Surprise stratégique : cigale ou fourmi ?

Jeudi saint 1519, des navires de l’expédition Cortes s’arrêtent à San juan de Ulua, le futur port de Veracruz, reconnu dès l’expédition Grijalva. Deux calipixques (capitaines) de l’empereur Moctezuma viennent les voir pour se renseigner. Montés à bord des vaisseaux et bien accueillis, ils offrent des cadeaux aux Espagnols et les prennent pour des demi-dieux. Le dimanche de pâques, le gouverneur aztèque de la région Teuthlille, avec une délégation, vient rencontrer Cortes. Aussitôt débarqués, ils partent rendre compte de leur mission à l’empereur Moctezuma, à Mexico-Tenochtitlan. Pour l’empire Aztèque, il s’agit d’une surprise stratégique majeure qui mènera à sa perte.

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Plus proche de nous, l’effondrement militaire et politique de la France en mai-juin 1940 est la surprise stratégique majeure du début de la Seconde Guerre mondiale à la suite d’une surprise tactique sur la Meuse (concentration des feux aériens à  Sedan). Ce sera fatal à la IIIème République. La surprise stratégique serait donc mortelle malgré des dispositifs de renseignement…

1 Surprise (stratégique) : de quoi s’agit-il ?

La surprise est partie prenante de la tactique et pourrait s’étendre au niveau stratégique. Selon FT-02, manuel de tactique générale de l’armée de terre, la surprise peut revêtir plusieurs formes qui, successives ou coordonnées, concourent à l’acquisition ou au maintien de la liberté d’action :

  • innovation : dans un domaine spécifique en particulier technique ;

  • organisation : celle obtenue par la constitution de formations réservées ou par une structure nouvelle par rapport à l’organisation habituelle ;

  • imprévisibilité du mode d’action : celle acquise par l’application de procédés tactiques que l’adversaire ne prévoit pas.

La surprise est en outre favorisée par des facteurs tels que la déception, le renseignement et la mobilité pour celui qui cherche à la créer.

Au niveau stratégique, le livre blanc de la défense et de la sécurité nationale (2013) des surprises, voire des ruptures stratégiques, sont possibles, et même probables. Déjà en 2008 (p 133), le précédent LBDSN 2013 était clair sur le sujet même si certains exemples évoqués étaient quelque peu discutables : « Ceux qui contestent l’influence des pays occidentaux chercheront à contourner l’avantage technologique et la puissance militaire de ces pays, en même temps que leur puissance économique sera fortement concurrencée. La recherche de stratégies évitant de prendre de front nos capacités les plus efficaces et cherchant à tester les vulnérabilités de nos sociétés ira en s’intensifiant. Dès lors, nous devons nous attendre à des surprises stratégiques, matérialisées par l’ampleur des violences ou des tentatives de blocage du fonctionnement normal de nos sociétés, là où nos moyens militaires ou de sécurité ne les attendent pas habituellement. »

Comme le terrorisme, la surprise stratégique n’a pas de définition unanimement reconnue comme le fait remarquer le colonel Lardet dans « La guerre par ceux qui la font« . La définition fournie par le CHEM en mars 2008 dans la Revue Défense Nationale, peut éclairer utilement le lecteur : « événement peu ou mal anticipé et à très fort impact, qui ébranle les fondements d’un Etat ».

2. Hasard ou surprise ?

Pour comprendre a minima la surprise stratégique, il faut prendre en compte quelques paramètres dans la réflexion stratégique. Tout d’abord, l’environnement stratégique peut être qualifié de chaotique, c’est-à-dire qu’il est un système ouvert particulièrement sensible aux conditions initiales. Il est déterministe, chaque fait étant la conséquence d’une cause, mais non prévisible à long terme en raison de sa complexité mais aussi de conditions initiales qui ne sont pas forcément connues. Il ne faut pas confondre surprise et hasard comme le relève fort justement le colonel de Montgros dans « La guerre par ceux qui la font ». Si le hasard peut créer la surprise, les deux notions ne doivent pas être intimement liées. Le hasard, concours de circonstances inattendu et inexplicable, est intimement lié à l’absence d’exhaustivité de l’information disponible. Le hasard recouvre des réalités très différentes. Selon la typologie de Benoit Mandelbrot, il est soit sage, soit sauvage. Avec le hasard sage, les petites incertitudes ont tendance à s’annuler et aucun évènement n’est décisif par rapport aux autres. Avec le hasard sauvage, un seul évènement, par essence peu prévisible, remet en question radicalement une situation stable dans un système chaotique. Ainsi le hasard sage ne peut pas entrainer une surprise stratégique contrairement au hasard sauvage.

