DCNS coque(s) en stock : l’exploitation ?

Documentations : quelle(s) source(s) ?

Revenons, justement à cette documentation. « The data seen by The Australian also includes separate confidential DCNS files on plans to sell French frigates to Chile and the French sale of the Mistral-class amphibious assault ship carrier to Russia. These DCNS projects have no link to India, which adds weight to the probability that the data files were removed from DCNS in France.” Cette assertion viserait à démontrer que la fuite est forcément franco-française. L’Inde dénie être à l’origine de la moindre fuite.

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© भारतीय नौसेना (Bharatiya Nau Sena / Indian Navy). Le Kalvari avant sa mise à l’eau.

 

Au demeurant, nous nous demandons si le journaliste dispose réellement de cette documentation. Il se peut qu’il puisse la consulter par le biais d’un intermédiaire et qu’il ait pu en révéler l’existence sans l’acquérir physiquement en propre. Si tout n’est que supputation, il n’est pas interdit d’espérer, s’il la possédait réellement, qu’il ne se fasse pas cambrioler. Même si ce serait extrêmement logique.

Comment concevoir qu’une documentation aussi volumineuse puisse être accaparée en 2011 en Inde pour atterrir en Australie cinq années plus tard ?

Selon la version donnée par la publication australienne, « the data on the Scorpene was written in France for India in 2011 and is suspected of being removed from France in that same year by a former French Navy officer who was at that time a DCNS subcontractor.” Les données auraient alors suivi les méandres des zones grises des contrats internationaux, entre maison-mère, sous-traitant multiples et échanges officieux. « The data is then believed to have been taken to a company in Southeast Asia, possibly to assist in a commercial venture for a regional navy.” Enfin, “t was subsequently passed by a third party to a second company in the region before being sent on a data disk by regular mail to a company in Australia. It is unclear how widely the data has been shared in Asia or whether it has been obtained by foreign intelligence agencies.”

Plusieurs hypothèses s’offrent à nous. La première est qu’effectivement, une personne recrutée par la DCNS a pu s’approprier des données sur ses travaux pendant sa ou ses missions (une pratique très, très courante dans de nombreux secteurs de l’économie) et les conserver avec elle. Il pourrait aussi s’agir d’un échange de ces données dans le cadre de ces missions avec duplication par les parties y ayant eu accès. Une personne remerciée et frustrée de l’avoir été pourrait avoir tenté de se venger de la compagnie française. Ou bien, la raison de ce déplacement géographique de la France et l’Inde à l’Australie de 2011 à 2016 pourrait se nicher dans la volonté de quelques australiens de s’assurer d’avoir un bien meilleur « produit » que celui acquis par l’Inde. L’article de The Australian met en avant la volonté indienne de se doter d’une signature acoustique aussi faible que possible sur ses Scorpène. Auquel cas, pourquoi ne pas imaginer un pakistanais ou une personne se tournant vers le Pakistan, profitant des négociations entre DCNS et la marine pakistanaise pour refondre toute ou partie de ses Agosta 90 et Agosta 90B en dévoilant une partie des choix indiens sur les Scorpène. Il n’est pas interdit de penser qu’un ou une employée de DCNS ait pu se faire surprendre dans un lieu de grande fréquentation avec cette documentation et se la faire subtiliser. Ce serait loin d’être un épisode inédit (doux euphémisme). Enfin, pourquoi ne pas considérer un « représentant » ou agent local employé ponctuellement par DCNS pour faciliter l’atteinte des centres décisionnaires d’un client (les personnalités influentes) : les entreprises françaises se défendent d’user de commissions, rétro-commissions, etc. Néanmoins, que ce soit la France ou l’Australie, il est toujours nécessaire de parler aux bonnes personnes.

DCNS, dans la première version structurée de l’incident, telle que avancée par l’entreprise, semble s’orienter vers un ancien salarié indélicat : “Ce n’est pas une fuite, c’est un vol, une malveillance », a expliqué la source. « On n’a pas pu identifier une négligence de la part de DCNS, on a plutôt identifié une malhonnêteté individuelle », a-t-elle ajouté. Les documents, selon cette source, ont très probablement été volés par un ancien salarié français d’un sous-traitant de DCNS licencié pour faute assurant la formation en Inde de l’utilisation des sous-marins. Le vol aurait eu lieu en 2011. La source n’a pas identifié cette société sous-traitante.”

Quel(s) bénéficiaire(s) ?

S’il ne s’agissait pas d’une simple opportunité journaliste exploitée par The Australian, est-ce qu’une partie aurait pu avoir intérêt à tenter de nuire à DCNS ? Un éventuel comportement condamnable de la part d’un individu n’exclut pas, de facto, une quelconque manipulation par quelques initiés, voire un service.

