Le choc presque inattendu du « Brexit »

Le « Brexit » est à l’évidence un choc historique, probablement aussi important que la chute du mur de Berlin. Peut-on parler de « chute du mur de Bruxelles ? » L’histoire n’entraîne pas forcément le tragique et l’incertitude absolue qui règne ne conduira pas forcément à la violence, même si ce n’est pas une opportunité à écarter d’emblée.

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Il reste qu’au-delà des injures proférées par BHL (dans Le Monde) à l’attention des votants – qui témoigne de son manque de respect pour la démocratie en général et pour le peuple en particulier, le Brexit met à jour de nouvelles réalités politiques qu’on ne saurait évacuer avec les recettes habituelles. Au fond, il s’agit du retour de la politique qui avait été si soigneusement mise sous le boisseau par la « construction européenne ».

L’Union Européenne ne fait plus rêver. Se présentant comme inéluctable, se croyant au-delà de l’histoire, méprisant les alternatives comme autant de passéismes, forcément « rances » et « moisis », elle n’a pas vu la transformation qui s’opérait : elle est devenue le père fouettard cumulant une exceptionnelle dureté quand il s’agit d’imposer l’austérité ou des normes toujours plus nombreuses, et une insondable faiblesse quant il s’agit de faire face aux crises dont la fameuse « polycrise européenne » évoquée par Juncker : crise financière, crise économique, crise grecque, crise ukrainienne, crise des migrants.

L’UE était le seul système possible et se pensait comme telle : il n’y a pas d’alternative… Du moins, dans le cadre du « système ». À force de bannir le politique en son sein, elle a conduit le politique dans une alternative simple : elle ou son rejet. Au lieu de faire de la politique, elle est devenue l’enjeu de la politique. De sujet, elle est devenue objet.

En effet, le rejet de l’UE est d’abord le rejet de la connivence technocratique (ou élitiste) de ceux qui en font partie, avec de multiples « institutions » aux très faibles légitimités démocratiques. Voir Juncker désigné par consensus ou la présidence du Parlement européen être jouée par accord entre les deux grands « partis » en furent les signes les plus évidents. C’est l’éviction de la « méthode Jean Monnet » qui rejette la politique comme fauteuse de troubles, croyant que le bannissement de l’expression des conflits met un terme à ceux-ci. Or, qu’on le veuille ou non, les sociétés humaines sont faites de conflits. Leurs expressions passent par plusieurs formes, guerre ou lutte politique, mais ces conflits doivent s’exprimer. En refusant leur expression, l’UE a longtemps mis un boisseau.

Mais la vapeur était devenue trop importante à l’intérieur de la casserole et le couvercle a cédé…

Dès lors, il est trop simple de condamner le « populisme », qui n’est qu’une façon de façon de désigner tous ceux qui ne sont pas d’accord ou voient les choses autrement. Mais c’est le peuple qui s’exprime, celui à la source de toute démocratie.

L’UE était « a-démocratique », conçue délibérément selon ce principe. Elle est devenue anti-démocratique. Nous ne sommes pas très rassurés par les premières réactions des tenants du système actuel qui, comme toujours, ont la tentation de rejeter le résultat du vote… comme ce fut le cas à plusieurs reprises en Irlande, au Danemark ou à la suite des référendums français et hollandais de 2005.

Ainsi, voit-on l’élite britannique hésiter à mettre en œuvre la demande d’article 50 (celui qui prévoit la sortie de l’UE). Ainsi, voit-on une pétition « massive » des déçus du vote demander un deuxième référendum. Ainsi, voit-on quelques responsables politiques proposer d’emblée les mêmes recettes : plus de chantiers en commun, plus de défense européenne, plus de garde-côtes communs, plus de… alors que la demande porte sur « le moins » et « le mieux. »

Bien malin qui prévoit la succession des événements. Gageons simplement que l’histoire est présente et que les actuels leaders ne semblent pas à la hauteur. L’histoire suscite souvent des hommes d’exception qui savent se saisir des circonstances pour s’élever à la hauteur du sublime (en 1789, Napoléon était un petit lieutenant d’artillerie qui passa les cinq premières années de la Révolution à tenter d’organiser l’indépendance de la Corse !). Ce n’est faire injure à personne de constater à quel point le personnel politique (Cameron, Hollande, Juncker, Merkel, Renzi, Schultz) manque de la trempe nécessaire. Cela suscite un certain pessimisme car on peut attendre le même mélange de combinaisons politiciennes qui aggraveront le problème… afin de rendre nécessaire l’irruption d’un personnel politique nouveau.

En réalité, l’UE pâtit de la fin de l‘histoire, de la fin des idéologies. Il faut revenir à des idées politiques qui répondent à cette question essentielle : pas tellement celles de la forme de l‘Europe – qui sont accessoires – mais celles de l’articulation entre le territoire (c-à-d la souveraineté et la démocratie) et la mondialisation. Par ailleurs, cette dialectique nouvelle et terriblement actuelle ne se pose pas qu’en Europe : elle atteint de multiples régions du monde et n’épargne guère le grand gagnant de la mondialisation que sont les États-Unis et, toutes choses égales par ailleurs, la Chine, la Russie, l’Inde, l’Afrique, le Moyen-Orient et la Méditerranée.

Une fois de plus, nous observons le Brexit à l’aune d’un petit problème : celui de l‘UE, plus petit que l’Europe (l’UE n’est pas l’Europe), et surtout, plus petit que le monde. Toute pensée politique doit désormais s’élever à la dimension de l’universel car là-gît l’essentiel.

Finalement, le Brexit est tout sauf une surprise stratégique.

Le Chardon

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