En outre, la situation d’être surpris (hasard, manque d’informations ou de renseignement, etc.) ou de surprendre l’autre (planification, déception, etc.) ne suit pas les mêmes ressorts. Dans un cas, la surprise stratégique est subie et dans l’autre elle sera recherchée par des opérations (pas forcément uniquement militaire). La surprise délibérée résulte de la volonté de surprendre l’autre en créant les conditions pour que l’autre soit surpris.

Cela signifie que le renseignement, l’analyse ou la recherche stratégique ne peuvent prévoir une action de court terme et ne peuvent prédire un avenir de moyen ou long terme. En revanche, ils peuvent fournir des scénarios probables ou possibles qui sont un moyen de vaincre la surprise stratégique, en anticipant ce qui pourrait arriver et les réactions. La question principale restera tout de même, en l’absence de moyens illimités, de parer en priorité les scénarios les plus probables ou ceux qui restent possibles, souvent les plus dangereux.

3. Information : cigale ou fourmi légionnaire ?

On voit donc que l’accès à l’information et surtout son interprétation sont au cœur de la surprise. Plusieurs cas peuvent être considérés, selon le niveau de prévoyance d’un Etat :

  • Cas 1 : je ne sais pas (cigale) ;

  • Cas 2 : je sais que je ne sais pas (cigale quand la bise fut venue) ;

  • Cas 3 : je sais mais je ne comprends pas (fourmi) ;

  • Cas 4 : je sais, je comprends et si je peux, j’agis (fourmi légionnaire).

Dans le cas 1, l’organisation ou l’Etat n’a pas d’information sur l’action adverse ou l’événement en question donc, par construction et par ignorance, tout est surprise stratégique… Cette configuration arrive peu dans le monde actuel. Des exemples peuvent être trouvés dans les vagues de colonisations européennes des Temps modernes ou de l’Epoque contemporaine, en Amérique ou en Afrique, bien que cette configuration fût minoritaire et limitée à des Etats tribaux initialement reculés. Le cas 2 est plus fréquent et correspond souvent au constat initial de la surprise stratégique totale comme le cas 1. Cependant, il préfigure une réaction rapide pour savoir ce que résume plus largement Socrate : « Tout ce que je sais, c’est que je ne sais rien, tandis que les autres croient savoir ce qu’ils ne savent pas. ». Les chutes des empires incas ou aztèques à la Renaissance, peuvent constituer une illustration. Ce cas est aussi celui des plus petites nations en termes de renseignement, faisant face à un voisin puissant, qui vont chercher à bénéficier des moyens de renseignement (et de défense bien sûr) beaucoup plus puissants dans le cadre d’une alliance. On peut penser à certains pays de l’Est de l’Europe entre la chute du Pacte de Varsovie et leur adhésion à l’OTAN.

Dans le cas 3, l’information est disponible mais elle n’est pas analysée en temps utile ou n’est pas comprise. On se retrouve un peu dans le cas de la Dinde de Taleb (Le Cygne noir).

Prenez une dinde que l’on nourrit tous les jours. Chaque apport de nourriture va la renforcer dans sa croyance que la règle générale de la vie est d’être nourrie quotidiennement par de sympathiques membres de la race humaine « soucieux de ses intérêts », comme le disent les hommes politiques Le mercredi après-midi précédant Noël, quelque chose d’inattendu va arriver à la dinde, qui va l’amener à réviser ses croyances.

