L’Amérique du Président Trump, notre premier partenaire stratégique

Les années Obama auront vu ce que je nommerai sans aucun doute l’apogée de la coopération militaire franco-américaine. Une politique du « Leading from behind », qui combinée à un essoufflement stratégique britannique, aura donc vu la France être choisie comme le partenaire de confiance de la première puissance mondiale. 

Les questions que l’on peut légitimement se poser après l’élection de Donald Trump comme « Commander in Chief » sont les suivantes: cette position peut-elle tenir ? Va t-elle tenir ? Doit-elle tenir ?

Qu’on ne s’y trompe pas, tout président américain qui se respecte a un jour cité la France comme son plus vieil allié. A ce titre d’ailleurs, le marquis de La Fayette, qui incarna le soutien de la couronne de France à la guerre d’indépendance américaine (1775-83), est un personnage bien plus célèbre – et célébré – outre-Atlantique que chez nous.

Et cela est presque devenu une formule obligatoire de la relation diplomatique entre les deux pays, pas toujours en phase avec les événements.Alors qu’après sa forte opposition à l’aventure irakienne de Georges W. Bush en 2003, la France était raillée au sein des hautes institutions fédérales (les freedom-fries au congrès !) à Washington, la situation semble depuis avoir été totalement inversée. « Semble » j’écris,  la coopération militaire au sein d’une alliance est une histoire humaine qu’on ne saurait réduire aux aléas de la politique. Ces deux armées ont toujours eu d’excellentes relations, et des expériences comme celle du conflit afghan (2001-13) qui fut une guerre longue et difficile, ont entretenu et renforcé ces liens.

Entre 2008 et 2016 donc, sous les présidences successives de Nicolas Sarkozy et François Hollande, la France a réintégré le commandement intégré de l’OTAN qu’elle avait quitté en 1966 (erreur courante, la France n’avait pas quitté l’Alliance durant cette période), et s’est retrouvée engagée dans plusieurs conflits (Libye en 2011, Mali en 2013, Irak/Syrie en 2015), non pas dans la roue des USA, mais bien comme nation cadre, et initiatrice.

Cela s’explique notamment par une raison. Barack Obama souhaitant soulager tant son opinion publique que son appareil militaire après deux mandats conservateurs marqués par les guerres d’Irak et d’Afghanistan, il opta pour une politique du « leading from behind« , diriger depuis l’arrière dans notre langue.

Une stratégie qui vit deux grandes gagnantes: la France, et nous en parlons moins dans notre hémisphère, l’Australie. Cela au détriment du fidèle Royaume-Uni, qui commence à peine aujourd’hui à se remettre de l’ère W. Bush.

C’est ainsi que se multiplièrent les collaborations, entraînements, partages de données sensibles, soutiens logistiques (déterminants en Libye, au Mali…), voire opérations communes. La liste est longue et concerne tous les domaines, y compris les plus sensibles.

Ce constat que je fais en ce jour est assez clair: les politiques françaises et américaines ont convergé, non pas dans un sens identique, mais dans un sens qui faisait les affaires de chaque pays. L’Amérique s’extraie d’une première ligne qui la fragilisait, et la France y cherche elle à conforter son poids sur la scène internationale.

Mais voilà, si nous évoquons ici une puissante alliance militaire, tout n’est finalement que politique, et la politique peut changer. Ce qui nous amène naturellement à la question que tous se posent depuis ce mercredi 9 novembre 2016, et l’élection de Donald Trump à la présidence des USA: les cartes stratégiques vont elles être rebattues ?

Seulement qui… qui aujourd’hui peut encore se risquer à faire des prévisions après un tel « séisme » ? Au mieux, nous pourrons ici nous exercer au raisonnement prospectif selon plusieurs scénarios, allant du meilleur au pire, si l’on peut le formuler ainsi.
Cette alliance peut-elle tenir ? Rien ne laisse songer le contraire

Soyons clair d’emblée, il n’y a pour le moment aucune raison que le degré de coopération militaire entre la France et les USA se dégrade. Oui François Hollande – et les européens en général – ont parlé d’incertitudes à la vue des résultats américains. Oui Donald Trump a souvent tenu des propos peu glorieux à l’égard de la France durant cette campagne électorale sulfureuse. Oui… mais la réalité de l’exercice du pouvoir est tout autre.

Pour bien analyser les choses il nous faut en fait regarder le programme du Président Trump en matière de défense. Un programme qui dans les grandes lignes paraît pour le moins schizophrène puisque d’une part, il est prévu de largement désengager les armées américaines des conflits jugés lointains et non déterminants pour la sécurité nationale, et d’autre part de remettre celles-ci en état de marche.
Car le « leading from behind » et le pivot vers l’Asie d’Obama sont aujourd’hui jugés très sévèrement par les républicains désormais au pouvoir. Une grande partie des conservateurs agite la menace du déclassement stratégique (tant redouté aussi chez nous).
Sous Obama, le budget du Pentagone a certes légèrement baissé, les effectifs aussi. De plus, on y critique les mêmes aspects que chez nous, c’est à dire la condition des soldats, l’état des matériels… mais il est difficile pour nous européens de juger objectivement de ces questions, les armées américaines – et leurs crédits – étant sans commune mesure avec le reste du monde, Chine comprise. Le DoD en 2016, c’est 582 milliards de dollars.

