DCNS coque(s) en stock : la voie d’eau

Mais à qui profite le crime ? Ce fut sans doute la première pensée qui a immédiatement surgi dans l’esprit des différents responsables industriels et politiques français, informés dès la veille au soir de son exposition publique de la gigantesque fuite d’informations qui concernerait la famille de sous-marins d’attaque à propulsion classique de type Scorpène.

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© भारतीय नौसेना (Bharatiya Nau Sena / Indian Navy). Le Kalvari avant sa mise à l’eau.

Depuis le 24 août, cette question trotte dans la tête du public intéressé par les questions de défense et de sécurité, notamment les spécialistes et autres pseudo-experts autoproclamés. Cette lancinante interrogation, tout comme celles qui en découlent (comment ? pourquoi ? quand ?), assaille aussi bien DCNS et l’Etat qu’évidemment les clients et prospects de l’industriel, majoritairement détenu par Thales. Au travers de ce premier article, EchoRadar vous propose d’essayer de distinguer ce qui pourrait se dissimuler en dessous de la thermocline.

Remarques préalables

En premier lieu, méfions nous, il s’agit à l’évidence d’une manœuvre médiatique, lancée par un seul journal australien qui publie finalement peu de choses. Tout ce qu’on a pu lire jusqu’à présent repose sur cette seule source et ce qu’en dit le journaliste. Asséner que c’est l’erreur d’un commercial ou que c’est forcément les Indiens n’est pas sérieux. Il faut rester dans le domaine de la spéculation mais bien préciser que ce ne sont que des spéculations ; par conséquent, il faut toutes les envisager et ne pas se contenter d’en privilégier une seule : ce ne serait pas sérieux.

De même, nous n’avons toujours aucune idée de l’origine de la fuite : est-ce une fuite humaine (rétrocession malveillante, matériel dérobé à son propriétaire….) ou informatique (piratage d’un système : lequel ?) ; De même, nous ne savons pas par quel circuit un document de 2011 parvient en 2016 sur le bureau d’un journaliste australien…. Le temps ne facilite pas la traçage de la fuite.

Les sous marins dont il est question sont des Scorpène, qui n’ont donc a priori pas grand chose à voir avec les sous marins en passe d’être vendus à l’Australie par DCNS.

L’affaire en revanche sent la manipulation à plein nez : qui y a intérêt ?

Ces deux derniers points doivent être examinés avant de pouvoir  évaluer les conséquences (possibles) sur les contrats en cours ou à venir. De ce point de vue, les déclarations péremptoires de certains paraissent bien imprudentes.

C’est donc à la lumière de ces remarques préliminaires que nous vous proposons de reprendre le dossier, compte-tenu de ce qui est connu à ce stade.

Le lancement de l’affaire

Le journal The Australian, par la plume de Cameron Stewart, faisait paraître « Our French submarine builder in massive leak scandal » (24 août 2016). « The data seen by The Australian includes 4457 pages on the submarine’s underwater sensors, 4209 pages on its above-water sensors, 4301 pages on its combat management system, 493 pages on its torpedo launch system and specifications, 6841 pages on the sub’s communications system and 2138 on its navigation systems. » Il s’agirait d’une ou plusieurs documentations ayant trait à l’état du Scorpène indien tel que connu en 2011. Ce fameux article ne fait plus la « Une » du site internet. Il est relégué à une citation dans la liste des articles les plus « populaires » tout en bas de la page. Aussi, l’accessibilité de l’article pour sa version en ligne est relativement aléatoire (entre les 24 et 27 août).

Notons que The Australian appartient à News Corporation, elle-même appartenant au  groupe de Rupert Murdoch. Selon nos lectures, il nous semble que ce journal couvrait le programme « Sea 1000 » (remplacement des six sous-marins de classe Collins de conception suédoise par douze nouvelle unités) sans émettre un jugement négatif contre l’un des compétiteurs. Au contraire, et par exemple, l’article « France bring rich history to  competition » était plutôt aimable pour la candidature française

Documentations : quelle profondeur technique ?

La qualité de la documentation est difficile à évaluer puisque les informations données par Cameron Stewart s’opposent entre-elles ainsi qu’aux affirmations françaises en réaction à son article papier.

Le premier affirme, par cet exemple, que cette documentation « details the speed and conditions needed for using the periscope, the noise specifications of the propeller and the radiated noise levels that occur when the submarine surfaces. » Il expose dans son papier une relation entre la sélection de l’offre française, le Shortfin Block 1A (version diesel-électrique du programme français Barracuda), dans le cadre du programme Sea 1000, fondée sur une discrétion acoustique réputée plus grande que ses concurrents, et ces documents détaillant les caractéristiques de la signature  acoustique du Scorpène adapté aux besoins indiens de 2005 à 2011. Il nous faudrait donc suivre une relation indirecte (mêmes causes, mêmes effets ?) entre les tenants de la signature acoustique du Scorpène indien de 2011 et la qualité de la signature acoustique du Shortfin Block 1A de 2016.