La détection de la force navale japonaise avant Pearl Harbor avait été réalisée mais les informations n’ont pas été exploitées et surtout diffusées aux décideurs en temps et en heure. On peut aussi citer l’opération Fortitude, menée par les forces alliées durant la Seconde Guerre mondiale, dont les nombreuses opérations de déception ont permis d’intoxiquer les services allemands pour troubler l’exploitation du renseignement. Par ailleurs, le cas 3 repose sur un déni de réalité,  ce qui consiste à refuser de prendre en compte la réalité, en partie ou en totalité, en l’ignorant et en considérant que cette réalité perçue n’existe simplement pas. La cause en est souvent le mépris de l’ennemi, un ego surdimensionné de certains responsables, la croyance dans sa propre propagande, la peur… La bataille de Dien Bien Phu, est le révélateur de capacités logistiques vietnamiennes (communistes) dont les informations avaient déjà été remontées en temps utile par le renseignement militaire.

« La question n’est pas de savoir si le général Navarre connaissait les intentions Viêt-minh, mais de savoir pourquoi il n’a pas rétracté son dispositif fin décembre, alors que c’était encore possible.

De très nombreux témoins se sont montrés surpris de la violence de l’artillerie du Viêt-minh lors de l’offensive du 13 mars. Beaucoup d’éléments ont été reprochés au 2ème Bureau : la sous-estimation de la dotation des pièces en munition, leur non localisation et surtout la non détermination de leur mode d’utilisation. En fait, les capacités de la logistique du Viêt-minh étaient parfaitement suivies. […]

Pour la campagne de Diên Biên Phu, les organes de renseignements ont donné des informations fiables au commandement. Il existe évidemment une marge d’erreur, mais qui ne peut être mise au passif des SR. Les erreurs tactiques et stratégiques furent le fait d’un commandement sans culture du renseignement qui sous-estimait chroniquement son adversaire. » Note du CEHD. 2003.

Dans le cas n°4, l’Etat est armé pour détecter et faire face à une surprise stratégique délibérée voulue par un de ses adversaires même s’il ne pourra éviter une surprise tactique initiale. Les moyens pour la contrer seront adaptés comme l’illustre la maxime attribuée à Tamerlan : “Il vaut mieux être avec 10 hommes là où il faut, qu’ailleurs avec 10 000”. La surprise stratégique ne sera alors que rarement possible et se confond presque intégralement avec une conséquence d’un phénomène lié au hasard sauvage.

Un pays qui dispose de renseignement fiable sur la totalité de ses concurrents ou ennemis ne peut avoir de réelle surprise stratégique, en théorie. Les Etats-Unis de l’après guerre froide en sont une illustration à une lourde exception près. Par difficulté à trier et à donner du sens à des informations de masse, entre autres problèmes, il est facile de ne pas voir ou comprendre des signes précurseurs et de retomber dans le cas 3, comme lors des attentats du 11 septembre 2001. Ceci conduit naturellement à penser que pour lutter contre une surprise stratégique, il faut des moyens de renseignement puissants, des autorités faisant confiance à leur service, des moyens d’action adaptés mais aussi des challengers dans la société civile capables de fournir des analyses alternatives, même partielles ou souvent fondées sur des données ouvertes incomplètes : journalistes, chercheurs, groupes de citoyens intéressés par un sujet, etc.

Pour conclure

En définitive, la principale question que nous pose la notion de surprise stratégique est la suivante : faut-il se préparer spécifiquement à y faire face, quitter à immobiliser des moyens nécessaires par ailleurs, ou faut-il s’en remettre au hasard et accepter de perdre d’emblée l’initiative face à un adversaire ? De la réponse en découle la place que l’on donne au renseignement, la planification et la déception dans la stratégie d’un pays.

Lignes stratégiques

 

Quelques sources :

  • Livre blanc de la défense et de la sécurité nationale, 2008.

  • Livre blanc de la défense et de la sécurité nationale, 2013.

  • FT-02 – Manuel de tactique générale de l’armée de terre, 2009.

  • Note du CEHD. Les services de renseignements français dans la bataille de Diên Biên Phu. M. Jean-Marc Le Page. 2003.

  • Benoit Durieux (dir.) : La guerre par ceux qui la font, Editions du rocher, 2016.

  • Nassim Taleb, Le cygne noir, Les belles lettres 2012.

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