L’Echo du bocal avec Doron Lévy

Fidèles lecteurs d’EchoRadar, en ces premiers jours de l’année, notre blogzine poursuit sa mue. Après son extension à d’autres blogueurs, voici en avant-première le tout nouvel « Echo du bocal ». Peu de changements avec la ligne éditoriale de l’Echo du mois, mais la mensualisation ne fonctionnant correctement que pour les impôts (peu de doute qu’ils oublient…), notre publication devient aléatoire. Pour le reste, « nous vous en mettons un ramequin, vous vous ferez une idée »

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Nous accueillons aujourd’hui Doron Lévy, criminologue, l’actualité et les débats actuels mettant encore plus en exergue ses propos.

Question 1 : Comment voyez-vous l’évolution de la criminalité dans un  monde de plus en plus cybernétisé ? Le cybercrime étatisé est-il le seul qui pourra être de grande ampleur ?

Les évolutions rapides des technologies et la mondialisation grandissante ont favorisé l’expansion des activités criminelles, souvent difficiles à déceler et utilisant de nouvelles formes d’anonymat. La prévention et la lutte contre ces nouveaux crimes émergents représentent donc un nouveau défi. La seule chose de sûre, c’est que le crime évolue et s’adapte continuellement. Le crime a toujours été un « poisson pilote » de la société.

Alors que le crime organisé – le trafic illicite de drogues et le terrorisme – ont constitué les enjeux majeurs de ces deux dernières décennies, de nouvelles formes d’activités criminelles se sont fortement développées en parallèle ; la cybercriminalité, l’exploitation sexuelle des enfants, ou encore les crimes contre l’environnement. Les trafics de propriétés culturelles et enfin la piraterie, une ancienne forme de crime qui refait étonnamment à nouveau surface. Désormais, environ un milliard de personnes utilisent Internet qui permet la connexion entre des individus à travers une vaste zone géographique et apporte de nombreux avantages socio-économiques. Cela n’a évidemment pas échappé aux criminels, qui ont su rapidement exploiter cette manne infinie de profits rapides et « quasi » sans risques. Des crimes favorisés par l’anonymat qu’offre la toile et ses nombreuses possibilités.

Attention cependant, le niveau et l’intensité des crimes n’affectent pas tous les pays de la même manière. Ce qu’ils ont en commun, par contre, c’est qu’au moment où ils seront reconnus comme étant des menaces réelles, leur propagation sera probablement trop avancée pour être stoppée efficacement.

 

Question 2 : Les attentats ayant eu lieu en France ont mis à l’ordre du jour (pour certains) le modèle sécuritaire israélien. Pensez-vous que ce modèle soit adapté à la France et ses particularismes ?

Il est effectivement intéressant de faire un focus sur la manière dont d’autres nations font face à des actes ou des menaces terroristes, avec l’interaction (ou non) des forces militaires pour renforcer leur dispositif. Premier volet, et pas le moins controversé, le modèle israélien. Certains députés chargés d’une mission d’information sur la présence et l’emploi des forces armées sur le territoire, se sont saisis de cette question. Ils ont d’abord constaté que l’effort principal est mis, en Israël, sur un contrôle strict des frontières et des flux ; l’objectif consiste à neutraliser les terroristes le plus loin possible des centres urbains qui sont leurs cibles principales. Ainsi, les autorités en charge se sont essentiellement concentrées aux frontières, tandis que le renseignement intérieur permet de traiter les difficultés restantes dans la profondeur géographique du territoire urbain.

Par exemple, l’aéroport international de Tel-Aviv, principale porte d’entrée du pays, déploie des mesures de sûreté aéroportuaires, très au-delà des standards internationaux de l’OACI1: périmètres grillagés, lignes de contrôle successives opérées par des gardes armés, questionnement actif des voyageurs, passage au détecteur d’explosif dernière génération des bagages, du fret…

Autre exemple, la ville de Jérusalem, qui est protégée par environ 1 700 hommes2 dont 736 policiers spécialisés du Magav 3 affectés principalement au contrôle des points de passage. Ce ne sont pas moins de 16 points de passage spécialement aménagés qui, sous forme de postes d’inspection dédiés, permettent le filtrage et l’inspection renforcée des véhicules et des personnes. La surveillance est optimisée de telle sorte que tous les points de la barrière de sécurité font l’objet d’un contrôle visuel au moins toutes les dix minutes. Il y a aussi un large dispositif de capteurs d’intrusion et de franchissement qui peuvent donner rapidement l’alerte. En appoint, des patrouilles motorisées sont également déployées tout le long de la barrière pour une réaction immédiate.

