Le GAn dans la mission Chammal (2015-2016) : de mauvais indicateurs opérationnels ?

Nous donnions notre avis sur l’intérêt de l’engagement du Groupe Aéronaval (GAn) au sein de la mission Chammal pour les années 2015 et 2016. Nous tentions alors de calculer les capacités consommées par le porte-avions et le GAé (Groupe Aérien embarqué). Seul un terrien s’est presque offusqué de l’évaluation chiffrée proposée par nous au titre qu’elle était particulièrement dure, et injuste en raison de la diplomatie aéronavale annexe non-présentée.

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Pourtant, la communication opérationnelle, proposée aux journalistes depuis le porte-avions à quai à Toulon ou s’étalant sur les comptes de l’état-major des Armées sur les réseaux sociaux, nous semble en décalage, voire paradoxale, entre les moyens mis en œuvre, les objectifs militaires affichés, la justification de l’existence des outils et les passions de l’opinion.

Le porte-avions Charles de Gaulle est conçu pour soutenir 100 sorties aériennes par tranche de 24h sur une période de 7 jours avant qu’il ne soit nécessaire de diminuer la cadence des salves afin de faire durer le potentiel ou de le régénérer complètement.

Ces calculs étaient obtenus à partir des publications du Ministère de la Défense, disponibles sur le site internet. Pendant la mission :

  • Chammal 1 : la cadence était de 10 à 15 sorties ;
  • Chammal 2.1 : environ 9 sorties par jour ;
  • Chammal 2.2 : environ 6 sorties aériennes par jour.

Nous avons le « bilan » chiffré étalé sur les réseaux sociaux (Twitter et Facebook) par l’EMA et la Marine nationale. Il est bien moins reluisant que celui-ci ci-dessus :

  • 125 jours de mer ;
  • 532 missions aériennes pour 102 frappes ;
  • soit 4,2 missions aériennes par jour ;
  • une frappe pour les 5 jours.

Il ne s’agit absolument pas d’une discussion byzantine dans la mesure où, sur les réseaux sociaux, plusieurs citoyens se sont aperçus de la faiblesse de l’activité aérienne du GAn ainsi chiffrée. Expliquez qu’un groupe aéronaval à 9 milliards d’euros se présente devant les côtes syriennes et irakiennes pour entretenir une activité aérienne de l’ordre d’un peu plus de 4 missions aériennes par journée. La conséquence logique amène forcément à critiquer l’existence de l’outil ou sa présence dispensable alors qu’un desserrement à terre des Super Etendard Modernisés aurait amplement suffit.

Le ou les indicateurs permettant de donner une perception simple de l’activité aérienne militaire française sont très peu précis et homogènes. Ils ne permettent pas de comparer l’activité aéronavale à celle aéroterrestre de l’Armée de l’air dans la mesure où la première (cf. illustration) mène des « missions aériennes » quand la deuxième (cf. compte Twitter de l’EMA) assure des « vols ». Une mission aérienne est-elle égale à un vol ? Sur Facebook, 10 mars 2015, le terme de « sortie aérienne » était également usitée. La confusion la plus totale apparaît quand nous nous demandons si ou plusieurs de ces expressions désignent l’action solitaire d’un ensemble formé par son équipage et son aéronef ou bien l’action de comptabiliser une « mission » comprenant un ou plusieurs aéronefs ?

Aussi, même si ce n’est qu’un autre de ces « détails », il est manifeste que la campagne aérienne française se réduit à des « frappes » ou plus généralement à l’action de bombardement. Pourquoi pas ? C’est toute la faiblesse de la communication des Armées, en particulier de la Marine nationale, car elle n’a pas modéré la passion populaire pour un GAn apparaissant comme configuré « comme en temps de guerre » avec une escorte riche et nombreuse, un GAé plus nombreux qu’à l’accoutumée, tandis que l’intensité des frappes était extrêmement modeste, comparativement à l’intervention Russe en Syrie.

Mais la campagne aérienne se mesure-t-elle à la seule action de bombardement ? Aucune mission de reconnaissance, par exemple ? Quid de la diplomatie aérienne du GAn ? Il y aurait eu bien des aéronefs de catapultés pour participer à des exercices avec les alliés militaires de la France, des Etats-Unis jusqu’à l’Egypte. L’hypothèse, simple mais efficace, est que la communication n’en tient aucun compte au point de présenter un bilan extrêmement modeste après le retour au port du porte-avions à Toulon.

Et c’est bien dommage car un GAn avec un GAé aussi nombreux, une escorte offrant autant d’options tactiques, ne peut qu’influencer la situation tactico-opérative dans son sillage par ses capacités à maîtriser ce qui se passe sous la surface, à la surface et au-dessus de la surface dans deux zones (MEDOR et Golfe Persique) où les vols de reconnaissance, les croisières de sous-marins étaient très nombreux autant à destination du conflit que du dispositif drainé par le Charles de Gaulle.

C’est en ce sens que cette communication est extrêmement critiquable et doit être critiquée car elle s’oriente sur un paradigme de recherche et destruction des « terroristes » avec des résultats non-significatifs, ce que met en exergue l’intervention russe (et paradoxalement, notre communication). Le décalage est parfaitement perceptible par le grand public. Nous sommes sorti du paradigme clausewitzien qui n’est pas de « détruire » l’adversaire mais de vaincre sa volonté. Et nous ne pouvons plus vaincre l’adversaire puisque Paris ne compte pas ou plus dans la résolution de la crise syrienne.

Enfin, la construction ou non d’un deuxième porte-avions (PA2), suivi probablement par le successeur du Charles de Gaulle (PA3), ne manquera pas d’être posée lors de la prochaine loi de programmation militaire. La valeur opérationnelle du navire, agrégeant diverses capacités pour en produire une valeur ajoutée supérieure à la somme de ses membres, est totalement absente de la mission Chammal. Faut-il rappeler que si la construction des Clemenceau et Foch reçurent un soutien suffisant dans l’opinion nationale, c’était, notamment, en raison d’une bonne communication sur l’apport des porte-avions français en Indochine ? Comparativement, le cuirassé Richelieu menait une campagne de bombardement et d’appui-feu, faute de porte-avions disponibles en 1945. Pourtant, le gouvernement et le parlement soutenaient la construction des deux porte-avions modernes, et non pas une adaptation des cuirassés Richelieu et Jean Bart (5 milliards de francs pour un achèvement après guerre pour quelques coups de 380 tirés en opérations) à l’ère des engins (missiles). La crise de Suez (octobre 1956 – mars 1957), postérieure à la commande du Clemenceau, n’était pas étrangère à l’accomplissement d’un programme à deux unités. N’oublions pas qu’un troisième pont plat était désiré jusqu’au début des années 1960, et considérée jusqu’à la fin des années 1970.

Le porte-avions, comme pièce maîtresse d’un groupe aéronaval, n’est pas mis en valeur dans la communication. Sans le Charles de Gaulle, la Marine nationale mettrait toujours en oeuvre 6 des 9 milliards de matériels du GAn. Mais sans le porte-avions, les frégates, sous-marins et aéronefs n’auront pas cette capacité d’être le centre d’une coalition, de maîtriser les espaces sous-marins et aéromaritimes, d’être un acteur stratégique. En dehors de la France, bien d’autres marines entretiennent au large de la Syrie ou de l’Irak des frégates, sous-marins et aéronefs. Offrent-elles les mêmes outils au décideur ? Aurait-il les mêmes options pour influencer le cour des évènements ?

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Le marquis de Seignelay

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