Oui, les Etats-Unis apparaissent comme le coupable idéal avant même l’apparition des faits. C’est pourquoi cette piste nous paraît très bancale. Cette affaire pourrait potentiellement déstabiliser nombre d’alliés de Washington dans la région du pivot. Si la préférence américaine allait à la proposition japonaise dans le cadre du programme Sea 1000 en Australie, elle ne s’est pas exprimée au point d’opposer un veto, de quelque manière que ce soit, aux offres française et allemande, malgré la dureté de quelques déclarations. Washington pourrait-il tenter de sortir DCNS de ce contrat afin d’installer les Japonais ? Le gouvernement australien ne retire pas sa confiance à la proposition française en attendant. Les Etats-Unis ne vendent pas de sous-marins classiques (à propulsion non-nucléaire) et apprécient sincèrement la présence navale française dans l’océan Pacifique pour leurs intérêts, comme les Australiens.

L’Allemagne constitue le portrait-type du coupable idéal en cas de manipulation étatique. Ce serait tout sauf la première fois que Berlin est, au moins, suspecté de manipuler avec brio médias, données et informations contre les propositions commerciales françaises. Sans une victoire en Inde, Norvège ou Pologne pour la fourniture de sous-marins, la situation d’HDW deviendrait problématique. L’intelligence commerciale allemande n’équivaut pas à une présomption de culpabilité.

Le Pakistan aurait quelques intérêts à ennuyer l’Inde par tous les moyens disponibles. Le moyen usité ne me semble pas crédible. Le Pakistan aurait tout intérêt à accroître le rapport de force entre flottes sous-marines indienne (~ 13 unités) et pakistanaise (5 unités) en sa faveur en retirant à son adversaire le bénéfice numérique de six unités à venir, pouvant, éventuellement, être prolongée par trois bateaux supplémentaires. Néanmoins, ce serait souligner à dessein que ses propres bateaux sous-marins sont de conception ancienne. Les Agosta 90 étaient imaginés dans les années 1970, bien que mis à jour technologiquement depuis. Islamabad lorgnerait sur une acquisition de sous-marins chinois de classe Yuan (Type 39A). L’acquisition de nouveaux sous-marins pakistanais apparaît depuis quelques années comme une arlésienne. En l’occurrence, les Yuan ne sont pas plus avancés que les Kilo (Projet 636). Une telle manoeuvre contre le constructeur français de sous-marin pourrait indisposer Paris, inquiéter Berlin, voire Moscou et laisser le Pakistan en tête à tête avec Pékin, si jamais la Chine pouvait fournir des unités supérieures aux Kilo indiens et ce que proposent les autres constructeurs à la Marine indienne pour ses futures acquisitions.

La Chine pourrait trouver quelques intérêts à déstabiliser l’existence, l’acquisition ou le renforcement de capacités sous-marines qui, pour certaines, la vise de manière explicite. Manoeuvre peu coûteuse pour ses positions alors qu’elle tente d’entrer sur le marché de la vente de sous-marins avec le Pakistan après avoir, semble-t-il, fourni un sous-marin classe Golf à la Corée du Nord. Même remarque que pour les deux autres cas : ce serait monter d’un cran dans les échanges sur la place publique.

Serait-ce une affaire australo-australienne ? Imaginons des patriotes australiens, plus ou moins proches des circuits de décisions étatiques, connaissent l’existence de ces plans en circulation dans la nature presque sans contrôle. Ils parviennent à se les procurer pour les montrer et/ou en donner une copie au journaliste de The Australian. Ce dernier ne se fait pas prier. Le gouvernement australien réagi publiquement en déclarant que cette “fuite” n’entache pas les négociations… pour rappeler toutefois à la partie française que ce n’est pas bien sérieux, et que cela va engendrer des frais pour bien sécuriser les chantiers.

Nous n’écartons pas non plus l’hypothèse d’une sorte de coup d’Etat en interne au sein même de DCNS. Depuis la prise de participation par Thales dans l’ancienne entreprise publique via l’ouverture de son capital, les deux entreprises se livrent une guerre d’influence. Elle est relativement complexe puisqu’elle concerne également les relations entre l’Etat et Dassault, parties prenantes au pacte d’actionnaire de Thales, entreprise actionnaire de DCNS. Afin de faire céder quelques bastions au sein des anciens arsenaux de la Marine nationale, une telle affaire aiderait beaucoup à la manœuvre. Ce serait comme utiliser un engin atomique dans une réunion annuelle du comité d’entreprise, ce qui n’est pas adroit mais peut-être efficace. Pourquoi pas ? Provoquer un stress dans l’organisation humaine face à de grands défis financiers, économiques et industriels pourrait aider à remobiliser la structure et ses centres de décisions.

Finalement, après toutes ces divagations, nous n’oublions pas l’information principale : l’article de The Australian est la source unique de toute cette affaire. Les quelques déclarations officielles n’apportent, ne démentent ou confirment aucun (ou seulement à la marge de la marge) des éléments présentés.

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