Les Mongols et le renseignement : guerre du Kharezm

En 1218, l’empire Khwarezm [1] est dirigé par le sultan Ala ad-Din Muhammad. Cet État puissant s’étend sur l’Afghanistan, le Turkménistan et l’Iran actuels. Il se compose d’environ 20 millions d’habitants [2], principalement turcs, iraniens, afghans et arabes, répartis sur 3 millions de km2. Les deux villes de Boukhara et de Samarkand étaient parmi les plus grandes et les plus prospères villes du monde médiéval. Cet empire est toutefois de constitution récente (1194) et sous la domination du pouvoir d’un « maître improvisé », issu d’une famille régnante divisée. Il est doté d’une armée de mercenaires recrutés au hasard [3]. Il va disparaître sous les coups de son puissant voisin, l’empire mongol.

L’échec de la diplomatie

Pendant l’été 1218, Gengis Khan décide d’établir des relations commerciales et politiques correctes avec son nouveau voisin, depuis qu’il a conquis l’empire Kara Khitaï. D’ailleurs, selon René Grousset, il avait toujours voulu entretenir de bons rapports avec les Khwârezmiens. « Dès 1216, recevant près de Pékin une ambassade du sultan Mohammed, il avait déclaré que l’empire mongol et l’empire khwârezmien, ayant des sphères d’action bien distinctes — au premier l’Asie orientale, au second l’Asie occidentale, — devaient vivre en paix et favoriser entre eux les échanges commerciaux. [4]»

Le sultan Muhammad accueille parfaitement la caravane mongole mais Inaltchiq, le gouverneur d’Otrar, une ville frontalière, la maltraite : une centaine de ses membres furent exécutés et les richesses pillées. Il fait passer les mongols pour des espions en les accusant de se renseigner sur des objets non commerciaux. Affecté, Gengis Khan demande réparation. Le sultan n’accède pas à sa demande et fait tuer Bagra, l’émissaire mongol [5]. N’obtenant pas de réparations, Gengis Khan prépare la guerre et concentre son armée durant l’été 1219 sur le haut Irtych, sur le versant sud de l’Altaï, près des sources de l’Irtych et de l’Ouroungou [6]. Pourtant déjà en guerre à cette époque contre la dynastie Jin, régnant en Chine du Nord, il regroupe 150 000 à 200 000 hommes.

Face à lui le Sultan Muhammad dispose d’une armée bien plus nombreuse [7] mais beaucoup moins disciplinée et avec un « état-major » beaucoup moins cohérent. Son armée est massée derrière le Syr-Darya, limite septentrionale de l’empire, dispersée en ligne le long du fleuve, et déployée à l’est, vers la trouée du Ferghana. Le reste des troupes est enfermé, selon un dispositif fixe et rigide, dans les garnisons de la Transoxiane, comme Boukhara et Samarkand, ou du Khwarezm, comme dans la capitale Ourgendj [8]. Le Sultan et ses généraux pensent que les troupes doivent tenir les places fortes et que les mongols se retireront après avoir pillés les campagnes. Ils ne veulent pas non plus affronter les mongols en rase campagne [9].

Le front du Syr-Darya

Fin 1219, Genghis khan et son armée franchissent le Syr-Darya dans la région d’Otrar. Il divise son armée en quatre parties principales. La première est sous les ordres de Djaghataï et Ogodaï, fils de Genghis, la deuxième est commandée par son fils ainé Djötchi, sur la droite du dispositif. La troisième, composée de seulement 5000 hommes, est sous les ordres de 3 généraux : Alac, Sougtou et Togäi. La quatrième, au centre, est directement placée sous les ordres de Gengis Khan. Les troupes de reconnaissance sont confiées aux généraux dont les dernières guerres ont révélé la valeur [10]. Compte tenu de la stratégie Khwarezm, le rapport de force est localement toujours en faveur des mongols. Djaghataï et Ogodaï assiègent Otrar tandis que Djötchi descend la rive gauche du Syr-Darya en direction de la mer d’Aral. Il s’empare de Sighnaq, près de la ville l’actuelle de Turkestan, puis de Djend, près de l’actuelle Kzyl-Orda (anciennement Pérovsk). Le troisième corps mongol remonte la vallée du fleuve et prend Benaket puis Khodjend.

