L’intervention russe en Ukraine, cas d’école cyber de la guerre hybride moderne ?

L’expression « guerre hybride » existe depuis longtemps mais a investi sinon réinvesti ces dernières années le champ de la dialectique militaire et de travaux de recherche associés [1] tout en faisant l’objet de divergences entre les tenants de son existence [2] et ses détracteurs [3]. Pour autant l’objet de cet article n’est pas de prendre position [4] mais plutôt de s’intéresser à l’exemple de l’intervention russe en Ukraine depuis 2014 (annexion de la Crimée et soutien aux rebelles du Donbass), probablement représentatif des conflits asymétriques du 21ème siècle mais côté État(s), cette fois-ci [5].

(Source)

Pour lesquels le domaine cyber joue un rôle de plus en plus majeur sans pour autant sembler pouvoir emporter à lui seul la décision dans un conflit. Pour le moment ?

Pour commencer, il parait opportun de donner une définition simple et claire de la guerre hybride qui, pour Wikipédia [6], est « une stratégie militaire qui allie des opérations de guerre conventionnelle, de guerre asymétrique (appelée également guerre irrégulière) et de cyberguerre ». Si ceux qui me lisent ici régulièrement connaissent ma réserve voire mon hostilité quant au terme « cyberguerre » [7], c’est cette dernière partie qui retient cependant mon attention et est l’objet principal de la réflexion de cet article. Pour ce faire, le conflit de basse intensité entre la Russie et l’Ukraine, démarré en 2013, est la parfaite illustration de l’emploi de techniques dans le spectre cyber-électromagnétique [8] ayant atteint une maturité opérative significative. Notamment dans son utilisation et la parfaite exécution des opérations ayant conduit à l’annexion, que l’on peut désormais considérer comme définitive, de la Crimée précédemment territoire de l’Ukraine mais toujours reconnu comme tel par la communauté internationale.

De la Géorgie en 2008 à l’Ukraine en 2014, observons que la Russie a mis à profit les années 2000 pour accompagner la remontée en puissance de ses forces militaires, les adapter aux conflits de notre époque en s’appuyant sur deux spécificités historiques russes : l’utilisation d’unités rustiques et de forces spéciales dotées d’une très grande puissance de feu dans un contexte de domination de la guerre/supériorité de l’information en particulier dans le spectre électromagnétique. Considérons de plus que la Russie possède des capacités cyber de premier plan et que la doctrine d’emploi de ses forces armées modernisées comporte une part d’agilité et d’adaptation bien plus importantes que d’autres armées régulières comme, par exemple, celles de l’OTAN. Et que l’influence voire la suprématie de la décision qu’elle cherche à obtenir sur les théâtres d’opération où elle intervient actuellement (Ukraine et Syrie), se double d’une guerre de l’information de l’ombre bien plus globale y compris envers certains membres de l’Union européenne [9].

Le tableau ainsi brossé n’empêche pourtant pas l’étonnement à la lecture d’un récent article de SC Magazine [10]. Cet article nous explique que, d’après un rapport britannique, la Russie aurait employé militairement certaines de ses unités militaires d’élite en Ukraine en les rendant les moins identifiables possibles : tenues camouflées sans signe d’appartenance distinctif (pays, unité, etc.), utilisation de véhicules civils banalisés aux abords ou directement dans les zones  de combat en employant de (puissants) brouilleurs GPS, envois massifs de SMS aux habitants des zones de conflits afin de semer le doute et la confusion. En parallèle de cette utilisation de moyens alternatifs et plus classiques de déception et de désinformation, réseaux sociaux et capacités cyber offensives [11] ont très probablement été utilisés avec succès. Relevons enfin que le rapport britannique évoqué est à prendre avec la distance nécessaire quant à sa possible utilisation par les hautes sphères militaires en vue d’instrumentalisation politique notamment à l’égard du Chancelier de l’Échiquier [12] pour ce qui concerne les questions budgétaires [13]. 

Pour conclure, il peut paraître péremptoire d’annoncer que le 21ème siècle est/sera le siècle qui voit/verra se produire un enchaînement de guerres hybrides, multiples étant les conflits notamment très anciens en ayant probablement déjà connu à leur époque respective. Il est cependant remarquable de constater que l’ère numérique introduit un élément majeur, sinon capital, qui influe de nombreux paramètres et marqueurs intemporels (guerre de l’information, désinformation, déception, leurrage, etc.). Les conflictualités dans le cyberespace, si elles n’ont pour l’instant débouché sur aucune « cyberguerre », sont cependant en train de devenir l’extension à part entière des opérations à un nouveau domaine, le numérique et ses multiples dépendances. L’occulter, le minimiser voire le nier serait conduire toute force armée moderne vers une accumulation de vulnérabilités supplémentaires qui pourrait alors décider du sort d’un conflit avant qu’un seul coup de feu n’ait été tiré !

Si vis pacem

[1] http://www.dsi-presse.com/?p=7204

[3] qui considèrent qu’il s’agit ni plus ni moins que de « guerre irrégulière » 

[4] lire l’intéressante synthèse de « la revue de l’OTAN magazine » http://www.nato.int/docu/review/2015/Also-in-2015/hybrid-modern-future-warfare-russia-ukraine/FR/index.htm

[5] les exemples d’utilisation de techniques de guérilla et d’innovations relatives dans l’histoire des guerres modernes abondent : Vietnam, Afghanistan (d’abord contre l’URSS puis les USA et leurs alliés), Irak et actuellement Syrie

[6] https://fr.wikipedia.org/wiki/Guerre_hybride

[7] http://web.archive.org/web/20140628022925/http://alliancegeostrategique.org/2012/12/24/cinetique-et-non-cinetique-ce-que-sera-peut-etre-la-cyberguerre/

[8] http://attentioncyber.blogspot.fr/p/presenta.html

[9] http://www.opex360.com/2016/09/03/le-espionnage-tcheque-denonce-la-guerre-de-linformation-menee-par-les-services-russes/

[10] http://www.scmagazineuk.com/leaked-report-reveals-russian-battlefield-cyber-weapons/article/516009/

[11] http://si-vis.blogspot.fr/2016/01/cyberattaque-scada-ukraine-attribution.html

[12] https://fr.wikipedia.org/wiki/Chancelier_de_l%27%C3%89chiquier

[13] les forces armées britanniques ont subi depuis 2010 des réductions budgétaires massives qui ont oblitéré sérieusement leurs capacités opérationnelles actuellement en transition vers une remontée capacitaire. Pour aller plus loin lire cette analyse de l’IRIS

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