’effondrement mondial de la puissance soviétique et l’anarchie régnant en Russie pendant la décennie consécutive, fut l’extension vers l’Est, sur une vaste profondeur de champ, du bloc euroatlantique formé par le binôme OTAN / UE. Cette extension augurait sinon un basculement d’orbite de la Russie dans la sphère occidentale, du moins sa lente asphyxie par encerclement dans l’hypothèse d’un comportement réfractaire.

L’effacement de cette vision du nouvel ordre au début du 21ème siècle est un phénomène traduisant simultanément la vanité de sa théorie constructiviste, et la permanence des facteurs qui fondent l’identité et la spécificité de toute nation historiquement constituée. L’objectif des idéologues de l’Union Européenne, servant de légitimation aux stratèges du bloc euroatlantique, a consisté à penser que l’absorption par la société russe du modèle d’économie libéral dérégulé serait le moyen d’affaiblir durablement la puissance politique de la Russie. Ce projet reposait sur la double illusion que toute identité nationale sera soluble dans une société mercantile sans frontières, et d’autre part que les ressorts psychologiques du peuple russe, cassés par la défaite du communisme, ne seraient pas capables d’y résister.

Dans  la période d’environ 12 ans suivant la fin de l’URSS, les relations entre le bloc euroatlantique et la Russie ont la marque objective de la duplicité du premier et de la bonne foi de la seconde, l’opportunisme de l’un profitant de la naïveté de l’autre, ou le cynisme du vainqueur exploitant la contrition du vaincu. La perte de confiance de la Russie dans «l’Ouest » est datée de l’intégration dans l’OTAN de tous les pays du glacis soviétique, augmentée des trois républiques baltes internes à l’URSS. Elle a été considérée par le pouvoir russe pour ce qu’elle est : une trahison de la promesse inverse faite en son temps (1992) au président Gorbatchev par le gouvernement américain comme contrepartie du démantèlement du pacte de Varsovie, pour inévitable qu’il fût. L’ultime gage d’une confiance inappropriée fut  l’autorisation  donnée en 2002 à l’US Army au transit de ses convois militaires vers l’Afghanistan par le territoire russe, avant que le Kremlin ne reprenne conscience de l’état de délabrement stratégique de la Russie..

L’extension alternée du binôme OTAN /UE et UE /OTAN, qui se poursuit sur les flancs de la Russie, est la cause essentielle de la détérioration  de ses relations avec « l’Ouest », et de  la reconstitution d’une ligne de front en Europe. Ce front présente clairement les deux postures de l’attaquant et du défenseur, dont il est impératif de ne pas intervertir les rôles par déformation optique ou désinformation. Ainsi, la réintégration de la Crimée, territoire russe depuis 1783, dans la fédération de Russie, est d’abord un acte défensif, de même que sa légitimité est parallèle à celle du retour de l’Alsace-Lorraine à la France en 1918.

La nouvelle ligne de front qui s’établit en Europe présente une ressemblance et une différence avec celle de la guerre froide. La première reflète la divergence de deux conceptions sociétales d’ordre anthropologique, schématiquement : abstraite et universaliste à l’Ouest, enracinée dans la culture et l’identité des nations à l’Est ; la seconde traduit la mouvance continue de ce front due aux  manoeuvres du bloc euroatlantique visant à élargir son emprise jusqu’ à l’Ukraine et aux pays du Caucase, alimentant en Russie le complexe obsidional de son encerclement. Sur cette ligne de confrontation, la tension ne cesse d’augmenter. Des sanctions contre la Russie aux rétorsions inverses, des actions subversives occidentales en Ukraine à la sécession du Donbass pro russe, du déploiement de missiles américains en Pologne à sa réplique dans l’enclave russe de Kaliningrad, il faut constater une spirale de montée aux extrêmes dont il n’existe plus aucun mécanisme collectif de contrôle.