La percée

Début 1220, seule la garnison d’Otrar tient sa position sur le Syr-Darya. Certains princes musulmans font défection et veulent passer à l’ennemi. Toutefois, après les avoir interrogés sur le dispositif ennemi, les Mongols les exécutent. Gengis khan et Tolui décident alors de marcher sur Boukhara avec le gros de l’armée, tout en maintenant le siège d’Otrar. Ils s’en emparent le 16 février 1220 et font massacrer la garnison turque. La population est exterminée, la ville est pillée et partiellement détruite [11].

Gengis Khan marche alors sur Samarkand, où il est rejoint par Djaghataï et Ogodaï qui ont pris Otrar après un âpre siège. Ils en profitent pour tuer, peu après, le gouverneur d’Otrar qui avait fait l’affront déclencheur de cette guerre. Ils lui coulèrent de l’argent dans les yeux et les oreilles pour venger les marchands de la caravane d’émissaires [12]. Gengis Khan, après avoir personnellement reconnu les fortifications ennemies, prend Samarkand le 17 mars 1220. Il fait exécuter la garnison turque. Les artisans sont déportés en Mongolie pour leur savoir-faire. La population fuit la ville et ceux qui restent sont massacrés. Sur 100.000 familles, il n’en reste plus que le quart un an plus tard. Contre l’avis de certains de ses généraux, Gengis Khan décide de ne pas ravager les cultures sédentaires de la région.

Djaghataï et Ogodaï assiégènt ensuite Ourgendj, la capitale du sultan, située à 150 kilomètres au nord-ouest de Khiva. Muhammad s’enfuie vers la Caspienne où il meurt sur une île fin 1220.

L’épilogue

Pendant ce temps, Toghoutchar, gendre de Gengis, assiège Herat. Il est relevé de son commandement pour désobéissance. Il effectue pourtant en octobre une reconnaissance au sud de l’Amou-Daria, échoue et meurt dans l’attaque de Nichapour. Les généraux de Gengis poursuivirent leur inexorable avancée. Qoum, Qazwin et la Géorgie tombent avant février 1221. L’Azerbaïdjan et l’Iran occidental sont ravagés et les populations exterminées. Merv est prise en février. 700.000 habitants de la ville et de la région auraient été massacrés. « Les hommes, les femmes et les enfants furent séparés, distribués par troupeaux aux différents bataillons et décapités » [13]. En avril, Nivhapour, Balkh et Ourgendj tombent aussi. Des pyramides de tètes jonchent l’Asie centrale et la terreur hante les steppes pour longtemps.

Après avoir semé l’effroi dans toute l’Asie centrale, Gengis khan regroupe ses troupes et écrase les Afghans en novembre 1221 sur l’Indus. Herat et les dernières forces Khwarezm tombent le 14 juin 1222. Toute la population est massacrée et les égorgements durent une semaine. L’empire Khwarezm est écrasé et dévasté. Toutefois, des combats se poursuivirent encore pendant quelques années entre mongols et « indigènes » qui ne plient pas et combattent dans les montagnes pendant encore de nombreuses années. L’histoire balbutie encore et toujours !

Le renseignement au cœur de l’art mongol de la guerre

Une expédition mongole était toujours remarquablement bien organisée, préparée et conduite. L’unité de commandement, les qualités d’organisation et la discipline mongole ont donné la victoire face à une armée Khwarezm dont l’honneur fut seulement sauvé par des actes individuels de bravoure.

La planification était assurée par le Couriltai, l’assemblée des princes de sang et des chefs militaires. Elle était étroitement liée au renseignement. Gengis Khan n’entrait jamais dans un pays sans être bien informé de son état intérieur. Il engageait les mécontents pour le renseigner. Il était ainsi informé de la stabilité politique, du moral et des mœurs ennemis. C’est bien un renseignement sur la globalité du système ennemi qui intéressait les Mongols et non la seule reconstitution d’un ordre de bataille ennemi et la connaissance de l’attitude des unités. Il suit le précepte de Sun Zu :« Connais ton ennemi ».

Plusieurs mois à l’avance, des reconnaissances dans la profondeur, souvent à plusieurs milliers de kilomètres, sont lancées pour chercher le renseignement d’ordre tactique et technique sur le terrain et les possibilités logistiques : champ de bataille possible, points d’eau, pâturages, passages difficiles, fleuves… Cette reconnaissance peut être appréhendée comme une aide à l’engagement.

Au début de l’engagement militaire, les mongols pénétraient en plusieurs points dans le pays à conquérir, éclairés et renseignés, très loin vers l’avant, dans la profondeur, pour connaitre la position de l’ennemi ou préciser le renseignement d’environnement. De fortes avant-gardes, des arrière-gardes et des flancs-gardes permettaient de renforcer la sureté des déplacements et également de se renseigner. Des éléments de couverture étaient systématiquement laissés face aux garnisons ennemies dépassées pour gagner des délais, afin de les observer et les contenir.