Autre point qui mérite d’être évoqué : le port d’arme. En effet, 3 % des Israéliens sont autorisés à porter une arme dans l’espace public, ce qui ramené à la population française, correspondrait à près de deux millions de porteurs d’armes4. Ces spécificités israéliennes sont donc à méditer en France, au moment où le gouvernement envisage de modifier la Constitution pour permettre l’adoption de mesures préventives à l’encontre de plus d’une dizaine de milliers de suspects potentiels… Néanmoins, je pense qu’il faut prendre quelques précautions, tout n’est pas exploitable en l’état, et la solution n’est pas qu’organisationnelle ou technologique.

Question 3 : La criminalité possède des causes multiples dont le facteur social peut être un amortisseur ou un catalyseur. Concernant la France, les évolutions décennales constatées augurent-elles de violences aux biens et surtout aux personnes plus fortes dans les prochaines années ?

Le constat que la criminalité serait une réaction binaire à la pauvreté et au racisme est une idée ancienne, elle s’est majoritairement développée dans les années 1960 aux États-Unis. Une jeunesse pauvre et minoritaire avait compris que la promesse américaine d’ascension sociale était une « imposture ». Des adolescents désillusionnés se seraient alors tournés vers des actes criminels par dépit. Si la criminalité est une réponse à l’inégalité des revenus, l’idée s’est imposée que le gouvernement pourrait mieux la combattre au moyen des services sociaux et de la redistribution des richesses, et non par des arrestations et des incarcérations.

A la fin des années 1980, le rapport annuel du FBI sur la criminalité nationale pointait déjà cet avertissement : la criminalité est essentiellement un problème de société sur lequel la police n’a aucun contrôle. L’idée conductrice étant que la police ne peut réagir face à la criminalité qu’a posteriori ; la prévention relavant exclusivement du domaine des programmes gouvernementaux d’aide sociale.

Je ne sais pas si les taux de criminalité des grandes villes baissent si on réduit leurs forces de police et si les États pratiquent la libération anticipée des prisonniers précocement de façon globalisée. Ces deux formes de réduction des coûts sont donc à mon sens, probablement contre-productives.

Question 4 : Le malaise actuel des policiers est-il inédit ou constate-t-on des manifestations similaires au cours de l’histoire moderne de la police ?

Les dernières manifestations spontanées de policiers sur les Champs-Élysées et dans les grandes métropoles françaises ont en effet, fortement marqué les esprits. Ces événements intervenaient quelques jours après l’attaque au cocktail Molotov contre quatre agents à Viry-Châtillon. Quoi qu’il en soit, ces manifestations traduisent un double malaise : d’un côté, les policiers ne se sentent plus appréciés par la population et de l’autre, il sont fortement sollicités dans le contexte terroriste actuel.

Le fait que des policiers se rassemblent n’est cependant pas si exceptionnel. A la fin du mandat de Lionel Jospin, en 2000, on avait connu en France des manifestations beaucoup plus importantes, par le nombre de localités et par le nombre de fonctionnaires manifestant. Ils protestaient à l’époque contre le supposé laxisme de la Justice. Il arrive aussi qu’il y ait des actions spontanées après des faits divers dans lesquels un policier est blessé ou tué. Cette manifestation traduit néanmoins le malaise de la base, qui est palpable et qui a largement échappé à l’encadrement syndical habituellement aux manettes lors de ce type d’incident.

Question 5 : Que pensez-vous des statistiques ethniques ?

Cette question est depuis longtemps un facteur de discorde. En faisant quelques recherches, on s’aperçoit que c’est au milieu du XIXe siècle, que la question statistique est devenue importante pour comprendre et analyser les phénomènes criminels. En fait, les statisticiens des Empires (Autriche-Hongrie et Empire russe) défendaient l’utilité de telles statistiques, contre ceux de la France qui y étaient déjà opposés.