Devant cette carence, la Russie réclame en vain aux occidentaux, depuis plus d’une décennie, une nouvelle conférence sur la sécurité et la coopération en Europe appelée à succéder aux accords d’Helsinki de 1975 devenus dépassés. Or, il n’apparaît aux échelons dirigeants de l’Union Européenne, premiers concernés, aucune prédisposition, ni intellectuelle, ni politique, portant à la recherche d’un nouveau cadre continental de relations avec la Russie. Au temps lointain où la France avait un corps de doctrine diplomatique, elle offrait  la meilleure source d’inspiration pour nourrir un tel cadre, par deux formules visionnaires de long terme : 1) « l’Europe de l’Atlantique à l’Oural » 2) « de la détente à l’entente, et de l’entente à la coopération ».Par delà le dogmatisme idéologique qui stérilise la pensée des élites dominantes de l’Union Européenne, un des axes de réflexion du cadre évoqué appellerait naturellement une reconfiguration d’Etats et/ou de zones tampons de nature à résorber la tension globale.

PRECONISATION D’ÉTATS OU DE ZONES TAMPON A LA PERIPHERIE RUSSE

La tension actuelle sur la nouvelle ligne de front avec la Russie présente à certains égards plus de dangers d’engrenage qu’à l’époque du rideau de fer où les règles du jeu étaient claires, les limites réciproques connues, et la stabilité stratégique globale maintenue par la dissuasion nucléaire mutuelle. De tels facteurs de sécurisation, aujourd’hui totalement absents, sont  remplacés par une zone grise à la fois territoriale et opérationnelle, où règnent l’incertitude des intentions, le flou des objectifs, l’imprévisibilité des actions et réactions. Trois régions appartiennent à cette zone : les Etats baltes, le Caucase et l’Ukraine.

LES ÉTATS BALTES

Jadis « lac soviétique », la Baltique orientale est devenue d’autant plus « lac de l’OTAN » que la Suède y prépare son intégration, enfermant l’enclave russe de Kaliningrad dans une nasse par trois points cardinaux. Les gesticulations aériennes réciproques, la création du centre de cyberguerre de l’OTAN en Estonie, les manœuvres et renforts de troupe divers font craindre des incidents fortuits ou provoqués. Dans ce contexte, la menace d’une « invasion russe »est un excès de surenchère relevant de la désinformation, puisque « les 3 baltes » et la Pologne sont protégés par l’article 5 de l’OTAN que la Russie, acteur rationnel, connaît aussi bien que ses membres.

Une solution équilibrée d’entente avec la Russie  pourrait être : 1) démilitarisation des Etats baltes restant dans l’alliance atlantique, mais hors commandement militaire intégré 2) retrait des missiles russes de Kaliningrad « 3) création d’un comité régional permanent euro-russe chargé des intérêts transfrontaliers, et notamment de la question des minorités russophones de Lettonie et d’Estonie (1/3 des populations). La vocation de tampon des Etats baltes, dans une perspective de « Suisse de la Baltique », serait vraisemblablement celle qui correspond le mieux  à l’Histoire, à la culture, et à la position géopolitique de cette zone. Russes et occidentaux  y gagneraient réciproquement la perte d’acuité de leur opposition stratégique, et la fin des tensions  sur ce segment de front.

LA GÉORGIE

D’importance apparemment réduite au regard de l’énorme problématique de l’Ukraine, le cas de la Géorgie est en réalité un foyer potentiel de conflit, moins par lui-même que par son environnement géostratégique dans le Caucase. L’entrée de ce pays dans l’OTAN, promise, différée, puis réaffirmée fin 2016 en tant que «vocation»  (nb : par le ministre français de la Défense) serait clairement un casus belli avec la Russie. Outre l’installation d’un nouveau segment d’encerclement par le sud, l’admission de la Géorgie dans l’OTAN aurait en effet deux conséquences majeures. La première est l’enclavement total de l’Arménie, dont la protection contre ses ennemis latéraux turc et azéri n’est confortée que par deux bases militaires russes sur son sol, et dont l’accès aérien serait conditionné à la double autorisation de l’OTAN et de la Géorgie. La seconde serait l’extension de l’emprise aérienne et maritime de l’OTAN sur la Mer noire jusqu’aux 3/4 de sa périphérie si l’Ukraine y est admise à son tour, créant ainsi deux abcès de fixation sur l’avant et l’arrière de la Crimée par les bases navales ukrainienne d’Odessa, et géorgienne de Batoumi. Un discernement élémentaire conduit à penser que la Russie n’acceptera pas un tel scénario à double détente dont la première phase aurait pour effet, sinon pour objectif collatéral, de neutraliser le « domino » arménien par l’entrée de la Géorgie dans l’OTAN.