Les défections ennemies permettaient de disposer de renseignement fiable. Durant les campagnes, les Mongols massacraient les populations rurales mais conservaient des prisonniers pour effectuer les travaux durant les sièges et profiter de leur connaissance du pays. Les prisonniers ennemis sont alors organisés comme les unités mongoles, sous la direction d’officiers mongols.

Les Mongols investissaient les grandes villes par la ruse, leur maîtrise de la poliorcétique comme l’utilisation du feu grégeois et du détournement des eaux de rivières. Grâce au renseignement et à l’utilisation de coursiers, les unités éparpillées sur le terrain se regroupaient pour concentrer leurs efforts à l’approche d’un ennemi. Le but de la manœuvre sur le champ de bataille était de disloquer l’ennemi et de le détruire par la ruse et la force[14]. Les mongols combattaient comme ils chassaient : observer, encercler et massacrer.

Par ailleurs, les peuples progressivement intégrés dans l’empire * ou ce qu’il en restait – sont soumis à une stricte surveillance, ce qui permet de limiter les risques d’insurrection dans les zones conquises [15]. Les artisans et les religieux étaient épargnés pour leurs connaissances et déportés en Mongolie. Cela révèle une volonté de centraliser des savoirs utiles – et stratégiques – dont les Mongols ne bénéficiaient pas originellement.

Les Mongols ont utilisé le renseignement avec une certaine finesse malgré une réputation de brutalité qui n’est pas usurpée. Ce domaine est au cœur de leur art de la guerre, exemple de planification de l’action et de conduite des opérations grâce au renseignement en zones désertiques ou presque. L’utilisation de la mobilité et la recherche du contact par les Mongols ont façonné un style de manœuvre de la recherche du renseignement qui peut être résumé par « l’action créé le renseignement qui permet de relancer l’action ».

S.D. Lignes stratéqigues


[1] Khârezm.

[2] FARALE Dominique. De Gengis khan à Qoubilaï Khan La grande chevauchée, Economica, Campagnes&stratégies, 2003, 211 pages. p96. La population mondiale de l’époque est estimée entre 350 et 450 millions d’habitants.

[3] GROUSSET René, l’empire des steppes. Bibliothèque historique Payot. 5ème édition. 2001. 656 pages. pp 298-299. GROUSSET René, Le conquérant du monde. Vie de Gengis Khan. Éditions Albin Michel, Paris, 1944, 388 pages. p 277.

[4] GROUSSET René, Le conquérant du monde. Vie de Gengis Khan. Éditions Albin Michel, Paris, 1944, 388 pages. p 267.

[5] OHSSON Constantin. Histoire des Mongols, depuis Tchinguiz-Khan jusqu’à Timour Bey ou Tamerlan. Amsterdam. 1852. 452 pages. pp 206-208.

[6] GROUSSET René, l’empire des steppes. Bibliothèque historique Payot. 5ème édition. 2001. 656 pages. pp 297-298.

[7] Elle aurait pu s’élever à 400.000 hommes selon certaines sources.

[8] GROUSSET René, Le conquérant du monde. Vie de Gengis Khan. Éditions Albin Michel, Paris, 1944, 388 pages. p278.

[9] OHSSON Constantin. Histoire des Mongols, depuis Tchinguiz-Khan jusqu’à Timour Bey ou Tamerlan. Amsterdam. 1852. 452 pages. p 215.

[10] GROUSSET René, Le conquérant du monde. Vie de Gengis Khan. Éditions Albin Michel, Paris, 1944, 388 pages. p278.

[11] FARALE Dominique, De Gengis khan à Qoubilaï Khan La grande chevauchée, Economica, Campagnes&stratégies, 2003, 211 pages. p99.

[12] OHSSON Constantin. Histoire des Mongols, depuis Tchinguiz-Khan jusqu’à Timour Bey ou Tamerlan. Amsterdam. 1852. 452 pages. pp 220-221.

[13] GROUSSET René, l’empire des steppes. Bibliothèque historique Payot. 5ème édition. 2001. 656 pages. pp 301.

[14] OHSSON Constantin. Histoire des Mongols, depuis Tchinguiz-Khan jusqu’à Timour Bey ou Tamerlan. Amsterdam. 1852. 452 pages. pp 395-402.

[15] BRU Alain, Histoire de la guerre à travers l’armement. http://www.stratisc.org/. 1996. Chapitre V.

 

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