Europe Mad Max demain (B. Wicht)

Le titre de l’ouvrage est tellement « racoleur » qu’on est forcément méfiant en saisissant le volume : va-t-il être sérieux ? Mais comme c’est un ami qui vous l’a instamment conseillé et prêté, vous y jetez un coup d’œil. Au bout de dix pages, vous foncez sur la FNAC, achetez ledit bouquin, rendez l’original à l’ami : voici un livre qu’on doit garder chez soi, dans toute bibliothèque stratégique sérieuse, un livre qu’on peut annoter et crayonner comme on veut, un livre « à soi ». Car il met à plat en 144 pages tout un tas de bouts d’idées qu’on avait par devers soi, qu’on ne savait pas vraiment comment articuler même si on sentait qu’il s’agissait de quelque chose d’important.

Cela fait en effet quelque temps que j’estime Bernard Wicht, notamment pour l’avoir entendu lors d’un colloque à Genève mais aussi pour l’avoir lu de-ci, de-là. Les auteurs suisses sont suffisamment hors du moule pour avoir une pensée originale. Celle-là, elle l’est car je ne l’ai jamais lu ailleurs. Que nous dit-il ?

Que la guerre a changé/ Cela, vous l’aviez noté. Mais il explique qu’alors que nous vivions sur un paradigme liant l’État à la guerre (s’il ne cite pas Norbert Elias, curieusement, il pense bien sûr à Charles Tilly), il explique que ce paradigme touche à sa fin. Désormais, les grandes structures ne font plus la guerre ou sont inefficaces, à cause de la mondialisation, à cause de la pulvérisation des formes combattantes : entre le terroriste et la société militaire privée, il ne s’agit plus simplement d’une guerre asymétrique ou irrégulière, mais d’un nouveau mode de guerre qui entraîne un nouveau mode d’organisation politique, selon un « nouveau Moyen-Âge » (oui, il cite aussi Minc, mais il faut dire que son livre était prémonitoire).

La décentration de la guerre entraîne donc la décentration de l’organisation politique et donc invalide tous les modèles que nous poursuivons vainement depuis la fin de la guerre froide. Autrement dit, il y a un « déclin irrémédiable de l’Etat-nation ». IL pense donc à la fois les nouvelles formes de guerre (avec des pages les plus convaincantes sur la « criminalité armée », phénomène autour duquel je tourne depuis plusieurs années sans arriver à bien le conceptualiser).

Notons également que « c’est la fonction coercitive de l’État qui se réoriente : le passage d’un État militaro-territorial tourné vers la guerre externe à un État pénal carcéral accentuant le rôle répressif à l’intérieur » (p. 46) : cela a été écrit en 2013 ! L’évolution récente de nos sociétés (affaire Snowden ou réaction sécuritaire française à la suite des attentats de 2015) confirme, s’il était besoin, ce diagnostic. « Dès lors, on assiste mutatis mutandis au retour des classes dangereuses : les groupes sociaux marginalisés se détachent de la trame sociale dominante et se réorganisent au niveau local pour assurer leur survie » (p. 47).

Il évoque aussi des notions comme « l’obsolescence de la Nation en armes », « la perte de pouvoir politique du peuple », le « changement dans la désignation de l’ennemi (« l’ennemi extérieur commun est replacé par un ennemi intérieur »). En fait, « un nouvel espace stratégique se redessine ». « L’État se reféodalise et ses concurrents se réarment » (p. 59). Trois archétypes militaires occupent le champ guerrier : le terroriste, le combattant des forces spéciales et le contractor (p. 60). Par conséquent, on peut se demander « quel est le marchandage que le citoyen peut faire fonctionner pour retrouver ses droits et ses libertés politiques » (63).

Reprenant le Machiavel de « l’art de la guerre », il montre comment l’armée peut redevenir l’ossature d’une ressaisie du politique par le citoyen, mais en l’articulant avec autonomie, récit, loi des petits nombres, et capital guerrier.

Je vois une seule limite à son discours, celle où il affirme que « avec la fin de la guerre froide s’est close l’ère nucléaire et opérative de la stratégie moderne, à savoir la période où l’art de la guerre se déclinait en grandes manœuvres réalisées par des armées de masse appuyées par le feu nucléaire ». Deux erreurs dans ce fait : la première (fréquente) consiste à voir dans le nucléaire une super-artillerie alors que toute la stratégie nucléaire consiste justement à montrer l’enjeu politique irrémédiable de l’emploi de l’arme ; surtout, il ne voit pas que justement la guerre irrégulière est une conséquence de l’interdiction de la guerre provoquée par la présence du nucléaire (cf. mon article sur « la sphère stratégique nucléaire »). Or, le nucléaire n’est accessible qu’à quelques États mais par là-même pérennise la forme étatique. Il y aura donc demain toujours des États, même si le reste du diagnostic sonne terriblement juste et montre bien par ailleurs la dépossession politique des citoyens (par les pouvoirs) mais aussi des États (par les puissances mondialisées).

Voici donc un livre furieusement emballé, extrêmement novateur, qui apporte plein de réponses théoriques à tout un tas de problèmes stratégiques que nous nous posons aujourd’hui. Qui a dit que les Suisses n’étaient pas révolutionnaires ? B. Wicht vient de publier un nouveau livre que je vais me dépêcher de lire mais en tout cas, il a écrit là une œuvre majeure qu’il faut avoir lue. Indispensable. Malgré son titre.

Bernard Wicht, L’Europe Mad Max demain, retour à la défense citoyenne, Favre, 2013.

O. Kempf

 

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Olivier Kempf

One Comment

  1. Le nucléaire peut tout à fait se décliner en super artillerie… ou remplacer les tapis de bombes quand on est une puissance moyenne qui n’a pas de B52 dans son arsenal. C’est bien pour cela qu’au delà des 2 grandes puissances de la guerre froide, cette arme est aussi celle de nations moins grande ayant des ambitions (la France et Israël étant les deux premiers exemples venant à l’esprit)…

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