Si l’on se limite à la seconde moitié du XXe siècle, un premier débat avait eu lieu à la fin des années 1980, très lié au débat sur l’immigration. C’est ce même débat qui a ressurgi depuis deux ans, mais les arguments portent désormais sur la discrimination. La loi prévoit un contrôle préalable de la Cnil5, commission devant laquelle passent de très nombreuses enquêtes publiques ou privées. Cela signifie que toute institution souhaitant le faire devra faire une demande préalable. Les entreprises en revanche n’auront pas ce droit dans leurs fichiers du personnel. De toute façon, la loi impose aussi qu’une personne saura, explicitement, qu’elle a le droit de ne pas répondre à cette question précise.

Question 6 : La corruption est dénoncée comme un des cancers empêchant le développement de l’économie. Pourtant, les logiciels de lutte contre le crime ne l’étudient pas ou peu. Y a-t-il un espoir que cela change, ou la situation est-elle bloquée ?

Anticiper des crimes « prémédités »6 à l’aide de logiciels, en prenant en compte un ensemble de spécificités opératoires comme par exemple, l’historique des événements, les horaires des délits, les profils des auteurs peut sur le papier, permettre aux forces de police d’obtenir une cartographie des crimes potentiels, et ainsi aider les patrouilles de police a s’organiser de manière plus efficace.

Aux États-Unis, l’algorithme de prévision des crimes « Predpol »7, déployé depuis 2012 sur certaines zones, a permis de constater une baisse de criminalité supérieure à 10 % quand le reste des États-Unis a connu une très légère hausse.

Alors, pourquoi si de telles solutions efficaces existent, la France (et l’Europe plus généralement) ne les utilisent-elles pas ? La réponse est en fait très simple : les États-Unis ont toujours été globalement très avancé sur le domaine du Big Data, et ce, dans tous les secteurs comme la santé, la distribution, les banques, les assurances et bien entendu la sécurité. Chez nous, les réflexions sont en cours du côté du ministère de l’intérieur, la France en est actuellement au stade des expérimentations (Paris, Lille, Lyon, Marseille) et des appels d’offres8. La question d’appliquer ces solutions aux problématiques de la corruption paraît donc lointaine pour le moment.

Question 7 : Où serait-il est nécessaire de placer le curseur entre un “processus pénal humain” et son équivalent robotisé ? Par exemple, faut-il libérer une partie des forces de police et gendarmerie des autoroutes en automatisant le contrôle de vitesse par la simple lecture des reçus de péage ?

Au début du XIXe siècle, Ricardo envisageait que les machines puissent remplacer l’homme, et Marx a fait de même par la suite. Sensiblement à la même époque, en Angleterre et en France dans des usines textiles, les ouvriers ont détruit les machines destinées à les remplacer. Par la suite, la crainte des machines s’est apaisée. De nouveaux emplois furent créés, avec de meilleurs salaires et de meilleures conditions de travail pour un plus grand nombre de salariés. Pour autant, la crainte initiale n’était pas infondée. Elle est sans doute justifiée à très long terme : un jour ou l’autre, il n’y aura plus assez d’emplois. Néanmoins cette perspective inquiétante est bien plus proche pour certains pays. Si les machines les remplacent, que feront les travailleurs ?

La réponse, concernant l’usage des forces de l’ordre dans le contexte actuel, semble toute désignée : ils traiteront les nouvelles menaces et renforceront leur présence visible sur le terrain au plus près des nouvelles priorités, alors que les machines assureront des tâches « automatiques » pouvant être gérées par le privée.

C’est évolution semble inévitable dans un monde de plus en plus technologique et robotisé.

Question 8 : L’évolution vers un système d’ordonnances pénales ayant pour objectif double de diminuer le stock d’affaires portées devant les tribunaux et d’obtenir rapidement une rentrée de devises n’est-il pas en voie de généralisation ? Ne porte-t-il pas en même temps le stigmate d’une dérive d’une justice individualisée vers une justice de masse où l’appel individuel devient une option onéreuse ?