Avec ou sans une nouvelle conférence sur la sécurité et la coopération en Europe, la seule solution équilibrée paraît donc être pour la Géorgie un statut de neutralité garanti internationalement. Un accord de cette nature pacifierait le «front » du Caucase tout en permettant à la Russie de cantonner son rôle en Arménie à sa seule protection, sous accord de défense existant, contre ses voisins la Turquie et l’Azerbaïdjan.

L’UKRAINE

L’avenir des relations du bloc euroatlantique avec la Russie, et plus généralement une stabilisation géostratégique en Europe, dépendent fondamentalement d’une solution d’équilibre à la question ukrainienne. Située à l‘épicentre de la ligne de front, l’Ukraine a vocation par excellence à un statut d’Etat tampon. La condition préalable d’une telle visée serait que l’Union Européenne abandonne son objectif irresponsable de l’incorporer dans son périmètre, de lui imposer son  régime économique ultra libéral, de l’intégrer dans l’OTAN, et d’en faire un moyen décisif d’affaiblir durablement la Russie. (nb: selon la  « doctrine Brzezinski », du nom d’un ancien conseiller à la sécurité nationale des USA).

La complexité des réalités historiques et sociologiques de l’Ukraine requiert une solution à la fois spécifique et non univoque pour la stabilisation de cet Etat, et dont seule une déraison absolue exclurait qu’elle soit  le résultat d’un accord-cadre entre la Russie et le bloc occidental. Au niveau de la structure de l’Etat, la fédéralisation du pays en trois entités autonomes respecterait les lignes de partages issues de l’Histoire : 1) à l’ouest, la partie catholique (capitale Lvov / Lviv) de longue date sous influence polonaise et austro-hongroise 2) à l’est, le Donbass (capitale Donetsk) jouxtant la Russie, totalement russophone et orthodoxe, réfractaire aux influences occidentales 3) au milieu, la masse centrale hybride  (capitale Odessa) bilingue, perméable à la double influence. 4) Kiev / Kiiv ne conserverait qu’un rôle de siège  des compétences régaliennes nécessaires à l’exercice d’un condominium externe transitoire oeuvrant au processus de transformation. Une telle structure fédérale serait d’autre part la base modulatoire d’un régime d’économie mixte adapté à la distorsion géographique et sectorielle des activités et des ressources engendrée par l’indépendance de l’Ukraine en 1992.

Les trois schémas d’Etats tampons exposés ci-dessus représentent une configuration optimisée opposable à la doctrine des plans d’extension du bloc euroatlantique vers l’Est. Parmi ces plans, l’ingénierie de subversion déployée en Ukraine porte en elle le plus grand danger d’une confrontation armée avec la Russie. Pour le réduire, une condition initiale serait de remettre en question le mode de pensée stratégique binaire calqué sur la conception bipolaire du monde, qui a continué de prévaloir dans les cercles dirigeants occidentaux depuis la chute de l’Union Soviétique.

 

Michel Ruch est diplômé de l’IEP de Strasbourg et de l’Institut des hautes études européennes. Il a publié L’Empire attaque : Essai sur Le système de domination américain, aux éditions Amalthée.

Les vues et les opinions exprimées dans cet article sont celles de leur auteur et ne reflètent pas nécessairement les vues ou les opinions d’Echo RadaR.

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2 Comments

  1. « augmentée des trois républiques baltes internes à l’URSS. »

    Républiques internes certes mais surtout envahies et annexées par l’URSS en 1940.

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