DCNS affirme, au contraire, qu’il n’y aurait pas de documents classifiés « Secret Défense » dans les 22 400 pages. Ces documentations sont « sensibles mais non critiques et non confidentielles ». Il est vrai que les visuels de la documentation présentée par le journaliste australien révèle l’équivalent anglo-saxon du « Diffusion restreinte » (« Restricted ») qui est en bas de l’échelle de la classification des secrets, en-dessous du « Confidentiel Défense » et « Secret Défense » donc.

Nous sommes dès lors face à un ensemble de contradictions entre les dires du journaliste sur la qualité de la ou des documentations qui permettrait, dans notre exemple, d’explorer la signature acoustique du Scorpène Indien tel que connu en 2011 et le volume très important de cette même documentation (22 400 pages) qui ne lasse pas de nous interroger. Au demeurant, notons que l’affaire ne semble pas agiter les milieux professionnels dédiés, les publications à destination du grand public et des professionnels, voire même les publications privées à destination de cercles restreints. En France, reconnaissons-le, l’affaire est suivie dans les journaux d’une manière plutôt moins importante qu’un tremblement de terre en Italie ou bien que des aléas de la météo. Ce qui n’est, finalement, pas si important dans notre système médiatique. Par contre, en Asie du Sud-Est, le message simple « DCNS perd les plans d’un sous-marin » est désormais partie prenante du paysage.

Pourtant, sur le plan « théorique », la fuite de documents est potentiellement déstabilisante et pour la France et pour les marines (Chili, Malaisie, Inde, Brésil) ayant acquis le Scorpène. Il y a une quantité d’informations prétendant détailler l’ensemble des secteurs et installations à bord, depuis le sonar de coque jusqu’aux systèmes de communication.

Une divulgation inédite ?

Quelque soit la qualité des informations, sa divulgation n’est pas neutre. Rappelons que le Scorpène, dans sa filiation, est dans la droite lignée de la dernière génération de SNLE (Sous-marins Nucléaire Lanceur d’Engins), c’est-à-dire la classe Le Triomphant (SNLE-NG, à ne pas confondre avec le SN3G). A ce titre, il bénéficie d’une partie des travaux réalisés pour les SNLE-NG. Et le Scorpène précède, justement, le programme Barracuda (à propulsion nucléaire) devant délivrer la classe Suffren en France et le Shortfin Block 1A (à propulsion diesel-électrique) en Australie.

Il n’est pas anodin de prétendre dévoiler, quelque soit le niveau de classification (cela demeure des informations classifiées) une aussi volumineuse documentation qui ne manquera pas d’être exploitée (c’est toute la noblesse d’un service de renseignement). Nous soulignons donc que dans d’autres affaires, les plans d’un système d’armement n’avait pas été promis à la place publique, depuis le conflit Est-Ouest (1947-1991) jusqu’à l’extorsion supposée ou avérée de données sur le programme Joint Strike Fighter (F-35) par la Chine (qui est suspectée). Même les autres affaires de « leaks » depuis Wikileaks (2010) n’avait pas franchies un tel Rubicon.

Un terrain favorable à une fuite

Nous insistons sur le contexte de la publication car la liste est longue : pendant la réunion annuelle de dix chefs de marines asiatiques, avant l’arrivée de la frégate Languedoc au Canada pour assurer la promotion de l’offre française pour un programme de douze frégates, le même jour le journal Le Monde dévoile des informations sur une partie des préparatifs français dans l’optique de frapper la Syrie en 2013; de même Libération signale également  ou encore la France épinglée, une fois de plus, pour ses ventes d’armes au Moyen Orient dans le rapport d’une ONG qui minore le rôle d’autres pays (les Etats-Unis), un classique .

Élargissons notre horizon du court au moyen terme : la France est sélectionnée pour entrer en négociations exclusives pour le « marché du siècle » en Australie pour la fourniture de douze sous-marins, mettant ses concurrents (principalement les Allemands) au défi de remporter la compétition en Pologne, Norvège et Inde afin de ne pas se retrouver en difficulté sur ce marché qui agite bien des marines de guerre de par le monde.

Rappelons que dès février 2016 les Etats-Unis s’inquiétaient de la capacité de DCNS, dans le cadre du programme australien Sea 1000, à conserver la confidentialité d’une partie des informations devant être échangées pour intégrer un système de combat américain à bord du Shortfin Block 1A. Pourquoi pas ? Ceci dit, il serait aventurier de laisser entendre, par comparaison, que les firmes étasuniennes protègent, forcément mieux, leurs secrets. N’oublions pas le cas du F-35 (cf. supra) qui n’est pas un gage d’infaillibilité.

Le papier de The Australian tombait dans une fenêtre d’opportunité très favorable. Le hasard fait bien les choses. Mais nous ne pouvons exclure qu’il s’agisse d’un hasard.

EchoRadaя

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