En pratique, cette question en appelle une autre plus fondamentale : les droits de la défense. Cette procédure est largement utilisée, par exemple, en matière de conduite sous l’emprise d’un état alcoolique9 Les policiers procèdent à l’interpellation du mis en cause, l’interrogent sur sa situation personnelle et sur son niveau de ressources. Le Procureur requiert une peine principale, l’amende, et une ou des peines accessoires comme un stage de sensibilisation, ou une suspension du permis de conduire. Le président prend connaissance des réquisitions du Procureur et prend par ordonnance une décision de condamnation.

Concrètement, les avocats affirment qu’à l’évidence avec ce type de procédure, qui se veut « simplifiée », et qui vise en réalité à désengorger les tribunaux, les droits de la défense s’avèrent amenuisés. Cette procédure simplifiée permet en général d’aboutir à des peines modérées (pas de peine d’emprisonnement). Mais la sanction est prononcée selon un processus qui se veut quai-automatique, hors la présence de l’avocat, ce qui peut donc, dans certains cas, être préjudiciable aux droits de la défense.

Question 9 : Quels sont les attributions et le champ d’étude d’un criminologue ?

La criminologie désigne l’étude pluridisciplinaire du phénomène criminel au sens large du terme. Elle prend principalement appui sur les sciences humaines (psychologie, sociologie, droit, etc.) pour connaître le délit, le délinquant, la victime, la criminalité et la réaction sociale face au crime. Bien que le phénomène criminel soit connu de tous, via notamment une hyper médiatisation, sa compréhension reste souvent aléatoire ou fragmentaire. Le criminologue tente donc d’aller au-delà du fait divers et d’aborder la question criminelle en privilégiant une approche critique et systémique. Il décortique d’abord le crime et ensuite le type d’intervention entourant celui-ci. Cette discipline couvre donc les incidences, les formes, les causes et les conséquences autant que la régulation sociale et institutionnelle de la réponse. Enseignée dans des universités, elle est parfois désignée par les vocables « Sciences criminelles » en français10, Le spécialiste en criminologie se nomme ainsi criminologue.

Question 10 : Finalement, que pensez-vous du bocal ?

Il est difficile de se détacher du contexte actuel et d’entrer dans le « bocal » pour aborder les questions criminelles tant elles sont sérieuses et préoccupantes. Néanmoins, je reste optimiste, car le monde, paradoxalement, n’a jamais été aussi « sûr ». Les chiffres le prouvent : la violence recule, en France et dans le monde. Difficile à croire, et pourtant…

Biaisé par l’effet amplificateur des médias, notre ressenti nous trompe : le monde n’a jamais été aussi civilisé. C’est la moins crédible des raisons d’espérer, bien qu’elle soit incontestablement établie par les faits : le monde d’aujourd’hui est moins violent que jamais au cours de l’histoire. Il y a moins d’homicides, de guerres, de famines, d’épidémies. Mais aussi moins de pauvreté, d’illettrisme, d’ignorance, d’injustice, d’arbitraire, d’insécurité au quotidien.

Le monde du XXIe siècle est plus civilisé, moins dur à vivre pour l’espèce humaine, en dépit du triplement de cette dernière depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale.

Pourtant personne ne le croit, ne veut le croire…alors que dans le bocal, on peut y croire.

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1 Organisation de l’aviation civile internationale

2 565 hommes de la police militaire ; 114 agents chargés du recueil du renseignement ; notamment par la surveillance vidéo aux abords de la barrière de sécurité ; 200 gardes fournis par des sociétés privées de sécurité ; et enfin 33 agents de liaison et de coordination avec l’Autorité palestinienne.

3 Police aux frontières israélienne

4 Il s’agit des personnels des armées et des forces de sécurité, autorisés à porter leur arme de dotation en dehors de leur temps de service; des agents de sociétés privées de sécurité, le plus souvent d’anciens militaires, qui sont généralement armés ; et de particuliers disposant de port d’armes.

5 Commission nationale informatique et liberté

6 Typiquement les cambriolages, les vols de voitures, ou encore les braquages

7 (http://www.predpol.com/)

8 http://journaleuse.com/2014/07/09/big-data-interieur-defense/.

9 Lorsque le taux d’alcoolémie n’est pas supérieur à 0,40 mg par litre d’air expiré.

10 ou « criminal studies » en anglais.

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