Les conversations dangereuses 2

Deuxième partie de cette conversation, la justice et un début de débat sur l’art…

source

D :
J’ai lu http://www.lesechos.fr/idees-debats/sciences-prospective/0211266450419-confions-la-justice-a-lintelligence-artificielle-2028984.php​ et j’en suis resté sur le c… dès le début. Balancer en introduction que tout le monde s’automatise sauf la justice, il n’y a pas plus pauvre ni bête que cet argument, car cela prouve que l’automatisation est quasiment une fin en soi. Se poser la question de ce qu’elle apporterait serait bien mieux. Passons…


Le travail du juge ? ​ « synthétiser des milliers de pages de procédure, à lire des rapports d’experts, à consulter des textes de loi et la jurisprudence liée, pour enfin rendre une décision. Un travail de titan qu’aucun cerveau normal ne peut effectuer parfaitement, a fortiori s’il est placé dans un contexte de surcharge chronique. » Aurait-il vu trop de séries US dans lesquelles effectivement la jurisprudence « fait la loi » car ce n’est pas un système basé sur l’écrit mais la coutume (à gros traits) ? La jurisprudence reste modeste en France et tout-à-fait assimilable par un cerveau normal.
« Les décisions judiciaires sont ainsi rendues dans un contexte de rationalité fortement limitée. » Depuis les travaux d’H. Simon, on sait que les décisions sont prises dans un contexte de rationalité limitée, alors…
« Depuis juin dernier, un cabinet d’avocats américain utilise officiellement un logiciel capable d’analyser des monceaux de jurisprudence (…) » Putain, je ne me suis pas trompé, il rêve la justice française à l’image de l’US ! Raisonnement de burne !
« Mais l’immense majorité des dossiers encombrant nos tribunaux concerne des cas bien différents : contentieux commercial, divorce, problème de voisinage… Si une machine est capable demain de « digérer » en quelques secondes l’ensemble des cas similaires et des jugements passés, en adaptant extrêmement finement sa décision au cas précis, ne
pourrait-on économiser de lourdes procédures, supprimer des années de délai ? » En fait,non, car cela signifierait qu’aucune jurisprudence ne serait possible dans la mesure où la machine n’en ferait pas. Elle jugerait probablement selon le « last recently used »… Bof.
« En science, le critère roi est celui de la reproductibilité d’une expérience » oui, mais comment reproduit-on les résultats en sciences humaines ?
« Ce dernier ne devrait dépendre ni de la personne qui juge ni des circonstances. » bien sûr que si, cela devrait dépendre des circonstances ! Sinon, finis la légitime défense, l’état de nécessité, l’excuse de minorité, etc.
« La justice va, en effet, voir apparaître des milliards de nouveaux justiciables : les automates. » Seulement si nous leur accordons une personnalité juridique, ce qui serait aussi absurde que de reconnaître la personnalité juridique de ma pince à cravate ! Comment se défendront-ils devant la justice ? Quels droits leur reconnaître, etc. etc. ?
Ma conclusion, fort partielle est que les auteurs auraient mieux fait de poursuivre leur gros dodo que d’écrire de telles conneries !
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B :
Les systèmes experts existent depuis les années 1960. L’apprentissage automatique fait que beaucoup de choses nouvelles deviennent possibles aujourd’hui alors qu’elles n’étaient pas imaginables il y a seulement dix ans…
Dire que des systèmes experts dotés de capacités d’apprentissage non supervisé commencent à être déployés un peu partout, bah c’est la réalité (en RH, en finance, en marketing. D’ici à 15 ans, il y aura des systèmes experts ultra performants partout, (enseignement, Défense, médecine, biopharmacie, et justice) avec des superviseurs humains qui tiendront compte ou non des préconisations de l’IA. Je ne vois pas comment un secteur d’expertise pourrait échapper à une diffusion de l’IA sur des zones réservées jusque là à l’expertise humaine. et quel domaine pourrait échapper à l’IA ? B
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Y :
Le secteur de l’Art ?
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B :
Oui, c’est aussi ce à quoi j’avais pensé mais après avoir vu ce que les couches profondes des RNA de google (réseaux de neurones artificiels) ont produit l’an dernier, je me dit que là aussi , l’IA produira ses propres œuvres artistiques . Début 2016, une IA a composé un morceau de musique de manière autonome (attention ce n’est pas de la production de sons aléatoires). J’avais écouté le morceau sans trouver le truc génial mais pas plus moche que d’autres morceaux produits par des humains…
Je ne parle pas ici des capacités nouvelles de l’IA de reproduire des styles de peintres connus sur des œuvres totalement nouvelles et inédites : Les IA savent imiter les styles de manière bluffantes. Tu peux transformer une simple photos en un tableau reprenant cette photo à la manière de tel ou tel peintre. Le résultat est incroyable et presque déstabilisant.
Cf le Neuron Art selon Google :