En Europe justement, et plus particulièrement à l’est, on s’inquiète d’une hypothétique future entente entre D. Trump et V. Poutine qui ferait de l’OTAN la grande perdante. Une Alliance Atlantique que le nouveau locataire de la Maison Blanche – ou de la Trump Tower ! – promet de ne plus financer si les membres ne font pas l’effort financier suffisant.

Cet effort semble globalement engagé partout en Europe, motivé par le regain russe et les attentats islamistes qui ont touché le continent, mais il prendra au bas mot une décennie pour être effectif.
Mais revenons à notre coopération franco-américaine. Comme je l’affirmais plus haut, rien ne laisse donc supposer que l’idylle actuelle devrait se terminer. En effet, en tant que second contributeur dans l’opération « Inherent Resolve » contre l’OEI , et première force de frappe anti-djihadiste en Afrique, la France pourrait bien être l’alliée idéale dans le contexte d’une doctrine Trump.
A condition que la politique ne viennent pas trop s’en mêler… car des interventions semblables à la Libye en 2011, ou le projet avorté de frappes en Syrie contre le régime en août 2013, entreraient en contradiction totale avec les plans américains tels qu’on peut les imaginer désormais.
Va t-elle tenir ? Doit-elle tenir ? Une problématique aux facteurs multiples

Donald Trump a été très clair, les Etats-Unis gendarmes du monde, c’est terminé. Plus de logique de blocs, mais certaines positions très fermes, sur le nucléaire iranien notamment.

Cette ambition qui tranche avec la tradition post-chute du Mur de Berlin devra toutefois survivre face à la réalité stratégique d’une part, et d’autre part surtout à une véritable culture qui s’est installée au Pentagone.On réalise donc que la politique extérieure américaine sera en théorie bien plus nuancée que certains le craignent, ce qui ne devrait pas impacter les relations bilatérales entre alliés, en particulier sur un point qui fait consensus, la lutte contre le terrorisme.

Mais admettons donc qu’un « scénario du pire » se réalise, et que le France s’en trouve lâchée sur l’échiquier international. Une nouvelle donne qui tomberait très mal à l’heure ou le porte-avions va entrer en révision pour 18 mois, jusqu’à la fin de l’année 2018, soit le mi-mandat Trump.

On se disait alors, sur ce thème précis, que les Rafale de la Marine allaient pouvoir opérer depuis un porte-avions américain. Doit-on ? Peut-on encore compter là dessus ?

En fait, et au final, la tumultueuse élection présidentielle américaine et son résultat inattendu doivent faire réfléchir en France à une et une seule chose: notre sacro-sainte indépendance stratégique !

Il y a en France un courant – qui laisse parfois dubitatif – qui redoute plus que tout que la France dérive dans une sorte d’atlantisme béat (comprendre « impérialiste et anti-russe »). Ce même courant qui déplore la décision de revenir au sein du commandement intégré de l’OTAN.

Si la France n’a depuis 2008 pas abandonné sa traditionnelle posture d’indépendance stratégique (CSNU, dissuasion… hard power, soft power…), il faut reconnaître qu’elle est heureuse de bénéficier régulièrement des services américains: logistique, ravitaillement en vol des avions comme des hélicoptères Caracal, renseignement… sont autant de capacités dont nous manquons pour nos opérations au Sahel et que l’US Air Force nous fournit quasi-gracieusement.

L’opportunité des 4 ans à venir, ou plus, sera pour la France de correctement définir sa place à l’échelle du monde. Peut-être de revenir si les circonstances l’imposent à une posture diplomatique plus « gaullienne » et non alignée, qui nécessitera des investissements et engagements à sa mesure. On évoque également une opportunité pour l’Europe de la Défense. Sans oublier que tout cela dépendra encore une fois de politique, mais chez nous cette fois ci, avec le rendrez vous de mai 2017.

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Evidemment, afin de faire le bilan des années Obama, et imaginer les conséquences stratégiques de l’élection de Donald Trump à la Maison Blanche, il faudrait bien plus que ce billet de blog. De surcroît si l’on doit y imbriquer la politique internationale française…

Mais je concluerai sur un état de fait, que trop souvent, les analystes du monde entier oublient de prendre en compte: Démocrates, Républicains… Georges W. Bush, Barack Obama, Donald Trump … sont avant tout américains. Et pour le Président des USA, le seul intérêt qui demeure  prioritaire reste celui de la première puissance mondiale.

Thomas Schumacher, Pax Aquitania.

Toutes les photos illustrant cet article nous viennent de l’Armée de l’air, et sont tirées de l’exercice Salamandre qui se déroule en ce début novembre à Cazaux et ses alentours. Elles mettent en scène les équipes CSAR (Combat Search and Rescue) françaises (EH Pyrénées, CPA20/30) et américaines. © C.Guerdin , L.Escure et T.Paudeuleux / Armée de l’air / RAF Lakenheath

 

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Thomas Schumacher

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