« Inceptionisme », le Neuron-Art selon Google


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D :
Non, B, ce n’est pas de l’art, mais c’est de l’art…naque ! C’est du même niveau que Warhol qui vendait ses étrons dans des bocaux au motif que c’était de l’art.
Pourquoi ?
Parce que je ne pourrai jamais ressentir les mêmes émotions que le réseau de neurones qui a commis ce plagiat infâme, et cela parce qu’il n’en éprouve aucune. Par contre, je peux ressentir ce que Munch a éprouvé lorsqu’il a été amené à peindre « le cri », je peux imaginer les sentiments de Corneille lorsqu’il a écrit « Le Cid » en 1636, l’année de Corbie ; parce qu’une œuvre d’art est contextualisée, qu’elle dépend de son auteur, de la période à laquelle il l’a faite, de son état intérieur, et que deux artistes à qui tu passeras une même commande ne l’exécuteront pas de la même façon.
Mais un réseau de neurones ne te produira qu’un amas de couleur, certes agréable à l’œil, mais sans âme. Il te produira une ligne de mots incapable de te faire vibrer (OK, Musso, Lévy et Gavalda s’en chargent déjà).
Lis donc « en vivant, en écrivant » d’Anne Dillard et tu comprendras pourquoi un écrivain ne peut être prolifique, à l’opposé des réseaux de neurones qui peuvent pisser des lignes comme un programmeur pisse des lignes de code : « Pourquoi lisons-nous, sinon dans l’espoir que l’écrivain rendra nos journées plus vastes et plus intenses, qu’il nous illuminera, nous inspirera sagesse et courage, nous offrira la possibilité d’une plénitude de sens, et qu’il présentera à nos esprits les mystères les plus profonds, pour nous faire sentir de nouveau leur majesté et leur pouvoir ? » Tu verras qu’un texte est autre chose qu’un amas de mots, aussi bien placés soient-ils, et que l’auteur le ressent au plus profond de lui lorsqu’il écrit : « la ligne de mots palpe ton propre cœur. Elle envahit tes artères, elle entre dans le cœur avec la ruée du souffle ; elle étreint le rebord mobile d’épaisses valvules ; elle tâte ce muscle obscur aussi fort que des chevaux, cherchant une chose qu’elle ignore. »
Jette-toi dans « le temps d’avant » de Zweig et tu approcheras de ce qu’est l’inspiration d’un écrivain. Et tous les réseaux de neurones du monde, aussi bien paramétrés soient-ils, n’en approcheront jamais. ​ « Un seul vers d’un sonnet tombe du ciel, et avec un marteau de joaillier, tu tapotes tous ceux qui l’entourent » écrit encore Dillard.
Dillard explique fort justement que c’est l’œuvre d’art qui dirige l’auteur, lequel ne devient « plus que » l’interprète de quelque chose bien plus grand que lui. Où trouves-tu cela dans l’IA ? Nulle part !
Ce que produisent les réseaux de neurones n’est pas de l’art, B, c’est de la merde en
boîte. La boîte est belle, mais elle ne contient que de la merde !

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B :
Tout cela est joliment dit D mais tu ne parles que de l’art humain… L’art émergent de l’IA existera sans aucun doute, d’abord sans conscience de sa production puis par la suite avec conscience. Les systèmes qui sont à l’étude actuellement ont connaissance de leurs actions et de leurs états internes. Un jour, une forme de conscience artificielle émergera des architectures neuromorphiques. Je n’ai aucun doute là-dessus. Les Transhumanistes américains pensent que ce sera en 2045, ça me semble très présomptueux de leur part. Par contre d’ici 50 ou 100 ans , nous aurons des systèmes avec une parfaite conscience de leurs états, de leurs actions, capables de d’apprendre, de déduire et de « penser » de manière autonome. Les sentiments émergeront de l’ensemble. Alors, il sera impossible de rejeter ce que ces systèmes produiront comme constructions artistiques sauf à faire preuve de racisme anti IA ou de discrimination du support artificielle face au support biologique. L’IA a exactement 60 ans cette année . Que sera-t-elle dans 60 ans ?? personne ne le sait… Nous serions certainement surpris et incrédules si quelqu’un nous dévoilait les technos de 2076… et ce que les IA seront capables de construire et de ressentir.

A suivre…

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